123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EntretienClimat

Les climatologues en BD : « J’ai des collègues qui partent six mois pour écoanxiété »

Valérie Masson-Delmotte est la première autrice du Giec que l’on rencontre dans la BD.

Les climatologues souffrent-ils de l’indifférence autour de leur travail ? Iris Dion leur donne la parole dans la bande dessinée « Horizons climatiques », qui mêle vulgarisation scientifique et réflexions intimes.

Résumer l’ensemble des enjeux climatiques et des connaissances scientifiques sur le sujet sans être trop abscons ni complètement anxiogène est un défi délicat. Il est brillamment relevé par une bande dessinée très pédagogique, dense (plus de 300 pages), passionnante et parfois même drôle. Horizons climatiques, rencontre avec 9 scientifiques du Giec (éditions Glénat), qui paraît le 20 mars, raconte les pérégrinations d’une jeune chercheuse et de son voisin de palier, qui frise le dénialisme climatique, à la rencontre des plus éminents climatologues français.

Avec le dessinateur Xavier Henrion, Iris Dion, qui est aussi docteure en sciences de l’atmosphère et du climat, fait œuvre de vulgarisation par cette BD qui se veut accessible aux néophytes du climat, tout en offrant moult occasions d’approfondissement aux personnes déjà conscientisées.

Le climatologue Roland Séférian illustre ici comment nos émissions de gaz à effet de serre, exprimées en équivalent CO2 (CO2 eq) ne cessent de s’accélérer. (Extrait de « Horizons climatiques » d’Iris Dion et Xavier Henrion © Glénat)

Reporterre – La BD commence par le récit du désarroi d’une jeune chercheuse, confrontée à l’indifférence ou au déni d’une majorité de citoyens face à l’urgence climatique. C’est ce qui a motivé ce projet de vulgarisation ?

Iris Dion – Lorsque je dis aux gens que je travaille en sciences du climat, ça m’est arrivé plus d’une cinquantaine de fois qu’on me réponde : « Alors, est-ce que c’est vrai cette histoire de changement climatique ? ». Dès qu’on sort de notre bulle de chercheurs, on se rend compte que peu de personnes connaissent ces questions, et encore moins le Giec. J’ai voulu faire une BD pour ça, pour toucher le plus largement possible : ceux qui ont des doutes, mais aussi ceux qui sont déjà sensibilisés et pourront, je l’espère, réutiliser certaines planches pour contrer les discours d’inaction climatique ou montrer certaines de nos illustrations à leurs étudiants.

(Extrait de « Horizons climatiques » d’Iris Dion et Xavier Henrion © Glénat)

Dans votre ouvrage, vous parlez aussi beaucoup d’émotions et de la courbe du deuil qui accompagne la prise de conscience de la catastrophe climatique en cours. Quelle est l’ambiance dans les laboratoires, où vous documentez au quotidien ces cataclysmes en cours ?

Nous sommes confrontés, non pas à un seul choc, mais à une suite de plein de petits chocs, au fil de ce que l’on découvre. Je vois des collègues, des amis, partir six mois en arrêt de travail à cause de cette écoanxiété, cette solastalgie. Moi-même, je dois m’en prémunir quotidiennement. Je raconte dans la BD cette scène que j’ai vécue, à la fin d’une conférence, d’une personne du public demandant comment on arrivait à aller dormir et revenir le lendemain alors que l’on alerte du problème depuis trente ans et que personne n’écoute. Ça m’a touchée que des auteurs du Giec avouent dans de tels moments que c’est difficile à vivre pour eux aussi.

Vous rendez au passage hommage au travail phénoménal du Giec et démontez quelques idées reçues qu’il est toujours utile de rappeler…

Aujourd’hui, plus de 40 000 études sont publiées chaque année en lien avec le changement climatique. Personne n’est capable de lire tout cela, le comprendre et agir en conséquence. C’est pour faire ce travail collectivement que le Giec a été créé : ce sont 800 scientifiques du monde entier qui ont la mission de se partager ce travail de lecture de travaux scientifiques, techniques, socioéconomiques.

Le but du Giec est non seulement d’offrir une synthèse des connaissances, mais aussi de créer un dialogue, un lien avec la société qui est essentiel pour que celle-ci s’empare de ces connaissances et agisse, collectivement, face au changement climatique.

Les personnages de la BD, Iris et Xavier, explorent avec le climatologue Christophe Cassou l’histoire de l’évolution du climat du dernier million d’années. (Extrait de « Horizons climatiques » d’Iris Dion et Xavier Henrion © Glénat)

Mais c’est vrai que, contrairement à ce qu’on peut lire parfois, le Giec n’est pas prescriptif. Il apporte les connaissances, mais ne préconise pas de choisir telle ou telle solution à la place des politiques. Tous les scientifiques interrogés pour cette BD l’ont souligné.

On rappelle aussi que les rapports du Giec ne sont pas faussés par les intérêts politiques, contrairement aux accusations qui lui sont parfois faites. Le « résumé aux décideurs » d’un rapport du Giec est, certes, négocié avec des représentants de chaque État : chaque mot est validé pour que tous les États membres acceptent ensuite d’endosser les conclusions du rapport. Mais le dernier mot revient toujours aux scientifiques, qui s’assurent de la véracité scientifique du contenu.

Le climatologue Jean Jouzel livre son expérience sur son rapport à l’engagement. (Extrait de « Horizons climatiques » d’Iris Dion et Xavier Henrion © Glénat)

Presque tous les scientifiques du Giec que l’on rencontre dans la BD témoignent de leur frustration face à l’inaction des politiques. Plusieurs dénoncent le choix de la facilité du technosolutionnisme, d’autres soulignent l’incompatibilité de la lutte contre le réchauffement avec la croissance du PIB ou carrément avec le capitalisme. Cela devient de plus en plus compliqué pour un climatologue de rester « neutre », non ?

Quasiment tous insistent sur la nécessité de révolutionner notre façon de vivre. C’est un des messages principaux de cette BD. Il faut en prendre conscience, le digérer et agir à toutes les échelles, individuelle et collective pour enclencher cette révolution.

« Les chercheurs doivent rester impartiaux et objectifs, mais ils ne peuvent rester neutres lorsque de telles questions éthiques sont en jeu »

Christophe Cassou, l’un de ceux que l’on rencontre, a aussi un message intéressant sur la « fausse neutralité ». C’est un concept étudié par Léo Coutellec dans son livre La science au pluriel [éditions Quae, 2015]. Il réfléchit aux « sciences impliquées », c’est-à-dire celles qui accompagnent les changements sociétaux et traitent de questions éthiques. Si les chercheurs doivent rester impartiaux et objectifs, ils ne peuvent en revanche rester neutres lorsque de telles questions éthiques sont en jeu. Les sciences du climat sont clairement une science impliquée. Beaucoup de chercheurs s’engagent en conséquence, comme Christophe Cassou, en témoignant en justice en faveur d’activistes climatiques, par exemple.

Le climatologue Hervé Douville alerte sur les dérives des solutions technologiques. (Extrait de « Horizons climatiques » d’Iris Dion et Xavier Henrion © Glénat)

Votre travail de vulgarisation est essentiel, mais n’occulte-t-il pas une part du problème ? Plusieurs personnages de la BD insistent sur le manque de connaissances climatiques de nos élus et sur l’importance de la prise de conscience. Au risque de dépolitiser ces enjeux et de dédouaner de nombreux acteurs, économiques ou politiques, qui détruisent le climat en connaissance de cause

Je ne nie pas la dimension politique du problème, mais ce n’est pas l’ambition de cet ouvrage. Cette BD est là pour vulgariser la science. Le cœur du problème, c’est que le Giec nous alerte depuis trente ans et qu’on ne voit pas bouger les choses à la hauteur de ce qui serait nécessaire.

Il reste de nombreuses personnes qui sont dans le déni ou n’ont pas conscience de l’urgence : mon défi était de m’adresser au plus large public possible, sans être trop anxiogène, car un message trop anxiogène paralyse au lieu de mobiliser. Quand on rentre d’une conférence sur le climat avec le désespoir en tête, on a juste envie de rester au fond de son lit. Je veux montrer qu’il reste des solutions et que les émotions, y compris la colère, peuvent servir à se mettre en action. Pouvoir prendre connaissance du contenu des rapports du Giec et se l’approprier est pour cela une première étape.

Horizons climatiques, rencontre avec 9 scientifiques du Giec, d’Iris Dion et Xavier Henrion, aux éditions Glénat, mars 2024, 320 p., 25 euros.

legende