Ces mains invisibles qui recyclent nos déchets
Aline Sousa, présidente de la centrale brésilienne, a commencé à collecter des matériaux recyclables à 14 ans. - © Mayara Senise / Reporterre
Aline Sousa, présidente de la centrale brésilienne, a commencé à collecter des matériaux recyclables à 14 ans. - © Mayara Senise / Reporterre
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Précaires et déconsidérés, quelque 800 000 Brésiliens font vivre l’industrie du recyclage du pays. Ils luttent pour un emploi digne.
Brésil, reportage
Tac, tac, tac ! L’écho du bâton métallique qu’abat à bon rythme Antonio Marcos Fagundes résonne dans l’immense entrepôt, où s’étendent des montagnes multicolores d’objets en plastique, cartons et autres matériaux recyclables. « J’ouvre les boîtiers de ces alarmes incendie, je retire les circuits électriques et je trie les différentes parties », explique le Brésilien de 50 ans, un énorme sac à ses pieds déjà rempli de centaines de boîtiers démontés. Le butin est ensuite racheté par des entreprises de recyclage. C’est sur ces agents environnementaux, les « catadores », que repose toute l’industrie du recyclage au Brésil.
Un peu plus loin, Vanessa, 37 ans, perce des bouteilles en plastique avec un simple couteau, une étape indispensable avant leur compression mécanique, explique la catadora aux traits tirés. « Je remplis 40 sacs par jour environ. C’est beaucoup, mais ce qu’on fait ici, c’est encore très peu pour l’environnement », ajoute-t-elle, réaliste face à l’ampleur du défi du recyclage dans le pays.
Dans le pays, qui a produit près de 81 millions de tonnes de déchets en 2023, seuls 8,3 % ont été recyclés [1]. Un faible indice qui s’explique en partie par des programmes de tri des déchets municipaux à la source encore limités, malgré une politique nationale entrée en vigueur il y a quinze ans. Le centre de tri de la Centcoop, où travaillent Antonio et Vanessa, est la deuxième plus grande centrale de coopératives de ramasseurs de déchets du Brésil, en périphérie de la capitale Brasília.
« La Centcoop reçoit 40 % des déchets de la collecte sélective du District fédéral, soit environ 1 500 tonnes par mois », indique Aline Sousa, présidente de la centrale, qui rassemble quelque 700 catadores de 21 coopératives. Et d’ajouter : « En réalité, c’est très peu, car Brasilia génère autour de 2 800 tonnes de déchets généraux [pas seulement du tri sélectif] par jour, et les matériaux qui nous arrivent sont contaminés par les déchets organiques, ce qui diminue encore l’indice final de recyclage. »
« Grande injustice »
Les catadores sont responsables de la collecte de 90 % des déchets urbains qui parviennent à l’industrie du recyclage, d’après l’Association nationale des ramasseurs de déchets (Ancat). « Nous en sommes très fiers, mais les catadores ne perçoivent que 10 % des bénéfices générés sur le marché. C’est une grande injustice », dit Aline Sousa.
La jeune femme de 34 ans, troisième génération de catadora dans sa famille, a commencé à collecter des matériaux recyclables à 14 ans avec sa mère et sa grand-mère dans les rues de Taguatinga, une ville « satellite » de Brasília. Elle est aujourd’hui l’une des porte-voix de la lutte des catadores, estimés à 800 000 selon le Mouvement national des collecteurs de matériaux recyclables (MNCR), qui luttent pour des conditions de travail dignes et un salaire décent. C’est elle qui a été choisie pour passer l’écharpe au président Lula lors de sa prestation de serment en 2023, devant les caméras du monde entier.
« Cela nous a apporté la visibilité, la valorisation et le respect dont nous avons besoin pour le service environnemental que nous rendons », dit Aline, émue. Un geste d’autant plus symbolique, souligne-t-elle, qu’elle est une femme noire, originaire d’une zone périphérique. Un profil représentatif de plus de 70 % des catadores au Brésil.
Le rôle des collecteurs de matériaux recyclables a aussi été récemment mis en lumière lors des négociations internationales pour un traité sur le plastique. Une délégation de l’Alliance internationale des ramasseurs de déchets, présidée par le Brésilien Severino Lima Junior, y a plaidé pour une meilleure reconnaissance de la contribution des 20 à 34 millions de ramasseurs de déchets estimés par l’Organisation des Nations unies (ONU) dans le monde, et responsables de la collecte de 60 % du plastique recyclé.
« Je poussais mon chariot sous le soleil, la pluie »
Si les catadores gagnent en reconnaissance, et se structurent progressivement avec le développement des coopératives [2], la grande majorité reste des travailleurs informels précaires, beaucoup vivant dans la rue et trouvant dans cette activité une façon de survivre.
Partout dans le pays, ils arpentent les trottoirs et les décharges avec des chariots improvisés en quête de matériaux recyclables qu’ils revendent au kilo à diverses entreprises et intermédiaires. Leur revenu, soumis aux fluctuations du prix des matières premières sur le marché du recyclage, les pousse à privilégier certaines pièces plus rentables, comme les canettes en aluminium — matériau infiniment recyclable. Grâce à eux, en 2023, près de 100 % des canettes mises sur le marché ont été recyclées au Brésil, selon l’association Recicla Latas.
« C’était dur quand je vivais et travaillais dans la rue, je poussais mon chariot sous le soleil, la pluie. Il fallait aussi collecter les déchets tôt, avant le passage des camions des éboueurs », raconte Aparecida Ferreira de Marida, 40 ans, membre de la coopérative Reciclo, affiliée à la Centcoop.
Depuis le premier étage d’un entrepôt de la centrale, elle supervise une dizaine de catadores, des hommes et femmes de tout âge. Certains trient les matériaux recyclables sur de longs tapis roulants, d’autres s’affairent entre les mouches à les fourrer dans de grands sacs, qu’ils trainent à bout de bras. « Aujourd’hui, j’aime mon travail et je suis fière de pouvoir aider l’environnement, mais le gouvernement doit faire plus attention à nous, et notre salaire doit être amélioré », dit Aparecida, qui subvient tout juste aux besoins de sa famille avec les bénéfices partagés de sa coopérative.
« Ici, nous sauvons le monde.
Faites votre part »
Ces regroupements permettent aux catadores d’être mieux représentés, de vendre de plus grands volumes de matériaux recyclables et à meilleur prix, ou encore d’investir dans des infrastructures, équipements et machines. « Mais leurs coûts sont importants, et si les coopérés ne disposent pas de contrat avec une préfecture, une municipalité ou des institutions, leur salaire est effectivement très bas », reconnait Aline Sousa, mentionnant des paies variant de 600 à 2 500 réaux (100-417 euros) selon les coopératives. Soit parfois moins qu’un salaire minimum, fixé à 1 518 réaux (253 euros) en 2025.
Si les coopératives n’ont pas sorti les catadores de la précarité, ceux-ci se félicitent de meilleures conditions de travail. « En termes d’équipement de protection, de droits sociaux et de sécurité, c’est beaucoup mieux », affirme Aline Conceição de Jesus, en nettoyant avec une équipe des déchets autour de la Centcoop. Cette femme de 35 ans, qui collecte des matériaux recyclables depuis ses 9 ans, confie avoir déjà trouvé des cadavres, dont un bébé, à l’époque où elle travaillait dans le « lixão » de Brasília, ces quelque 1 500 décharges à ciel ouvert dont l’existence persiste au Brésil.
Celle de la capitale, considérée un temps comme la plus grande d’Amérique latine et où opéraient de nombreux catadores sans aucune protection, a été officiellement fermée en 2018 après soixante ans d’activité. Malgré une politique qui devait y mettre fin il y a dix ans, 32 % des municipalités brésiliennes utilisaient encore en 2023 ce type de décharges à ciel ouvert pour éliminer les déchets solides, selon les données de l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE). De quoi contaminer les sols, les nappes phréatiques, mais aussi exposer les catadores à des polluants chimiques nocifs, et émettre d’importants gaz à effet de serre.
Fermer les décharges sauvages, insérer les catadores autonomes dans les politiques publiques, développer les coopératives avec l’appui du gouvernement, mais aussi détaxer le secteur du recyclage ou encore sensibiliser la population au tri sélectif... Les défis sont nombreux, estime Aline Sousa, qui souligne que la Centcoop continue d’améliorer sa propre gestion des déchets, notamment organiques. Un projet de collecte dans les marchés et de compostage est en développement pour produire de l’engrais qui sera échangé avec des coopératives d’agriculture familiale, contre des aliments pour la cantine solidaire de la centrale.
Quant à l’avenir des catadores, elle reste optimiste. « Je suis persuadée qu’un jour nous aurons une dignité au travail, les gens commenceront à nous valoriser, à trier correctement leurs déchets, et les industries à développer des emballages pouvant être recyclés. Ce ne sont pas les catadores qui vont résoudre le problème tout seuls, c’est un processus collectif. » Sur les murs de la Centcoop, longée par une route à grande vitesse, deux immenses fresques interpellent les automobilistes passant devant des montagnes insoupçonnées de déchets et les nombreuses petites mains laborieuses qui y farfouillent : « Ici, nous sauvons le monde. Faites votre part. »