Le pic pétrolier approche, la transition énergétique patine

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19 juin 2019 / Vincent Rondreux

« On fonce droit vers un monde de pénurie », assure l’auteur de cette tribune. On découvre de moins en moins de pétrole et de gaz conventionnels, les hydrocarbures de schiste ne pourront plus longtemps combler la chute des hydrocarbures conventionnels... Et pourtant les investissements dans les énergies sales augmentent. À quand la transition énergétique ?

Vincent Rondreux est journaliste et auteur du blog Dr Pétrole & Mr Carbone et le fondateur du site Sortirdupetrole.com. Il est également l’auteur de Climat – Comment tout changer, aux éditions Vagnon.


Et si très prochainement notre soif permanente de pétrole n’était plus totalement comblée ? Et si la Terre commençait maintenant à fermer ostensiblement le robinet ? L’hypothèse est de plus en plus probable. Paru en mai, le dernier rapport World Energy Investment 2019 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) fait écho à l’avertissement que cette organisation a déjà émis fin 2018 au sujet d’une baisse probable, dès les années 2020, c’est-à-dire demain, de la production d’or noir, véritable sang de notre société basée sur des déplacements faciles et permanents. Cette fois, l’AIE souligne que les investissements traditionnels dans l’énergie ne sont plus suffisants « pour maintenir les habitudes de consommation actuelles », selon Fatih Birol, son directeur exécutif.

Les investissements bas-carbone stagnent tandis que ceux pour les énergies fossiles augmentent

L’AIE confirme ainsi que les projets approuvés de pétrole et également de gaz conventionnels, ne sont pas assez consistants pour satisfaire une demande toujours croissante. Elle souligne également qu’il y a peu de signes de réaffectation substantielle de capital vers l’efficacité énergétique et les énergies bas-carbone, pour espérer que ce type d’investissements soit à la hauteur de l’Accord de Paris sur le climat, ayant pour objectif, rappelons-le de limiter le réchauffement global bien en dessous de +2°C, en visant 1,5°C (ce qui n’est en fait déjà plus possible). Autrement dit, après avoir allumé la bombe d’une fièvre planétaire destructrice, on fonce droit vers un monde de pénurie. Sans même le préparer. Collapse.

D’après l’AIE, les investissements globaux dans l’énergie ont été stabilisés en 2018 à plus de 1.800 milliards de dollars, et les investissements dans la production d’électricité devancent depuis trois ans maintenant les investissements dans l’approvisionnement en pétrole et en gaz, du fait principalement de l’effondrement de ces derniers, amplifié en 2015 (-25 %) et en 2016 (-26 %) par la chute du prix du brut. Surprise : les investissements 2018 restent stables pour l’efficacité énergétique (240 milliards) et accusent même une légère baisse pour la production d’électricité (775 milliards), y compris celle qui est produite à partir d’énergies renouvelables (un peu plus de 300 milliards de dollars). Au total, les investissements dans les énergies bas carbone (dans lesquelles l’AIE place les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, les batteries, les réseaux électriques mais aussi les agrocarburants, l’énergie nucléaire ou encore la capture et le stockage du carbone), stagnent à environ 620 milliards de dollars en 2018, soit 35 % du total. Quid donc de la grande transition énergétique annoncée ?

En revanche, les investissements sont en hausse pour l’approvisionnement en… énergies fossiles : plus de 700 milliards de dollars en 2018 dont près de 500 milliards dans les investissements amonts, c’est-à-dire l’argent injecté dans le secteur avant même de produire. Même les investissements dans l’approvisionnement en charbon augmentent en 2018 (pour la première fois depuis 2012), de +2 %, atteignant 80 milliards de dollars, avec une progression dans beaucoup des principales régions productrices : Chine, Inde, Australie… Et si les investissements dans les centrales à charbon (moins de 60 milliards de dollars) sont eux à leur plus bas niveau depuis le début de ce siècle tandis que les fermetures atteignent un niveau record, cela n’empêche pas le parc global de ces centrales thermiques de continuer à progresser, du fait de leur développement dans les pays en développement d’Asie, indique l’AIE.

Les hydrocarbures de schiste ne pourront plus combler longtemps la chute des hydrocarbures conventionnels

Ce n’est pas tout : après un net déclin depuis les années 2000-2010 et suite à une forte réduction des coûts du secteur, les investissements dans l’exploration en pétrole et gaz conventionnels (dont la part dans les investissements amonts était en 2018 de l’ordre de 10 %, deux fois moins qu’en 2010) devraient bondir de 18 % en 2019, à environ 60 milliards de dollars, promet l’AIE. Comme s’il y avait urgence donc… C’est que la découverte de pétrole brut conventionnel, le meilleur, le moins cher, a en fait chuté à 5,2 milliards de barils équivalent pétrole (bep) en moyenne par an sur la période 2014-2018, soit le tiers seulement de la précédente décennie. Trois fois moins ! Et l’AIE fait le même constat pour le gaz conventionnel : cinq milliards de bep contre 15,1.

Découvertes globales de pétrole et de gaz conventionnels depuis le début du siècle.

Fin 2018, l’Agence internationale de l’énergie estimait que, ces trois dernières années, les projets approuvés de pétrole conventionnel ne représentaient « que la moitié du volume nécessaire pour équilibrer le marché jusqu’en 2025 » et qu’il faudrait que l’offre en pétrole de schiste fasse plus que tripler d’ici là pour qu’elle comble le volume manquant… Si, à force de centaines de milliers de forages, ce pétrole de schiste a jusqu’alors comblé la baisse du pétrole conventionnel qui a atteint son pic il y a plus de dix ans, il ne peut donc plus continuer à le faire bien longtemps selon l’IEA qui ne prévoit qu’un doublement de son offre d’ici cinq, six ans, ce qui est déjà beaucoup. Et ce resserrement de l’offre semble maintenant d’autant plus envisageable que les investissements dans les hydrocarbures de schiste s’annoncent bien contrastées : hausse en moyenne en 2019 des investissements chez les majors mais baisse, de l’ordre de 6 % selon l’AIE, chez les « purs opérateurs » américains, qui ne gagnent pas d’argent…

Bien plus coûteux en énergie, matériel et technologies que les hydrocarbures conventionnels, les hydrocarbures de schiste atteignent aujourd’hui le quart des investissements amont du secteur (contre 4 % pour les années 2000-2009), quasiment autant que le offshore, où une accélération des projets approuvés est également envisagée par l’AIE en 2019, du Golfe du Mexique à la Mer du Nord, en passant par le Brésil, la Guyane, l’Angola, le Mozambique…

À l’instar de toxicomanes, si on ne trouve pas toutes les « doses » désirées par notre société – ce qui est en fait déjà prévisible donc – le sevrage pourra alors commencer, version peak oil [pic pétrolier, en français], déplétion… Et cela reste cohérent avec les dates du pic pétrolier données par les experts du secteur. Mauvaise nouvelle : pour tous les drogués, notamment les pays riches, le manque ne s’annonce pas drôle du tout. Bonne nouvelle : les émissions de CO2 pourraient alors commencer à baisser… Et si, enfin, on se préparait ?



  • Climat – Comment tout changer, de Vincent Rondreux, éditions Vagnon, mai 2019, 128 p., 14,95 €.


Lire aussi : À Londres, une action de Greenpeace contre la multinationale du pétrole BP

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. Puit de pétrole. How I see life/Flickr

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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