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TribunePolitique

Les Verts ne savent pas où ils vont parce qu’ils ne savent pas où ils sont

La querelle originelle sur la participation ou non au gouvernement, et la crise que traverse EELV, traduisent « une profonde crise d’identité ». Selon l’auteur, la seule voie de rebond de l’écologie politique est de réaffirmer sa singularité.


Alexandre Jurado

Alexandre Jurado est membre du conseil exécutif d’EELV (Europe Ecologie Les Verts)


Depuis une vingtaine d’années les Verts privilégient les alliances avec la social-démocratie pour investir les institutions et faire la preuve de leur efficacité dans la gestion des affaires publiques. Malgré quelques percées électorales, un relatif succès en nombre d’élus et l’accès au financement public, cette stratégie n’a pas réussi à faire apparaitre l’écologie comme une alternative politique crédible.

Elle n’a pas davantage réussi à mettre un terme aux tensions internes liées à l’insertion de l’écologie politique dans l’environnement institutionnel. En témoignent les dissensions entre les partisans de la participation ou non au gouvernement. La réapparition de cette querelle originelle traduit en réalité une profonde crise d’identité dans un parti qui n’a pas su organiser sa mémoire, incapable par conséquent de transmettre son expérience aux nouveaux arrivants. Du coup, comme le disait Gramsci : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va car il ne sait pas où il est. »

Dans leur stratégie de développement, les Verts ont ignoré la « phase d’identification »

Crise d’identité parce que l’émergence d’un parti authentiquement novateur, tant par ses pratiques que par le projet qu’il porte, impose une « phase d’identification » où les militants construisent et donnent à voir leur caractère distinctif. Cette phase n’a pas été pensée. Selon une opinion largement partagée par les élites vertes [1], le projet écologiste serait porteur d’une « complexité qui rend difficile la pédagogie ». Afficher en termes clairs une rupture avec un modèle ultra dominant, fondé sur un imaginaire lié à une « croissance » élevée au rang de principe de réalité est sans doute peu aisé.

Pourtant, cette « rupture » est précisément l’un des fondements de l’écologie politique. Or, pour donner à comprendre et à faire partager un projet de société, aussi complexe soit-il, il existe incontestablement des voies plus rationnelles que de le passer sous silence.

Jean-Vincent Placé, qui a annoncé quitter EELV le 28 août 2015.

La protection de la nature n’est pas la maladie infantile de l’écologie

Crise d’identité parce que l’obstination des Verts, explicite ou non, à vouloir considérer la protection de la nature comme une maladie infantile équivaut à un rejet irrationnel des origines de l’écologie politique. Car s’il est clair que l’écologie a vocation à renouveler toute la vie publique, qu’il s’agisse de la démocratie, des biens communs ou du « vivre ensemble », il n’en reste pas moins qu’elle est entrée dans la conscience collective par la remise en cause de notre rapport à la nature.

Notre civilisation a établi une séparation originelle et essentielle entre l’homme et la nature objectivée et extérieure. Dès lors, nous avons deux ordres de réalité différents l’un de l’autre, avec une prééminence de la pensée rationnelle du sujet humain sur l’ordre extérieur de la nature. Ce paradigme a contribué à légitimer tous les abus dénoncés par les écologistes : épuisement des sous-sols, destruction de la biodiversité, pollution et dérèglement du climat, assimilation du vivant à un simple facteur économique, marchandisation d’une nature soumise à la spéculation et au profit…

Le refus de cette externalisation de la nature – qui est à la source de l’écologie politique – est à lui seul le chaînon manquant dans les diverses analyses critiques du capitalisme. Face à l’anthropocentrisme structurel de toutes les forces politiques, la remise en question de notre rapport à la nature est un donné majeur qu’il faut avoir à l’esprit en permanence.

Réformisme ou radicalité ?

Crise d’identité parce que réformisme et radicalité n’ont pas vocation à s’opposer mais à se compléter. La nature des changements portés par l’écologie exige un projet qui prend les problèmes à la racine, certes. Mais un projet ne s’impose pas par la force –l’écologie est non-violente – mais par l’adhésion à sa nécessité et au partage de son désir.

L’action des écologistes ne peut donc s’inscrire que dans un cadre démocratique. Il s’agit alors d’un réformisme radical, qui n’est « ni réformisme d’accompagnement ni espérance du Grand Soir ». [2] Les Verts n’ont jamais cru dans la portée dialectique d’un tel concept.

Le temps qui passe joue contre l’écologie

Crise d’identité parce que la temporalité issue de l’ère industrielle n’est pas celle de l’écologie. Pour les partis de droite comme de gauche, persuadés de leur alternance au pouvoir, qu’une réforme soit mise en œuvre aujourd’hui ou plus tard, cela ne perturbe en rien leur foi dans leur capacité à agir.

Pour les écologistes c’est tout le contraire. Chaque jour qui passe entraîne des destructions de plus en plus irréversibles de la biodiversité, du cadre de vie, des ressources et du vivant. L’action des écologistes doit savoir conjuguer le temps long et le temps court, tous deux nécessaires à l’émergence du nouveau paradigme qu’ils prétendent incarner.

Au final, l’accompagnement par principe de la social-démocratie a plongé les Verts dans une impasse

Crise d’identité parce que la stratégie menée depuis vingt ans n’a pas permis aux écologistes de remplacer la social-démocratie comme force dominante dans le camp de la gauche, contrairement à leur prétention affichée encore aujourd’hui. Mais le bilan n’est toujours pas à l’ordre du jour. Et le parti s’enlise entre la réaffirmation du réformisme d’accompagnement jusqu’à la scission ou l’espérance d’un Grand Soir mâtiné d’écologie par un rapprochement avec « l’autre gauche ». L’autonomie en actes et assumée n’est toujours pas à l’ordre du jour. Les Verts, devenus EELV, faute d’avoir atteint leur objectif se retrouvent nus, face à eux-mêmes, sommés de devenir ce qu’ils doivent être – des écologistes – ou de disparaître.

Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d’EELV, le soir des résultats des élections départementales de mars 2015.

Les Verts ont-ils encore l’ambition d’une incarnation inédite de l’avenir de l’humanité ?

Trois chantiers à ouvrir pour répondre à cette question si les Verts ne veulent pas être absorbés par le système.

1 - Générer un nouvel imaginaire fondé sur l’être et non l’avoir

La projection dans l’avenir ne peut plus se résumer à une compétition généralisée entre les états et entre les individus. Pas plus qu’à la marchandisation de tout, y compris du vivant. Face à l’ampleur de la transformation sociale qu’implique l’écologie, l’imaginaire écolo ne peut pas se résumer à la seule gestion de « l’immédiateté » imposée par le système productiviste. L’écologie est aussi un art de vivre, une philosophie de la sobriété. Nous devons être porteurs et acteurs de ce message.

2 - Redonner du sens à notre projet en réinterrogeant nos fondamentaux

Nous savons depuis le rapport Meadows qu’une croissance infinie dans un monde fini est impossible. Nous savons aussi qu’il n’y aura pas de développement alternatif et d’énergies de totale substitution et que penser l’avenir c’est dire la sobriété et la résilience. On peut s’interroger aujourd’hui sur l’écho réel de ce truisme au sein des Verts. Penser et construire une société post-croissance est indissociable du projet écologiste. Non par des nuances de style ou des postures de tribune, mais par des actes.

Inutile de se perdre dans les méandres d’une écologie des illusions avec le mirage de la croissance verte, des énergies éternellement renouvelables et sans critère de création d’emplois. Qu’en est-il de nos visions systémiques sur la place du salariat, de la solidarité ou de l’agencement des temps de vie ? Et la société du temps libéré, pourquoi avons-nous cessé de la penser ?

3 - Reconsidérer nos pratiques et notre utilité en tant que parti

Nous devons donner la priorité à notre relation aux acteurs environnementaux. L’écart se creuse entre les dirigeants de la planète qui se cramponnent à des schémas de pensée obsolètes alors que des femmes et des hommes, un peu partout dans le monde, entrent en résilience, imaginent et expérimentent des actions en réponse à la crise écologique.

Toutes ces initiatives reposent sur la sobriété, l’autonomie, la solidarité et dessinent insensiblement l’ébauche d’un monde nouveau. Elles portent en germe une rénovation des liens sociaux face à la précarité, au chômage, aux dégradations environnementales dans une société énergivore ou même la nourriture est engendrée par une économie devenue hors-sol.

Il nous faut cultiver notre autonomie, camper sur nos fondamentaux, nouer des alliances politiques sur des contenus et des convergences clairement affichées.

S’il existe un potentiel partisan propre à l’écologie, nous pourrons le fédérer si nous savons redonner au parti Vert son originalité, sa fraîcheur, son air frondeur et sa capacité à générer des propositions d’avant-garde.

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