Justice : quand des chantiers dans la nature aident à la réinsertion
Condamnés à du travail d’intérêt général, ils participent à un chantier visant à favoriser le déploiement d’une plante indispensable à une libellule protégée, dans les Bouches-du-Rhône. - © Estelle Pereira / Reporterre
Condamnés à du travail d’intérêt général, ils participent à un chantier visant à favoriser le déploiement d’une plante indispensable à une libellule protégée, dans les Bouches-du-Rhône. - © Estelle Pereira / Reporterre
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Réouverture des milieux, entretien des sentiers... Des chantiers collectifs sont organisés dans les Bouches-du-Rhône pour les personnes condamnées à effectuer un travail d’intérêt général. Une alternative à la prison pour les infractions mineures qui aide à la réinsertion sociale.
Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône), reportage
« Allez les gars, on s’y met ! » Le ton jovial et spontané, Jean-Pierre Martinez donne le top départ d’une journée de travail sur le site de la Petite Camargue, à Saint-Chamas. Éducateur de formation, il coordonne pour le Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côte d’Azur (CEN Paca) des chantiers collectifs réalisés par des personnes placées sous main de justice. Ce jour-là, huit hommes condamnés à une peine de travail d’intérêt général (TIG) l’entourent.
« Moi, je bosse avec vous comme avec mes collègues, prévient-il. On fait le même travail, au même rythme. Et on fait attention les uns aux autres. » Bonnet vissé sur la tête, bottes en caoutchouc et gants enfilés, le groupe attaque la première tâche de la journée : ramasser la canne de Provence arrachée lors d’un précédent chantier bénévole afin de dégager un sentier de promenade.
Autour d’eux, des étangs, une roselière dense, un environnement riche en biodiversité. Un décor qu’ils vont peu à peu apprendre à lire. Pendant trois semaines, ils interviennent sous l’œil attentif de Jean-Pierre Martinez sur ce site naturel de 124 hectares appartenant au Conservatoire du littoral. L’essentiel de leur mission consiste à arracher des plantes exotiques indésirées qui menacent l’équilibre écologique du lieu.
« Ils ont fait en une journée ce que je pensais qu’on ferait en une semaine », raconte Mathilde Carde, stagiaire au CEN Paca, chargée d’organiser la première semaine du chantier. Ce jour-là, il s’agissait de déraciner du séneçon, une plante originaire d’Amérique du Nord, arrivée par le port commercial de Fos-sur-Mer, tout proche. Très invasive, elle conquit rapidement les milieux naturels au détriment des espèces locales.
« C’est du concret »
« C’était très cardio, mais on est un bon groupe, on s’est bien motivés, sourit Riziki, 26 ans, le plus bavard du groupe. Au début, je pensais qu’on allait faire des trucs insensés et inutiles. En fait, j’ai beaucoup appris. Je ne connaissais rien aux arbres, aux oiseaux, et on a même vu des flamants roses ! »
Créée par la loi du 10 juin 1983 à l’initiative de Robert Badinter, la peine de travail d’intérêt général constitue une alternative à l’incarcération pour des infractions mineures, passibles de deux ans de prison maximum. Elle consiste en un travail non rémunéré au sein d’une structure œuvrant pour l’intérêt collectif. Elle concernait, en France, environ 42 950 personnes en 2024. La durée moyenne est de 100 heures et concerne pour 92 % des cas des hommes et 8 % des femmes.
Sollicité en 2019 par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip) d’Arles-Tarascon, le CEN Paca a vu dans les chantiers d’intérêt général un moyen de sensibiliser à l’environnement un public très éloigné de la nature.
Par exemple, lors de ce chantier, la plupart des condamnés ont beau vivre dans des communes situées au nord de l’étang de Berre, aucun ne s’était jamais aventuré dans les nombreux espaces naturels de la région. « Je passe souvent ici en train, sans savoir qu’il y avait tous ces animaux, ni que des gens travaillaient ici pour les protéger », confie Michel, 31 ans.
« Une peine à un travail d’intérêt général est une peine pénale qui sanctionne une infraction commise contre la société, rappelle Nadia Doghmane, référente territoriale du travail d’intérêt général pour le Spip d’Aix/Salon-de-Provence. Les Éco-TIG permettent une réparation vis-à-vis de cette même société. Plutôt que d’isoler une personne déjà marginalisée en la mettant en prison, là on la replace au cœur de son environnement. C’est vertueux de A à Z. » En 2025, 32 « tigistes » ont participé à 61 chantiers organisés par le CEN Paca.
« C’est du concret, ce qu’ils font aura un impact qui se voit immédiatement. Les participants deviennent acteurs de la protection de l’environnement. Une responsabilité qui transforme leur rapport aux autres et à eux-mêmes », observe Jean-Pierre Martinez.
Un même pied d’égalité
Autour d’une source d’eau douce, une partie du groupe s’active. « Si vous étiez venus hier, les buissons faisaient plus de 2 mètres de haut, on ne voyait même plus le ruisseau », raconte fièrement l’un d’eux. Leur mission ? Dégager la zone pour favoriser le développement d’une plante aquatique indispensable à l’agrion de Mercure, une libellule protégée.
Les « tigistes » sont majoritairement des jeunes, âgés de 18 à 25 ans, parfois mineurs. « Ce sont le plus souvent des primodélinquants, rarement issus de milieux favorisés », précise le Spip, dont la mission est d’accompagner leur réinsertion sociale et professionnelle.
À la pause, assis sur des chaises pliantes au soleil, les discussions vont bon train. « C’est dommage qu’on n’apprenne pas tout ça à l’école », regrette Riziki. « Pffff, on nous apprenait rien à l’école de toute façon », souffle son voisin. Autour de lui, beaucoup ont connu l’échec scolaire.
« On remet au cœur de la société des personnes qui en ont été marginalisées, analyse Nadia Doghmane. Je leur dis souvent : si, pendant deux semaines, vous êtes capables de fonctionner ensemble, de respecter des règles, d’apprendre et de travailler collectivement, alors vous pouvez le faire dehors. L’Éco-TIG, c’est une mini-société. »
Sur les chantiers, les condamnés côtoient gardes, techniciens, jeunes diplômés : des profils avec lesquels ils travaillent sur un pied d’égalité.
Une pérennité incertaine
« Le CEN Paca intervient dans des zones où l’institution judiciaire peinait à développer des partenariats, notamment à cause des problèmes de mobilité », poursuit Nadia Doghmane. L’association a rapidement investi dans un minibus pour assurer le transport des participants.
« Au départ, peu de structures voulaient porter ce dispositif. Le CEN a accepté, à condition d’en gérer toute la coordination », raconte Jean-Pierre Martinez. Aujourd’hui, les chantiers s’étendent à d’autres espaces naturels, comme le parc naturel régional de Camargue ou celui des Alpilles. « Avec le temps, les gestionnaires voient l’utilité de ces chantiers. Certains travaux, ils n’ont tout simplement pas les moyens humains de les réaliser seuls. Nous avons une véritable expertise », poursuit-il.
Si le dispositif semble gagnant-gagnant, les données manquent pour savoir si ces chantiers ont véritablement permis d’éviter la récidive. Et l’avenir du dispositif, lui, reste incertain : la convention liant le Spip et le CEN prend fin en 2026 et les financements doivent être renégociés chaque année. Malgré le soutien de partenaires comme la Fondation du patrimoine ou le Fonds vert de l’État, la pérennité du programme n’est pas assurée.
Un manque de moyens et de visibilité qui concerne le travail d’intérêt général de manière globale. En mars 2025, la Cour des comptes recommandait à l’État, dans un rapport dédié, de soutenir davantage la prise en charge des personnes condamnées identifiées comme les plus fragiles du fait de leur grande précarité et « de leur environnement peu favorable à une prise de distance par rapport aux faits qu’ils ont commis ».
L’enjeu est de taille. Avec un taux de récidive supérieur à 59 % dans les cinq ans après la sortie de prison, l’incarcération peine à favoriser la réintégration durable des personnes condamnées dans la société. Dans un contexte où le débat public se focalise largement sur le tout répressif, les Éco-TIG dessinent un autre horizon. Une alternative que résume simplement Riziki : « Moi, j’aimerais qu’on fasse venir les jeunes ici, pendant les vacances scolaires, pour voir ce qui est fait, les espèces à protéger. Cela les empêcherait de faire des conneries comme nous. Maintenant, je sais que je ferai plus attention. »