Les éco-quartiers ne sont pas vraiment écologiques

Durée de lecture : 10 minutes

20 mars 2014 / Bénédicte Martin (Reporterre)

Le projet d’Écocité « Montpellier vers la mer » se veut le modèle de la ville durable du 21e siècle : écologique et attractif. Mais les critiques des habitants fusent à l’égard de ces quartiers construits sans concertation.


- Montpellier, correspondance

Une ville à la campagne. Des jardins ouvriers verdoyants. La modernité des immeubles au loin ; au premier plan, deux chevaux blanc camarguais, un éden retrouvé… Les images proposées par les agences d’architectures font rêver. Le projet d’Écocité « Montpellier à la mer » qui traverse la ville du nord au sud, en longeant la rivière du Lez jusqu’à la méditerranée, est un vaste chantier qui dessine la ville de demain.

- Illustration du projet de nature urbaine proposé par Kees Christiaanse pour l’Écocité de Montpellier

2 500 hectares de terrains dédiés à de nouveaux quartiers respectant la charte du développement durable, ensemble qui a reçu en 2011 le Label « Écocité » du ministère de l’Ecologie. Une première tranche de travaux vient de s’achever ; les constructions se poursuivront jusqu’en 2030. Le coût de projet s’élève à dix-huit millions d’euros.

Cette entreprise pharaonique a commencé il y a dix ans et s’inscrit dans la continuité de l’expansion effrénée de Montpellier qui, en trente ans, est passé du 25e au 8e rang des villes de France sous l’impulsion de son maire, le controversé Georges Frêche, disparu le 24 octobre 2010.

« Les gens se plaignent… il faudrait qu’ils changent leur mode de vie ! »

- La nouvelle mairie de Montpellier dessinée par Jean Nouvel

Janvier 2014. Les dessins d’architectes matérialisés, les habitants se sont installés dans le paysage. Port Marianne agrandit Montpellier en direction de la mer. Il est dominé par un grand cube bleu, impressionnante nouvelle mairie dessinée par Jean Nouvel. Trois lignes de tram le relient au centre historique et de luxueux immeubles BBC (bâtiments basse consommation) forment les écoquartiers.

Dans le parc Charpak, M. Chauvin, en tenue de jogging arrive à petites foulées : « Je suis venu habiter ici pour le parc, pour aller au boulot à vélo, pour faire mon footing tous les jours, mais il manque des respirations entre les bâtiments, les immeubles se touchent. Il ne faudrait pas qu’ils bétonnent trop. Autour du bassin Jacques Cœur, les gens se sont plaints qu’ils y avaient trop de roseaux et du coup ils vont bétonner le tour… Les gens se plaignent, mais bon, il faudrait qu’ils changent leur mode de vie ! Il manque des lieux de rencontre pour les habitants, une maison pour tous, des jardins partagés… »

Une élégante voisine anglaise promène son chien et se mêle à la conversation : « Moi, ça fait quatre ans que j’habite là, mais on a eu tout de suite des problèmes avec l’eau ! On n’a pas d’eau chaude et on est en procès avec le constructeur NEXITY. Les panneaux solaires n’ont jamais bien fonctionné. On a des charges très lourdes. Le parc est beau mais l’écologie ça coute cher ! »

L’écoquartier : un ghetto pour les riches ?

En effet, ce cadre verdoyant n’est pas à la portée de tout le monde : à cinq mille euros le m², le prix le plus haut du marché de l’immobilier à Montpellier. Ces quartiers économes en énergie seraient-ils réservés aux riches ? Le service d’urbanisme de la Ville se veut rassurant.

Dans les protocoles d’attribution du label, la « mixité » est imposée à hauteur de 25 %. À Port Marianne, quelques immeubles abritent des logements sociaux attribués par l’ACM (premier bailleur social de la région Languedoc Roussillon) et des logements sont mêmes en primo accession.

Écoquartier Parc Marianne. Il fait beau. Il est quatre heures de l’après-midi et trois jeunes femmes discutent en regardant jouer leurs enfants dans l’air de jeux. L’une d’elle habite dans un grand immeuble BBC, à deux pas, en bordure d’un terrain pas encore construit : « J’aime bien le quartier, on n’est pas loin du géant casino d’Odysséum pour faire les courses, il y a un parc pour les enfants. Par contre la nuit c’est dangereux ! On est à côté d’un terrain vague, et on s’est fait cambrioler la voiture deux fois. Car on a deux voitures et un seul parking fermé, alors je laisse la mienne dehors et la nuit ça craint. Je ne rentre jamais seule jusqu’à ma porte. Le quartier n’est pas assez sécurisé. C’est un peu cité dortoir, et ce n’est pas assez éclairé ». Des normes BBC (bâtiment basse consommation), elle ne sait rien. « On est bien isolé mais je ne sais pas comment l’immeuble est chauffé… ».

- Quartier Parc Marianne. Aire de jeux en bois et panneaux solaires sur le toit du bâtiment BBC

Les écoquartiers n’attirent pas les amoureux de la nature

Une grande partie des bâtiments de ces quartiers sont reliés au réseau de chaufferie urbain au gaz. Une centrale trigénération au bois très performante sera bientôt opérationnelle, selon la SERM (Société mixte public/privé d’Équipement de la Région Montpelliéraine) qui gère le projet global de l’Écocité, mais refuse de rencontrer les journalistes.

Les standards pour réduire l’empreinte écologique du bâti sont une priorité. Pour bénéficier du label Écocité, et avoir droit à des subventions conséquentes de l’Etat, les constructeurs doivent respecter une charte technique contraignante, ce qui augmente le coût d’environ 20 %, renforçant le caractère élitiste du public visé.

Renée Brignier, conseillère en immobilier depuis vingt ans, travaille dans l’agence 5’5 IMMO du quartier. Elle connait bien la clientèle : des retraités aisés qui se rapprochent de la mer et du soleil, des investisseurs misant sur le développement de Montpellier « la surdouée », des jeunes cadres dynamiques : « Les gens achètent pour l’emplacement prestigieux, pas pour l’aspect écologique. Ils ne posent jamais de questions sur l’appellation écoquartier et moi-même je serais incapable de leur vanter les avantages d’un bâtiment bioclimatique ! Je ne sais même pas ce que c’est ! »

Il semblerait que les écoquartiers n’attirent pas les amoureux de la nature. Étrange de prime abord, cette réalité est soulignée par Fréderic Ttsitsonis, adjoint à l’urbanisme de la Ville de Montpellier : « Quand on construisait le quartier de la Lironde, le promoteur avait proposé aux futurs propriétaires des logements, des parcelles de terrain pour faire des jardins, eh bien, personne n’en voulait au début, les gens trouvaient que ça faisait désordre. Ils avaient cette idée du jardin ouvrier, vieillot ! »

- Quartier Parc Marianne, l’immeuble rouge dessiné par Jean-Paul Viguier.

L’architecte du Parc Marianne : « Les gens ne savent pas ce dont ils ont besoin ! »

Les autorités ont pensé à presque tout, mais la sauce ne prend pas. En 2009, Catherine Charlot-Valdieu, spécialiste du développement urbain durable, critiquait déjà l’attitude des élus : « Il y a une ambiguïté dans le terme même d’écoquartier par rapport à celui de quartier durable. Cela a conduit à afficher des ambitions avant tout liées à l’environnement, alors que le développement durable doit s’appuyer sur deux autres piliers tout aussi importants : l’économie et le social. »

Les premiers écoquartiers conçus dans les pays d’Europe du Nord étaient avant tout un projet de vie porté par des habitants en partenariat avec les élus des villes.
Le quartier de la Lironde, c’est « La ville cité jardin » : immeubles élégants, dessinés par le célèbre architecte Christian de Portzamparc organisés autour de jardins bien entretenus.

Mylène Chardes y habite depuis quatre ans : « Il y a beaucoup de verdure mais c’est étrange, les gens n’osent même pas descendre un transat dans le jardin en bas de chez eux. Peur du regard des voisins ? On ne nous laisse pas de place : tout est dessiné, tout est planté, on nous met du thym, des lavandes… Il faudrait qu’on suive gentiment le chemin qui serpente... On ne demande pas aux habitants ce qu’ils veulent. C’est une écologie cosmétique qui ne tient pas compte des savoirs faire et des désirs des gens… Sur les plans, il y avait la nature partout et c’était attrayant, sauf que chaque îlot est entouré d’une grosse clôture et que pour aller dans le parc que je vois de ma fenêtre, il faut que je fasse un grand détour. »

Le manque de dialogue entre ceux qui élaborent les quartiers et ceux qui y habitent ensuite est criant. Au téléphone, Madame Tran, l’architecte qui travaille à la conception et la construction de Parc Marianne, pour l’agence Pierre Tourre, déclare : « Les gens ne savent pas ce dont ils ont besoin et ne sont pas capable de comprendre les enjeux de ces habitats, alors on ne fait aucune concertation en amont de la conception ».

« Les Écoquartiers sont une manière hyper violente de faire de l’aménagement ! »

- Label Écocité sur les palissades du chantier.

Guillaume Faburel est urbaniste et vit à Montpellier. Il a initié le collectif Montpellier 4020 pour questionner la politique de la Ville. Pour lui, l’écoquartier résulte d’une politique économique des métropoles visant à attirer une population ciblée, en méprisant la parole des citoyens.

« « C’est une forme particulière d’écologie. Celle qui, par le thème de l’énergie notamment, cherche à organiser les conduites vertueuses et à orienter les modes de vie en donnant clé en main des logements et quartiers qui ne permettent au final pas la coexistence de différents modes de vie. Les écoquartiers des grandes métropoles peuvent ainsi apparaître comme une manière forte de faire de l’aménagement, parce qu’on impose très souvent des formes esthétiques et architecturales, des types d’espaces publics et de pratiques de l’espace. C’est un imaginaire de la ville qui petit à petit s’impose… tout en permettant de faire naître de nouveaux chantiers, qui expriment la capacité d’agir des élus. Il n’y a pas pire pour un élu que de ne pas inaugurer quelque chose ! » »

L’écoquartier ne serait donc qu’une belle coquille vidée de son sens écologique ? Est-il le symbole d’une ville durable mais déshumanisée, coupée de ses habitants ?

Fréderic Tsitonis est aussi chargé du développement durable de la Ville et administrateur du comité 21. Il comprend les critiques mais souligne aussi la difficulté qu’ont les habitants à accepter les contraintes d’un quartier qui veut réduire son impact sur la nature :

« J’ai bien conscience que si on veut changer la ville il faut le faire avec les citoyens ; j’organise des réunions avec les comités de quartier pour expliquer aux gens que vivre à Port Marianne c’est aussi changer de comportement. Il ne faut pas venir habiter ici si on veut garder trois voitures et avoir trois parkings car la priorité est donnée aux modes de transports non polluants. C’est très dur de faire sortir les gens de leur vision individualiste et de les faire entrer dans l’intérêt collectif…les gens pensent qu’ils retournent en arrière si on leur propose une buanderie en commun dans les immeubles… C’est un travail pédagogique qui va être long. »

Les autorités commencent à comprendre les limites de ces projets imposés aux habitants. Dans la ZAC des Grisettes, elle a mis à disposition un grand terrain pour un collectif de 23 auto-constructeurs. Un projet qui enthousiasme ses futurs habitants. Enfin, il semble…

- Le tram qui relie Port Marianne au centre historique de la ville.


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Source et photos : Bénédicte Martin pour Reporterre

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