Le sale business des éoliennes d’EDF au Mexique

Durée de lecture : 7 minutes

24 octobre 2019 / Allèssi Dell’Umbria

L’isthme mexicain de Tehuantepec est un eldorado pour les compagnies éoliennes, qui y multiplient les projets au mépris des populations autochtones. EDF, comme l’explique l’auteur de cette tribune, se distingue par son mégaprojet Gunaa Sicarú, d’une puissance de 252 mégawatts et d’une superficie de 4.400 hectares.

Alèssi Dell’Umbria est réalisateur et essayiste. Il est notamment l’auteur de Tarantella ! Possession et dépossession dans l’ex-Royaume de Naples (L’Œil d’or, 2016), Échos du Mexique indien et rebelle (Rue des cascades, 2010), Histoire universelle de Marseille. De l’an mil à l’an deux mille (Agone, 2006) et de Istmeño, le vent de la révolte (éditions CMDE/Le bout de la ville, 2018).


Les projets éoliens d’EDF dans l’isthme de Tehuantepec, dans le sud-est du Mexique, provoquent la colère des habitants de la région, et en premier ceux de Unión Hidalgo. Une délégation de ProDesc (Proyecto de Derechos Económicos, Sociales y Culturales), collectif de soutien juridique aux communautés indigènes, est venue en France au début du mois d’octobre pour les dénoncer.

La plaine istmeña est colonisée depuis une douzaine d’années par les compagnies éoliennes, pour la plupart espagnoles mais aussi françaises et danoises. Une région entière se trouve transformée en parc industriel, destiné à produire de l’énergie bon marché pour des multinationales de l’agroalimentaire et de la grande distribution. Une région entière est sacrifiée par des multinationales pour que d’autres multinationales puissent continuer d’empoisonner la santé des Mexicains (Coca-Cola, par exemple, compte parmi les grands bénéficiaires de ces projets).

Aujourd’hui que dix-sept parcs éoliens sont en fonction, avec 2.212 aérogénérateurs, la vie des communautés est d’ores et déjà profondément déstabilisée. Les conséquences vont bien au-delà du paysage, désormais réduit à un alignement sans fin de tubes et d’hélices géantes sur des dizaines de kilomètres. En réalité, l’irruption de l’industrie éoliennes dans l’isthme de Tehuantepec est en train de produire un ethnocide doublé d’un écocide. Unión Hidalgo, communauté zapotèque [1] de 15.000 habitants, est particulièrement frappée : au nord comme à l’est, des centaines d’aérogénérateurs ceinturent déjà son territoire, certains étant plantés à quelques centaines de mètres à peine des premières habitations. C’est là que EDF veut ajouter un nouveau parc de 96 aérogénérateurs, malgré l’opposition locale.

Les conséquences de cette colonisation sont d’abord écologiques 

Le mégaprojet éolien Gunaa Sicarú, qu’EDF veut installer via sa filiale Eólica de Oaxaca, couvrirait une superficie de 4.400 hectares et serait d’une puissance de 252 mégawatts. EDF a déjà signé un contrat de vente de l’électricité avec CFE (Compagnia Féderal de Electricidad), impliquant la construction d’une sous-station électrique, ensuite connectée à la station centrale de Ixtepec, plus au nord ; cela nécessitera l’installation de deux lignes à haute tension, nuisance supplémentaire pour les gens de la région.

Les conséquences de cette colonisation sont d’abord écologiques. Les fondations de béton ont gravement perturbé la circulation des eaux souterraines dans ces basses terres, inondant des terrains et en asséchant d’autres. Des milliers d’oiseaux, migrants comme locaux, et de chauve-souris meurent chaque année par collision avec les pales. L’huile des turbines ruisselle et finit dans la lagune supérieure, désormais durablement polluée et où les pêcheurs renoncent maintenant à jeter leurs filets. Le bruit de fond perturbe le sommeil des habitants, sans parler des ondes électromagnétiques produites par des centaines d’appareils. Mais les nuisances sont aussi sociales. Car l’arrivée des compagnies éoliennes a provoqué une privatisation des terres, qui relevaient du régime de la communauté. Profitant d’un vide juridique organisé par les caciques de la région, les compagnies ont accéléré le processus de désintégration des terres communales, traitant au cas par cas avec des titulaires considérés abusivement comme propriétaires privés. Les autorités municipales, notoirement corrompues, ont couvert et continuent de couvrir le crime. Ajoutons que le projet EDF Gunaa Sicarú concerne une zone d’irrigation, vitale pour les paysans de ce pueblo.

Les fondations d’une éolienne.

Le permis d’exploitation a été délivré à EDF en juin 2017 sans que la consultation préalable et obligatoire n’ait été réalisée, les habitants de Unión Hidalgo se retrouvant devant le fait accompli. EDF a défini le projet, signé des contrats de location illégaux selon la législation agraire et révisé son étude d’impact pour obtenir ladite autorisation, et tout cela sans que la communauté soit informée de ces démarches, qui risquent pourtant d’avoir des conséquences lourdes et durables pour les habitants. Selon les lois internationales concernant la protection des peuples indigènes, et que le Mexique a officiellement ratifiées, tout projet d’envergure sur le territoire d’une communauté doit faire l’objet d’une consultation préalable des membres de celle-ci, réunis en assemblée comme c’est l’usage quand les peuples indigènes doivent débattre d’une question les concernant.

Ces entreprises sont en train de déposséder des peuples indigènes de leurs terres et de leurs usages collectifs 

La consultation préalable implique aussi que tous les éléments du dossier soient portés à la connaissance des intéressés. Or, l’information fournie par EDF s’est limitée à des discours commerciaux en direction des titulaires des parcelles à louer— alors que le fonctionnement des parcs éoliens a des conséquences sur la communauté tout entière — et aucune documentation technique sérieuse n’a été mise à disposition du public. Cette asymétrie dans l’information (alors que les compagnies éoliennes disposent d’études détaillées qui restent secrètes) a été ressentie très tôt par les communautés indigènes de l’isthme. Elle l’a été encore plus quand EDF et les politiciens locaux ont organisé un simulacre de consultation, où le destin de la communauté a été expédié en un quart d’heure devant une centaine d’affidés du maire.

Ces entreprises sont en train de déposséder des peuples indigènes de leurs terres et de leurs usages collectifs. Cela a commencé en 2006, quand les premiers parcs éoliens de l’isthme de Tehuantepec furent installés par Iberdrola et Gamesa au nord de Unión Hidalgo, dans la localité de la Venta, malgré l’opposition résolue des paysans… Quand ces terres jadis ouvertes se sont retrouvées fermées, gardiennées, que les droits d’usage ancestraux (chasse, ramassage du bois et des herbes, pâture) ont été soudain supprimés… Quand la palmeraie de Unión Hidalgo, terre commune, fut incendiée à plusieurs reprises devant le refus des palmeros de céder aux compagnies éoliennes… Quand ces mêmes entreprises n’ont pas hésité à envoyer des groupes paramilitaires disperser les opposants et à en faire emprisonner certains… Quand ceux qui avaient cru faire une bonne affaire en louant des parcelles pourtant communales à des entreprises privées se sont retrouvés floués, la rente promise s’avérant dérisoire en regard de ce qu’ils avaient perdu… Quand des familles entières ont été déplacées, car on ne peut pas vivre au milieu des éoliennes… Une opération d’une grande brutalité, qui sacrifie froidement le tissu social existant et qui a déjà fait des morts. Aujourd’hui, à Unión Hidalgo, les indigènes qui défendent le territoire commun sont calomniés, menacés, agressés par des personnages aux ordres de EDF. Mais ils peuvent compter sur un soutien résolu ici même en France, à l’heure où RTE (Réseau de transport d’électricité) fait expulser l’Amassada, en Aveyron




[1La civilisation zapotèque était une civilisation amérindienne précolombienne qui s’est épanouie dans la vallée de Oaxaca, au sud de la Méso-Amérique, et qui a développé une société de structure matriarcale, selon Wikipedia.


Lire aussi : L’éolien industriel, faussement écolo mais vraiment répressif

Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Allèssi Dell’Umbria
. chapô : sur l’isthme de Tehuantepec.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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