Les friches, derniers espaces naturels de France en voie de disparition

3 septembre 2015 / Yoann (Les demains dans la terre)

Bouc-émissaire du monde paysan, des urbanistes, des gestionnaires du territoire, la friche, dernier espace sauvage, est menacée. Pourtant la disparition des papillons, des fleurs des champs, de la faune et de la flore..., n’est pas le fait de la friche, mais bien d’un système économique pour qui le profit a plus de valeur que notre futur commun !


Depuis quelques années, les derniers espaces naturels de nos contrées tempérées sont menacées. Les friches, qui désignent des espaces autrefois cultivés et qui reviennent progressivement à leur état naturel, la forêt essentiellement, représentent plusieurs centaines de milliers d’hectares en France. Nées de la déprise agricole des années 50 aux années 80, ces espaces sauvages reculent grandement depuis les années 2000.

Pour de multiples raisons, que nous détaillerons plus loin, liés à l’appétit féroce de la croissance économique perpétuelle, la friche est devenue le bouc émissaire du monde paysan, des urbanistes, des gestionnaires du territoire, des personnes ne supportant pas le sauvage, l’incontrôlable, des amoureux d’une nature figée.

La friche, ennemi du paysage contrôlé, géré, utilisé de manière cohérente et efficace

A l’heure où l’on parle de préserver la nature et de sauvegarder la biodiversité, la friche apparaît paradoxalement comme le dernier espace à coloniser, à abattre, à rationaliser, à éradiquer.

Elle est pourtant, dans ce monde où il n’existe quasiment plus un seul pan de nature originel, non perturbée par l’homme, le dernier territoire du sauvage, de la nature qui reprend ses droits sans l’intervention de l’espèce humaine.

Un espace où s’épanouit ce qui survit à peine ailleurs, là où l’homme règne en maître, qu’il soit urbaniste fou, PDG du BTP, agriculteur intensif ou gestionnaire d’espace naturel.

Un espace où la biodiversité y est gérée par elle-même, où la nature se gère toute seule, comme elle a su le faire depuis des centaines de millions d’années, traversant sans peine de multiples bouleversements "violents".

La friche obéit ainsi à elle-même et non à l’intelligence dominatrice des hommes. Elle inspire le sauvage, à l’heure où nous en manquons tellement, dans un monde qui s’aseptise et se sécurise quotidiennement.

La friche est une forêt en devenir, qui laissera au cours de sa vieillesse, de multiples souches mortes nourrir et abriter nombre d’insectes, de micro-organismes, d’oiseaux, de mammifères actuellement en voie de disparation !

La flore et faune forestière est ainsi menacée par une exploitation de plus en plus intensive de nos champs et de nos forêts. Or moins d’1 % du territoire forestier français n’est pas exploité pour son bois !

Ce territoire non-menacé par l’homme correspond justement à des territoires délaissés pour leur incapacité à délivrer du profit, à des friches où la biodiversité forestière peut s’épanouir à nouveau. Mais pour combien de temps ? A l’heure où tout se vend, où le moindre pan de nature devra justifier de son utilité, combien de temps reste-il à la nature véritable, sauvage par essence ?

Qui sont les responsables de cette attaque en règle contre la friche, espace naturel par excellence ?

La friche, ennemie du monde moderne et des paysages anthropomorphisés

Nous connaissons tous l’appétit des urbanistes, élus et multinationales pour la bétonnisation de nos territoires, sources de profit pour les uns et de gloire mégalomane pour les autres. Nous connaissons moins leurs pratiques de placement de leurs projets.

Si nous nous attardons quelque peu sur les différentes flyers de présentation des schémas territoriaux (SCOT, PLU, etc.), nous remarquons vite que la friche sort du lot comme excuse à la disparition des terres agricoles. Le béton repassera...

La nature sauvage, par l’appui de cette communication institutionnelle, devient l’ennemi du paysan qui ne trouve plus de terres, elle est l’ennemi du rurbain qui s’inquiète d’une consommation locale de bons produits, elle est l’ennemi des anciens qui se souviennent de l’activité humaine du passé dans les champs bocagers où peu de choses étaient laissées au hasard.

Pendant ce temps, la métropolisation de nos territoires, la destruction de la biodiversité et des haies par l’agriculture intensive, la croissance toujours plus folle des zones commerciales et résidentielles, des routes et autres projets d’arasement du territoire connaissent une « belle » croissance.

Remarquable mais nauséabond retournement de pensée de la population. "Le béton c’est la vie, la friche c’est la mort" ! Les élus et le BTP peuvent sourire et imaginer sereinement leur plan de développement sur des dizaines d’années en toute tranquillité.

La friche, espace sauvage et naturel : ennemie de la nature gérée et humainement acceptée

Nous pourrions aussi croire que les agriculteurs sont les premiers relais dans cette communication anti-nature, mais leurs véritables complices les plus fervents sont les protecteurs officiels de la nature eux-mêmes !

Nombre de naturalistes, biologistes, gestionnaires de parc naturel, écologue, bénévoles d’associations écologistes, etc., vous convaincront de l’urgence de lutter contre "l’envahissement des friches" et du danger qu’elles représentent pour la biodiversité et la fermeture des paysages.

Jean Claude Génot, dans deux remarquables ouvrages, déconstruit cependant point par point les logiques, préjugés et soi-disant études sur lesquelles se basent le mépris envers la friche.

Ainsi, un encensement quasi-mystique se porte sur les espaces artificiellement ouverts par l’homme : pâturages, marais, landes, garrigue, etc., au passé généralement forestier. Si les espaces se ferment, s’enfrichent, la panique survient chez les amoureux exclusifs d’une nature figée. Des plans de défrichage à coups de pelleteuse et autres engins de destruction sont alors planifiés avec les élus !

Pour autant, des projets agricoles sont-ils prévus dans ces zones défrichés ? La plupart du temps, il s’agit juste de jardiner la nature pour éviter son défrichement. L’homme en gestionnaire omniscient d’une nature qu’il connaît à peine et qui lui a précédé depuis des millions d’années...

Les écosystèmes forestiers européens, qui ont reculé lors de la dernière grande glaciation européenne, ont reconquis au cours des derniers millénaires l’Europe tout entière. La forêt était autrefois prédominante avant que les êtres humains commencent à la défricher en se sédentarisant.

Pour autant, avant que l’homme ne crée artificiellement des milieux ouverts, il ne faut pas imaginer que l’Europe était couverte sur toute sa surface d’une forêt opaque et infranchissable.

Le premier stade d’évolution d’une forêt naturelle, que l’on apparente à la friche ou broussaille en Europe, correspond effectivement à un espace fermé, dense et très ombragé. Mais ce stade, qui ne dure que quelques dizaines à quelques centaines d’années laisse place à de petits milieux ouverts, lors de la chute d’arbres et arbustes morts, permettant à une faune et flore adaptée aux milieux ouverts d’y prospérer ; puis de trouver un autre endroit découvert, par une nouvelle chute d’arbre, lorsque le premier milieu se referme.

Ignorer cet aspect dynamique au niveau temporel et spatial d’une forêt, c’est ignorer tout simplement la diversité et la complexité des milieux naturels. Comment pouvons-nous prétendre être soi-disant omniscients, sauver la faune et la flore des milieux ouverts de la fermeture de ces mêmes milieux, tandis que la nature a depuis des millions d’années su d’elle-même se complexifier et accroître la diversité du vivant ? Les milieux ouverts existaient avant nous et ils existeront toujours après nous.

L’hypocrisie se situe là. Nous souhaitons dominer le sauvage pour soi disant préserver une biodiversité que nous avons élue parmi une autre, tandis que cette même biodiversité est particulièrement menacée dans des milieux ouverts détruits par la bétonnisation de nos territoires et l’agriculture intensive !

La disparition des papillons, des fleurs des champs, de la faune et de la flore des prairies et des champs cultivés n’est pas le fait de la friche, mais bien d’un système économique pour qui le profit a plus de valeur que notre futur commun !

La friche, future forêt, a aussi un rôle important à jouer dans la restauration des sols grandement ou entièrement érodés par des pratiques agricoles productivistes, en permettant de remettre en place un cycle bio-géo-chimique de création et de maintien des sols bien plus important que celui d’une prairie.

Dans des terrains en forte et moyenne pente, notamment dans les zones montagneuses, la lutte contre la friche, en la remplaçant par du pâturage, frise l’absurde. Seuls des arbres et arbustes peuvent maintenir durablement des sols sur des zones en moyenne et forte pente, et à moins d’une densité très faible d’animaux brouteurs (ce qui se passe dans un milieu naturel), le pâturage risque de participer à l’érosion de sols déjà malmenés par l’élevage et l’agriculture durant le 19e siècle.

L’arbre est enfin un des éléments centraux de nos écosystèmes, qu’ils soient cultivés par l’homme ou non. Il est au cœur de la fixation du CO2 (avec les océans), de la régulation des phénomènes climatiques extrêmes (inondations, tempêtes, etc.), des cycles chimiques et biologiques de la terre (permettant le renouvellement des éléments minéraux) et tout simplement de la vie sur Terre !

Cohabiter avec la friche, pour un lien retrouvé entre l’être humain et la nature

Les solutions de cohabitation avec la friche, tout en sauvegardant la biodiversité des milieux ouverts, existent pourtant bel et bien.

Dans les jardins privatifs, jardins partagés et autres espaces communs en ville, la friche peut retrouver ses marques, que ce soit sur quelques m2 ou plusieurs centaines de m2. Dans ces mêmes espaces, des pratiques de jardinage naturel inspirées de la permaculture ou de l’agro-écologie peuvent permettre d’accueillir la biodiversité des milieux ouverts menacée dans les espaces agricoles.

Il est alors possible de contempler une nouvelle flore et faune s’épanouir au fil des années, se ressourcer à la lisière de cette nature sauvage qui inspire nombre de pensées nouvelles, rêver, profiter des multiples auxiliaires pour vos cultures que la friche et votre jardin naturel hébergeront. La friche peut aussi devenir en ville un non-lieu où le sauvage s’exprime et recrée le lien entre la nature et l’être humain.

Cependant, la nature sauvage a besoin d’espace pour s’épanouir entièrement et durablement. Les écosystèmes les plus complexes, équilibrés et qui résistent aux multiples variations extrêmes (climatique ou de perturbation écologique par exemple) nécessitent des dizaines d’hectares au minimum. Des initiatives tels que le projet Rewilding Europe, avec comme objectif de redonner à la nature en Europe un million d’hectares, sont des plus nécessaires afin de préserver de grands espaces naturels de l’emprise de l’homme. En France, dans la Drôme, la réserve du grand Barry s’est déjà inscrite dans cette optique de préservation du sauvage.

De même, nous ne pouvons pas occulter l’érosion massive de la biodiversité dans des espaces sur lesquels nous avons peu de prises directes (territoires agricoles par exemple). La généralisation de jardins naturels et d’espaces entièrement préservés des activités humaines ne suffira pas à sauver la biodiversité de nos régions, de même qu’à nous permettre de continuer de « profiter » des nombreux et indispensables services rendus par la nature.

Paysans, forestiers et gestionnaires des espaces naturels peuvent pourtant changer leurs pratiques afin que la biodiversité présente dans ces milieux anthropomorphisés, souvent appauvrie, puissent s’épanouir à nouveau.

Ainsi, la liste est longue des pratiques permettant de préserver la nature au sein des espaces anthropomorphisés : agroforesterie, semis direct sous couvert végétal, arrêt des pesticides et engrais, bandes fleuries, haies et bandes boisées, futaie jardinée, etc.

L’ensemble de ces pratiques doit s’intégrer dans une système de petite paysannerie et d’artisanat afin de permettre en parallèle que l’éthique et le social ne soient pas sacrifiés.

Le système politique et économique ne souhaite cependant pas d’une telle évolution, ou alors cantonnée à de petits espaces. Les profits escomptés par l’agro-industrie sont bien trop importants !

Un rapport de force radical avec « les élus » et entreprises est nécessaire pour que nous retrouvions prise sur nos territoires et sur nos vies, pour que la nature cesse d’être gérée, rationalisée, appauvrie et détruite.

Le développement actuel des ZAD en France est une des pistes de résistance pour un monde où nous sommes directement les acteurs des espaces qui nous entourent, en collaboration avec la nature, en harmonie avec le sauvage.

Pour une campagne préservée, vivante, autogérée, paysanne et sauvage à la fois !

Pour que la friche retrouve ses droits !




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Lire aussi : Arrêtez d’arracher les haies !

Source : Ferme pédagogique Les demains dans la terre

Photos :
. Friche maison : Wikipedia (Moreau.henri /CC)
. Friche industrielle : Wikimedia commons

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