« Les Renards pâles », récit d’un soulèvement inattendu

23 septembre 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Dans ce livre de 2013, le romancier Yannick Haenel, à travers le désœuvrement volontaire de son protagoniste, traque les abjections de l’État policier français dans un Paris qui n’a plus rien de révolté. Jusqu’au moment où des sans-papiers maliens sonnent la rébellion populaire et font de nouveau exister la politique.

« La politique était morte, en même temps que la poésie. » Triste constat à l’issue irrémédiable, le chaos. Un chaos qui, pour Yannick Haenel, n’est pas une fatalité puisqu’il invite au soulèvement. Avec Les Renards pâles, l’écrivain français fait de la littérature un rempart où subsiste le politique. Où le poétique ne se fait que plus subversif.

Les Renards pâles, c’est l’histoire d’un désœuvrement : le personnage principal, Jean Deichel, est viré de son logement, il est chômeur et finit par brûler sa carte d’identité. C’est un « sans » — abri, emploi, papier. Ceux que notre société rejette à la marge, ceux qu’elle considère « comme des parasites ». La vie est alors rudimentaire : installé dans une voiture garée dans le 20e arrondissement parisien, Jean Deichel lit à la bibliothèque et s’allonge dans des parcs, « les dernières activités gratuites ».

C’est un désœuvrement volontaire, ce choix a toute son importance. La renonciation vaut contestation, elle dit le refus d’un système et les failles de notre organisation collective : « On veut nous faire croire que le travail est la seule façon d’exister, alors qu’il ruine les existences qui s’y soumettent. Ceux qui s’imaginaient survivre grâce à un travail cherchent désormais comment survivre à celui-ci. »

« Quelque chose crissait, les rouages étaient usés, c’était mal réglé » 

Dans ses flâneries quotidiennes, Jean Deichel traque les abjections de l’État policier français, ses caméras de vidéosurveillance, sa manie du fichage ADN, ses garde-à-vue humiliantes. Jusqu’à ses cellules de dégrisement, « la face obscure, vicieuse, de la République », où se mènent les pires ratonnades. Est ainsi fait le récit d’une époque où « la police avait remplacé la politique », un remplacement « historique » : « Il signait notre servilité. Par le mot de “police”, il n’entendait pas seulement les forces de l’ordre, mais tout ce qui, en nous, accepte d’être réduit. »

Que ceux qui n’ont encore jamais lu Yannick Haenel soient prévenus : chez l’auteur de Cercle et de Jan Karski, l’écriture tourbillonne. La prose vous envoûte. Il y a des vertiges, des soubresauts : c’est d’une convulsion dont il est question, la convulsion de nos institutions. « Quelque chose crissait, les rouages étaient usés, c’était mal réglé. J’ai pensé : la République française grince des dents. »

Jean Deichel ne vote pas, ou seulement Max Stirner — ce penseur allemand de l’anarchie au XIXe siècle. Son errance dessine le creuset d’une réflexion générale sur l’héritage de la gauche libertaire. Au contact d’étonnants personnages, telle cette mystérieuse reine de Pologne, il lit La Guerre civile de Marx et phosphore sur la Commune de 1871, « l’épisode le plus refoulé de l’histoire de France : on s’obstine à en réduire l’importance, comme s’il ne s’agissait que d’une explosion d’anarchie dont l’outrance aurait légitimé les dérapages qui l’ont stoppé ; ou alors, ce qui revient au même, on n’en parle pas — mais l’impunité de cet oubli en dit long sur ce qu’on nomme la politique en France ».

 « Le réflexe de consommateurs tristes »

Problème, Paris n’est plus cette capitale de la révolte. Depuis bien longtemps. Sa vie d’exclu et de refus peut-elle suffire à convoquer la dissidence générale ? C’est la question que pose Yannick Haenel. On aura compris son scepticisme : « Le renoncement s’était emparé de cette ville, où chacun, peu à peu, s’était replié sur ses compromis, en simulant des désirs qui n’étaient déjà plus que le réflexe de consommateurs tristes. Pourtant, il suffisait de peu pour rallumer la mèche. »

Cette mèche, elle s’embrase dans la seconde partie du livre, au bénéfice d’une bascule stylistique épatante. L’allumette est craquée par les sans-papiers maliens, dont la misérable situation tient l’ensemble du texte en fil rouge. À la suite d’une chasse à l’homme meurtrière, la communauté dogon, qu’a rejoint Jean Deichel, sonne la rébellion populaire dans les rues parisiennes, à laquelle s’adjoignent banlieusards ou communards. Passé, présent, futur se confondent : c’est le manifeste d’une sédition qui réussit la convergence des luttes que fantasme ici Yannick Haenel.

Le lecteur se laissera vite transporter par l’acuité de cette anticipation. Lorsqu’est paru ce roman, en 2013, ni la crise des réfugiés ni les mobilisations type Nuit debout ne connaissaient une telle ampleur en France. Deux phénomènes qui disent une même absence dans notre société, que Yannick Haenel prophétise ainsi : « Le jour où ceux dont l’existence est récusée par l’économie trouveront une parole, alors la politique existera de nouveau. »


- Les Renards pâles, par Yannick Haenel, éditions Gallimard, 192 p., 16,9 €.




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Source : Barnabé Binctin Reporterre

Dessin : Wikirouge.net

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