Les champignons, un monde étonnant au pas de notre porte

30 octobre 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)



Le problème avec les champignons, c’est que tous ne sont pas bons. Sauf s’ils sont dégustés par le bout de l’objectif. Par une belle journée d’automne, dans le Val d’Oise, Reporterre a accompagné le photographe naturaliste Gérard Blondeau pour une drôle de cueillette photographique.

  • Forêt du Tour du Lay (Val d’Oise), reportage

Au début, on ne voit rien. Le regard s’égare dans un fouillis de glands verdâtres à brunâtres, de feuilles mortes et de petites racines sur fond d’humus. Les narines tentent de déceler l’agréable fumet d’un bolet au milieu des effluves piquants de pourriture végétale. Mais non, toujours pas de champignon. On est sur le point d’abandonner la partie et de lever le nez — qu’elles sont belles ces feuilles jaunes qui tombent doucement au sol comme une pluie dorée — quand la voix de Gérard Blondeau, 70 ans, retentit un peu plus loin : « Tiens, une armillaire couleur de miel ! » Difficile de rivaliser avec les prunelles attentives et l’objectif du photographe naturaliste qui capturent depuis près de quarante ans les formes et les couleurs de la forêt — arbres, insectes, oiseaux, plantes et champignons.

Le bois de la Tour du Lay, dans le Val d’Oise, est classé zone naturelle sensible.

D’habitude, Gérard Blondeau organise plutôt des sorties « initiation à la mycologie ». « Mais à chaque fois que je montre un champignon, les participants dégainent leurs smartphones pour le photographier sous toutes ses coutures », s’amuse-t-il. En cette belle matinée d’octobre, la cueillette sera donc photographique. Comme cadre, le naturaliste a jeté son dévolu sur le bois de la Tour du Lay, dans le Val d’Oise. Autrefois domaine de chasse au chevreuil et au sanglier, cette forêt d’environ 135 hectares a été classée en espace naturel sensible et acquise par le conseil départemental, qui en garantit la protection. Outre un polissoir qui servait à l’affûtage des outils au néolithique, classé monument historique depuis 1976, le bois abrite une pelouse calcaire où l’on peut admirer, au printemps, dix-huit espèces d’orchidées rares.

Les champignons, un règne à part

Avant le départ, Gérard Blondeau rappelle quelques fondamentaux. D’abord, ce qu’on appelle « champignon » n’est que son sporophore (les mots compliqués poussent en mycologie comme les mousserons après la pluie). C’est-à-dire son fruit, visible à l’automne quand les conditions de chaleur et d’humidité sont optimales. Cette forme spécifique — parfois un pied coiffé d’un chapeau, mais pas toujours — est le dernier stade du mycélium, sorte de filaments blancs invisibles à l’œil nu. « Ce mycélium se développe et s’étend, ce qui explique qu’on trouve parfois des champignons qui poussent en cercle — les fameux ronds de sorcière, décrit le photographe. Sur certaines photos aériennes, on voit des cercles qui peuvent faire plusieurs kilomètres de diamètre ! »

« Jusqu’au milieu du XXe siècle, les naturalistes classaient les champignons parmi les végétaux », poursuit-il. Mais en 1969, l’écologue et botaniste états-unien Robert Harding Whittaker crée pour eux un ordre à part, celui des Fungi. « En effet, ils sont très différents des plantes, explique Gérard Blondeau. Leurs parois cellulaires sont chitineuses, comme la carapace des crustacés, alors que celles des végétaux sont en cellulose. Par ailleurs, alors que les végétaux sont capables, par la photosynthèse et la chlorophylle, de diviser le dioxyde de carbone atmosphérique, de garder le carbone pour produire de la sève sucrée et de rejeter de l’oxygène, les champignons en sont incapables. C’est pourquoi ils sont obligés d’extraire du carbone de leur environnement, comme le font les animaux, en profitant de leur environnement : herbe, arbre, etc. »

Une armillaire couleur de miel.

Pour ce faire, certains champignons parasitent les arbres. Comme l’armillaire couleur de miel sus-citée qui s’attaque aux racines, notamment celles des charmes, nombreux dans le bois de la Tour du Lay, provoquant leur pourrissement et, à terme, leur mort. D’autres ont opté pour la symbiose, appelée mycorhize. Dans cet ingénieux système donnant-donnant, le champignon facilite le transfert du carbone et des minéraux dans les racines, qui en échange lui fournissent les éléments dont il a besoin. « Cela permet à des arbres de survivre dans des sols très pauvres », explique le photographe naturaliste. « Globalement, les champignons sont intimement liés aux arbres : par exemple, les amanites tue-mouches aux bouleaux et les truffes aux chênes. »

Ne pas oublier pinceau et sécateur !

Pour photographier les champignons, Gérard Blondeau utilise par fois un objectif de 100-400 mm sur pied.

Après la théorie, la pratique. Gérard Blondeau extirpe de son vieux camping-car une énorme valise. À l’intérieur, le matériel habituel : objectifs macro à 50 millimètres, 100 millimètres « passe-partout », 100-400 millimètres « pour jouer un peu et photographier les champignons sans se baisser » et toute une collection de pieds. Mais aussi certains accessoires spécifiques : sécateur pour libérer un beau spécimen des ronces et racines environnantes, pinceau doux pour lui refaire une beauté, petit matelas en mousse pour s’allonger par terre et périscope à fixer sur l’appareil « pour éviter de se mettre la joue dans la boue ». Bien équipé, le photographe n’a plus qu’à laisser s’exprimer sa créativité. « Comme le champignon est statique, on peut travailler la technique, commente le photographe en faisant défiler ses plus belles prises sur l’écran de son ordinateur. On peut s’attacher à un détail — la finesse des aiguillons de ce pied-de-mouton par exemple, ou l’incroyable couleur verte de ces pézizes — ou prendre le champignon dans sa globalité, comme ce bolet avec la forêt autour. Certains ont des formes incroyables, comme cet Anthurus d’Archer, cinq tentacules rouges et une odeur nauséabonde qui s’échappent d’un œuf blanc ! »

Deux vesses de loup.

Le petit groupe s’ébranle. Le sol est décidément trop sec pour les trompettes-de-la-mort. Mais après l’armillaire couleur de miel, Pilar, une participante d’origine chilienne, débusque deux drôles de boulettes blanches. « Ce sont des lycoperdons, communément appelés vesses-de-loup indique Gérard Blondeau. Ils sont comestibles quand ils sont très jeunes. » À force de concentration, on voit de drôles de silhouettes émerger des feuilles mortes. Comme ces deux jeunes coprins dont le chapeau de l’un recouvre celui de l’autre — comme s’il lui chuchotait un secret.

Deux coprins (coprinus plicatilis).

Ou cet autre coprin pie, déjà un peu déliquescent, dont le chapeau piqueté de points blancs duveteux et légèrement retroussé lui donne l’air de regarder au loin.

Un coprin pie, plus tout jeune...

« Un safari au bout du monde, c’est bien, mais le reste du temps ? »

Le photographe ne s’est pas toujours intéressé à cette nature du pas de la porte. Au début des années 1980, alors dessinateur industriel à la RATP, il partait en voiture avec des copains, direction l’Inde dont il a exploré la nature exotique pendant plusieurs mois. Des formations en photo, en entomologie et en animation nature au Muséum national d’histoire naturelle plus tard, sa carrière de photojournaliste était lancée. Singes hurleurs à Bornéo, bœufs musqués en Laponie, baleines… Le naturaliste a capturé quelques belles prises dans ses pellicules. Mais s’interrogeait de plus en plus. « Je me suis dit que je partais au bout du monde, mais que je ne connaissais pas la nature dans mon jardin. Un safari au bout du monde, c’est bien, mais ça arrive une fois dans la vie, une fois par an pour les plus riches. Mais le reste du temps ? C’est comme ça que je me suis mis à travailler plutôt pour des revues de jardinage, comme Rustica ou Vivre au jardin. »

Polypore du genre tramète.

Sa passion pour les insectes et les papillons s’est progressivement étendue aux oiseaux, aux plantes et aux forêts — le photographe a signé de nombreux ouvrages sur les arbres, parmi lesquels un guide des arbres remarquables du Val d’Oise : « La nature est un grand puzzle dont j’essaie de comprendre l’assemblage. »

Dans ce puzzle, les champignons sont des sujets à part. « Au début, on veut les manger, alors on se concentre sur ceux qui sont comestibles. Mais c’est se priver de l’extraordinaire diversité de leurs couleurs et de leurs formes un peu bizarres, estime Gérard Blondeau. On peut les photographier dans une optique naturaliste, mais aussi s’attacher à leur silhouette de petits gnomes, à ce côté mystérieux du champignon qui surgit de nulle part et qui disparaît, fée pour les bons et sorcières pour les mauvais. » Comme ce dernier champignon croisé sur un tronc d’arbre, dont les fines dentelures chatoyantes importent finalement plus que le nom — « peut-être un stéréum hirsute ».

COUVREZ LE PORTFOLIO DE NOTRE REPORTAGE :



LES CONSEILS DU PHOTOGRAPHE NATURALISTE POUR UNE SORTIE CHAMPIGNONS

  • Prendre son temps pour les trouver et, pour améliorer ses chances, privilégier une journée agréable après une période pluvieuse ;
  • Attention à l’arrière-plan. « Il est important que le champignon se détache bien. Prévoir un sécateur pour nettoyer autour. Même si certains puristes disent qu’il ne faut rien toucher à la nature, mon travail d’illustrateur naturaliste m’a appris à rendre les champignons bien visibles ! »
  • Tourner autour du sujet. « Le champignon est lié à son environnement. Au lieu de toujours chercher le gros plan, pourquoi ne pas photographier aussi l’arbre près duquel il vit ? »

Les sorties et formations animées par Gérard Blondeau sont recensées sur son site internet.




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Lire aussi : Mystérieuses et bénéfiques, les mycorhizes fortifient les plantes

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin /Reporterre

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