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Numérique

Ces youtubeurs qui dépriment leurs fans écolos

La créatrice de contenus Lena Situations, qui compte 3,1 millions d'abonnés sur YouTube, lors du Grand Prix de Formule 1 de Monaco, le 26 mai 2024.

Multiples voyages en avion, courses automobiles, partenariats avec des marques climaticides... Fidèle depuis des années, l’audience des youtubeurs se trouve de plus en plus en contradiction avec leur mode de vie.

« Arrêter de les suivre reviendrait à amputer un bout de ma vie », souffle Esteban, 23 ans. Comme des millions d’adolescents devenus adultes, l’ingénieur en informatique a grandi avec Lena Situations (3,1 millions d’abonnés sur YouTube), Amixem (9 millions), Squeezie (19,7 millions) ou encore McFly et Carlito (7,5 millions) [1]. Avec le temps, ils sont devenus pour lui une vraie bande d’amis, à cela près qu’il ne les voit qu’à travers un écran.

Pourtant, un malaise s’est installé peu à peu chez lui. Si, avec l’âge, il a pris conscience des enjeux écologiques, il constate que ses créateurs de contenus préférés — qu’il suit aussi sur d’autres plateformes, comme Instagram et X — sont loin d’engager une quelconque réflexion à ce sujet. Voyages en avion excessifs, courses automobiles, partenariats avec Temu et Amazon… Regarder leurs vidéos le plonge dans une dissonance cognitive entre ce qu’il est et le contenu qu’il consomme.



« Ma petite voix me dit d’arrêter, mais je préfère la faire taire », confie-t-il timidement. Angela, 24 ans, rencontre le même problème : « Je suis engagée, mais je me sens incapable de quitter YouTube. » Tous les deux ont répondu à un appel à témoignages lancé par Reporterre sur les réseaux sociaux.

Comme un lien amical

Pendant que les Français vivaient l’un des étés les plus chauds jamais enregistrés dans le pays, Bérengère, 26 ans, s’est réfugiée dans les traditionnels « vlogs d’août » de Lena Situations, dans lesquels l’influenceuse partage chaque jour sa vie privée et les coulisses de son travail. Pourtant, en moins de dix jours, elle a visité le Maroc, la Grèce et l’Italie. « J’ai regardé cet “avion trip”, même s’il m’a beaucoup énervée, dit Bérengère. Ça m’a dérangée, mais j’ai continué à regarder le reste de ses vidéos et ça m’a quand même divertie. »

Même constat pour Lalie, 29 ans. Travaillant dans l’associatif, elle n’arrive pas à se passer de ces moments de plaisir : « J’ai conscience que les contenus de Lena, et d’autres, ne sont pas super au niveau écologique, mais j’ai besoin de ne pas porter le poids du monde sur mes épaules pendant quelques minutes. C’est lourd de travailler dans l’écologie au quotidien. J’ai besoin d’une soupape. »

« C’est un imaginaire rassurant, comme si le dérèglement climatique n’existait pas »

« Ce sont des liens sociaux créés dans des périodes de transition, où les créateurs de contenus sont devenus des modèles, et c’est très difficile de s’en détacher », explique Pierre de Bérail, psychologue clinicien et auteur d’une thèse sur les relations parasociales entre les youtubeurs et leur audience. Au même titre qu’un lien amical, il est difficile pour les abonnés ayant développé une relation avec ces personnalités du web d’arrêter de les suivre.

« Parfois, on ne partage pas tout à fait les mêmes valeurs que nos amis, le conflit intérieur est fort, explique le psychologue. Dire au revoir provoque une grande souffrance, il faut faire le deuil. Alors pour l’éviter, on évite les sujets tabous. Pour les influenceurs, c’est la même chose : tolérer ce qu’on réprouve chez eux revient à tolérer les mêmes contradictions que celles présentes chez un proche ou un membre de la famille. »

Algorithmes et économie de l’attention

Bien qu’elle milite pour une influence responsable, Amélie Deloche, cofondatrice du collectif Paye ton influence, avoue consommer elle aussi des contenus à fort coût environnemental sur YouTube. « Cette dualité entre être engagée et trouver du plaisir dans certaines vidéos d’influenceurs mainstream est difficile, dit-elle. Tu poses ton cerveau quelques minutes, c’est un sas de décompression indispensable au militantisme. »

« C’est une sorte d’imaginaire rassurant, comme si le dérèglement climatique n’existait pas, estime Fanny de Parise, anthropologue spécialiste de l’évolution des modes de vie. Pour ceux qui ont pris conscience de l’impact environnemental de ces personnalités, la charge mentale est énorme. Mais c’est compliqué de changer ses habitudes dans une période où le présent est anxiogène et le futur incertain. »

« Cela aide beaucoup de jeunes à contrer la solitude »

Arrêter de regarder des vidéos d’influenceurs polluants n’est pas qu’une question de volonté individuelle. Les algorithmes, les formats et l’économie de l’attention — le temps capté par les plateformes numériques, qui fait baisser la productivité — verrouillent le spectateur et le forcent en quelque sorte à regarder ces contenus. D’abord par mimétisme social, pour sociabiliser, puis par addiction. « Tout est fait pour que ça ne change pas. Le spectateur est enfermé dans un cycle de consommation presque impossible à briser », alerte Fanny de Parise.

Esteban l’avoue : il est écolo, mais accro à YouTube. « Ça apporte également des moments agréables, de joie, et cela aide beaucoup de jeunes à contrer la solitude et à lutter contre des problèmes de santé mentale, dit-il, alors qu’un quart des 15-29 ans disent souffrir de dépression. La vérité est que, même si j’arrête de consommer ces contenus, des amis ne vont pas apparaître sur le pas de ma porte comme par magie. »

Peut-on imaginer l’émergence d’un contenu divertissant plus modeste et durable ? Pour Amélie Deloche, cette perspective est à ce jour difficilement concevable. « Il y a parfois quelques percées de la question environnementale sur YouTube, comme avec la loi Duplomb, mais elles retombent et les entités polluantes reviennent rapidement sur le devant de la scène », déplore-t-elle. Quelques créateurs, comme Girl Go Green, Luciole, ou Le Jeune engagé, tentent de faire émerger les sujets environnementaux, mais ils restent très minoritaires.

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