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Culture et idées

Le voyage comme philosophie du lien au monde

Libéré de toute attache, le marcheur « se rend enfin disponible pour écouter le chant de la nature ou la complainte des hommes, pour éprouver une empathie véritable avec le monde… ». Émeric Fisset, fondateur des éditions Transboréal et auteur de L’Ivresse de la marche, en 1990, lors de sa traversée en solitaire de l’Alaska, dans la toundra arctique.

Les livres de La Petite Philosophie du voyage sont nés de cette conviction : le plus beau des voyages n’est pas le plus exotique, le plus lointain, mais celui qui nous rend heureux d’être vivant. Des bistrots à la toundra en passant par le tango, cette collection aux 60 titres regorge d’immersions revigorantes.

Pour faire un beau voyage, on peut embarquer pour un tour du monde, on peut aussi se contenter de suivre des yeux les envolées d’une feuille au gré du vent, et redécouvrir le silence, porte ouverte sur la plénitude. Qu’importe la destination, pourvu qu’on « instaure une puissance de relation avec le monde », soutient Émeric Fisset, le créateur de la Petite Philosophie du voyage aux éditions Transboréal. Une conception qui imprègne son Ivresse de la marche, récit d’une traversée en solitaire de l’Alaska sans assistance, et l’ensemble du catalogue de cette collection.

Elle comptera bientôt soixante titres, qui « représentent toutes les formes de voyage », explique l’éditeur : le voyage intérieur, celui qui permet de redécouvrir la puissance de l’imaginaire ou les relations privilégiées (Le Voyage immobile ; Le Prodige de l’amitié) ; le voyage que l’on peut faire à travers des pratiques sportives ou des modes de déplacement (L’Extase du plongeur ; Le Tao du vélo) ; des univers culturels (L’Écho des bistrots, L’Esprit du geste) ; des écosystèmes (Le Murmure des dunes, L’Hymne aux oiseaux) ; voire en réfléchissant sur le voyage lui-même (L’Appel de la route, L’Écriture de l’ailleurs)…

« La forêt est un espace habité, au sens biologique du terme, au sens également de toutes les strates et ramifications de mythologies, légendes, mystères, contes et cultes qui prennent la consistance d’un humus profond dans lequel, à notre tour, nous sommes invités à enraciner notre légende personnelle, c’est-à-dire à exister par nous-mêmes », Rémi Caritey, « Les Vertiges de la forêt ». © Rémi Caritey

On aura d’autant plus de plaisir à s’enfoncer dans ces brefs mais denses récits (une centaine de pages) qu’ils sont écrits par des « passionnés plutôt que par des intellectuels », dit Marc Alaux, coéditeur. Des personnes qui connaissent bien le terrain et nous offrent la joie d’immersions ressenties, documentées et méditées. C’est le cas des auteurs férus de nature dont nous allons explorer les livres. Notamment Anne-Laure Boch, neurochirurgienne et alpiniste amatrice (L’Euphorie des cimes), Rémi Caritey, photographe et grimpeur-récolteur (Les Vertiges de la forêt), Émeric Fisset, éditeur et grand voyageur (L’Ivresse de la marche), ou Christophe Houdaille, navigateur solitaire (Le Chant des voiles). Tous nous racontent pourquoi, dans ces territoires sauvages (selon le dictionnaire, « qui n’ont pas subi l’action humaine »), ils se sentent profondément vivants, nourris sensoriellement et psychiquement. Davantage, soulignent-ils à l’unisson, que dans notre société moderne, qui « fait l’Homme à l’âme terne » parce qu’elle l’embrigade sans lui donner accès à sa propre valeur.

Communier avec le paysage, et vivre à son rythme

Dès que l’on prend le temps de l’observer, de le laisser se découvrir, un paysage cesse d’être une image. Il prend corps, se fait sphère d’énergie communicative. En forêt, par exemple, à regarder les moirures de la lumière sur les feuilles, emportées dans un cycle incessant d’engendrements et d’évanouissements, le promeneur entre dans un léger état d’hypnose. Il quitte sans même s’en apercevoir la roue des ruminations, le corps enivré par un foisonnement de sons, de formes et de couleurs — on compte environ 3 000 fruits dans la forêt tropicale, dont 200 à peine sont consommés, détaille Rémi Caritey dans son grisant Vertiges de la forêt. Un état de plénitude physique que le navigateur Christophe Houdaille ressent aussi en mer, notamment lorsque la nuit tombe. Le ciel apparaît alors « comme nulle part ailleurs : dense, profond, scintillant de myriades d’étoiles, et l’on peut rester des heures dans sa contemplation ».

Mais un paysage sauvage n’est pas seulement beau, il parle à l’être humain en quête de mieux-vivre. Dans sa poétique Vertu des steppes, Marc Alaux observe que les steppes, horizontales et dépouillées, enseignent à se libérer de l’angoisse du vide et à adhérer à « l’école du présent ». Quant à Rémi Caritey, il redonne corps au « sauvage en nous ». Et que veut-il cet être qui renaît à la faveur du silence, de la vacuité, de laquelle ressurgit la vraie valeur des choses « Le privilège de la lenteur. Vivre au rythme de ses rêves. Célébrer la beauté de toute chose. Mesurer son action à l’aune de son corps, de son âge, de la simplicité de ses besoins. » Guère compatible avec l’idéologie de la performance… Serait-ce pour cette raison que l’on parle encore si peu, dans notre société, des bienfaits du monde sauvage ?

« La beauté de la nature est intérieurement la nôtre, et la sérénité ne naîtra d’aucune tentative de saisie, mais simplement de la reconnaissance de notre appartenance essentielle à cette beauté », Rémi Caritey, « Les Vertiges de la forêt ». DR

On peut pourtant vivre au cœur de ce monde des expériences existentielles vraiment déterminantes. De celles qui aident à développer une qualité d’être, en conscientisant la mort ou la joie de l’accomplissement de soi. Dans Le Chant des voiles, Christophe Houdaille nous en raconte une, devenue l’un des moments les plus intenses de sa vie. Se débattant au milieu d’une puissante tempête avec Saturnin, son voilier, il vit arriver la dernière « culbute ». Pourtant il se sentait alors si profondément lié à ce milieu, qui n’était plus que splendide explosion de houles et de lumières, qu’il n’a ressenti aucune angoisse. Il acceptait d’en subir les conséquences, « fusionnant avec les éléments comme les oiseaux qui replient leurs ailes pour étaler la tempête ».

De même, c’est au cœur des abîmes bleutés de la haute montagne que l’alpiniste Anne-Laure Boch, par ailleurs éminente neurochirurgienne, se sent « tout entière réconciliée avec son être, reconnue par le monde, à sa place ». Encouragée par ces métaphores minérales de l’élévation que sont les pics et sommets neigeux, elle déplace ses limites physiques et morales, heureuse d’être redevenue un individu singulier, quand la vie urbaine ne lui donne plus que le sentiment de « participer à un flux ».

Grandir dans sa propre histoire comme un arbre s’élève vers le ciel

Voyager dans le monde sauvage, c’est aussi renouer avec l’émerveillement de l’enfance (« aborder une île en voilier, c’est éprouver dans sa chair les rêves mystérieux de l’enfance ») ou le charme des rencontres improbables. « Bergers, bûcherons, pêcheurs, dont la vie s’entrouvre spontanément au passant », raconte Émeric Fisset, ou animaux aussi curieux de nous que nous pouvons l’être d’eux. Dans L’Ivresse de la marche, cet intrépide voyageur nous rend sensibles ces moments où la barrière culturelle entre espèces vacille, et où l’on redécouvre notre commune condition de vivant avec les animaux. Dépendant de la nature pour survivre lors de ses marches en solitaire, il grappille, comme eux, « les fruits et les baies en chemin, [se sent] guilleret comme la mésange sous l’éclaircie, inquiet comme l’hirondelle avant l’orage [et] emprunte — empreinte — les mêmes itinéraires ». Jusqu’à ce jour pluvieux où il tombe nez à nez avec un ours brun. Contre toute attente, ce « magnifique cousin va-nu-pieds » passe son chemin, plus pressé d’aller s’abriter que d’honorer sa réputation d’animal dangereux.

« Il faut parfois se sentir vulnérable pour s’interroger sur la finalité de l’existence, et, partant, sur ce qui vaut d’être vécu », Christophe Houdaille, Le Chant des voiles. Côte de Porto Moniz, sur l’île de Madère (Portugal). CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons / H. Zell

Un des bonheurs de lecture des ouvrages de cette collection réside aussi dans leur construction cubiste : le motif étudié est saisi sous plusieurs angles (anthropologique, historique, botanique, etc.), ce qui lui donne une densité psychique exceptionnelle. Le lecteur est ainsi invité à se souvenir que l’espèce humaine a médiatisé au fil du temps, au travers de rites et légendes, ses relations avec le monde naturel. Au Sénégal, dans la région de la Casamance, raconte par exemple Rémi Caritey, la fabrication du vin de palme avec la sève du palmier donne toujours lieu à une cérémonie étonnante. Chacun en boit un verre en souhaitant s’élever dans la vie comme l’arbre qui monte vers le ciel, pour grandir dans sa propre histoire, exister par lui-même. Un rite auquel on participerait volontiers, en rêvant avec Rémi Caritey d’« une écologie politique [qui] ose se refonder dans ce creuset de l’animisme et du sacré ». Mais peut-être faudrait-il d’abord reconnaître que l’écologie est aussi un voyage, de ceux qui appellent à renouer avec le sens premier du mot « con-naître » : naître avec. Pour un prix modeste de huit euros, les livres de la Petite Philosophie du voyage nous y invitent délicieusement.


La Petite Philosophie du voyage, aux Éditions Transboréal, 8 euros l’exemplaire.

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