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Les gênantes relations de Marina Silva, l’espoir écologiste du Brésil

Durée de lecture : 7 minutes

4 octobre 2014 / Fabrice Nicolino (Reporterre)

Marina Silva, ancienne syndicaliste et écologiste combattante, talonne Dilma Rousseff dans la course à la présidence du Brésil. Le premier tour des élections a lieu le 5 octobre. Un espoir pour la lutte écologiste. Mais que viennent assombrir ses relations avec une fondation liée à un affairiste parmi les plus pollueurs de la planète.


Le 5 octobre, jour du premier tour de l’élection présidentielle brésilienne, on y verra un peu plus clair. Selon tous les sondages disponibles, deux femmes devraient s’affronter pour un second tour prévu le 26 octobre.

D’un côté Dilma Roussef, au pouvoir depuis octobre 2010. Proche de l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, dirigeante du Parti des Travailleurs (PT), elle incarne la continuité, et affirme que son premier mandat a « posé les bases d’un nouveau cycle de croissance économique ».

Pauvre et révoltée

De l’autre Marina Silva, dont l’itinéraire force autant la curiosité que l’admiration. Qui est-elle ? Une fille de seringueiros, ces paysans pauvres qui récoltent le caoutchouc naturel dans les plantations d’hévéas. Née en 1958, Silva n’aura été alphabétisée qu’à l’âge de seize ans. Domestique, femme de ménage, et révoltée par surcroît, elle se lance dans un syndicalisme très vif aux côtés du grand défenseur de la forêt amazonienne, Chico Mendes. Ce dernier sera finalement assassiné par des hommes de main des grands propriétaires fonciers, en 1988.

Silva est entre-temps entrée en politique, au Parti des Travailleurs (PT), comme sa rivale Dilma Roussef. Mais à la différence de la présidente actuelle, elle demeure fidèle à ses engagements premiers. Très proche des évangélistes – elle est Pentecôtiste -, Silva devient sénatrice dès 1994, en continuant de défendre les seringueiros et la grande forêt.

En 2003, elle est ministre de l’Environnement de Lula, mais loin de s’assagir, elle poursuit son combat en faveur des Indiens et contre l’agro-industrie, l’une des plus grandes puissances du Brésil. En particulier, elle s’oppose au développement des OGM, à la construction de vastes barrages hydro-électriques dans le bassin amazonien et même aux biocarburants tirés de la canne à sucre, dont le Brésil est, de loin, le plus grand producteur mondial.

- Lula -

Dans le même temps, Lula passe compromis sur compromis avec la grande industrie, convaincu que le Brésil dispose d’une chance historique d’entrer dans le club des pays les plus riches de la planète. Et pour cela, tous les moyens sont bons.

La démission du gouvernement de Lula

Dès les premières années de son premier mandat – 2003-2008 -, la messe est dite. Pour accélérer encore le « développement » du pays, le président entendait agir sur cinq fronts.

Un, lancer le pharaonique projet de soixante centrales nucléaires au cours des cinquante prochaines années. Deux, équiper de dizaines de barrages hydro-électriques les rivières encore sauvages de l’Amazonie. Trois, augmenter la production d’éthanol – base des biocarburants – tiré de la canne à sucre ou du soja transgénique.

Quatre, exploiter les grands gisements pétroliers off shore découverts ces dernières années au large des côtes, comme celui appelé Tupi et plus tard celui de Libra. Sans souci de la santé des écosystèmes, mais avec assez de succès pour faire du Brésil un exportateur net de pétrole. Cinq, et fort logiquement, bâtir une puissance militaire continentale, et même internationale. Se rappelle-t-on le plan de défense brésilien, annoncé en 2008 ? À cette époque, en France, les journaux étaient remplis de cette annonce, car il était question de dix milliards d’euros de matériel militaire achetés à notre pays.

Marina Silva, écologiste sincère, pouvait-elle soutenir pareille politique. D’évidence, non : elle démissionne en 2008. Va-t-elle disparaître du paysage politique ? Tout au contraire, elle devient immensément populaire.

- Le chantier de Belo Monte, un immense projet de barrage. -

Rivale de Dilma Roussef

À l’élection présidentielle de 2010, elle contraint Dilma Roussef à un humiliant second tour, après avoir obtenu 19,3 % des voix au premier. Mais elle s’est présentée sous les couleurs du tout petit parti Vert, et après de savantes manœuvres politiciennes, ce mouvement écologiste ne parvient pas à être enregistré, empêchant Marina Silva de se présenter à la présidentielle d’octobre 2014.

In extremis, à la suite d’un accident d’avion au cours duquel le candidat désigné - Eduardo Campos - meurt, elle y portera les couleurs du petit parti socialiste, qui n’a pas grand-chose à voir avec le nôtre.

Une désillusion ?

Seulement voilà : Marina Silva s’est rapprochée avec une rare discrétion d’intérêts industriels qui sont aux antipodes des valeurs qu’elle défend publiquement. Si Lula a tant déçu, si Mitterrand a tant déçu en France, ne risque-t-on pas, mutatis mutandis, de vivre pareille désillusion au cas où Marina Silva serait finalement élue présidente ?

Mais commençons par les faits. Marina Silva est très liée, depuis des années, à une fondation née en 1994, Avina (en espagnol). Autoproclamée philanthropique, écologiste, cette dernière aide financièrement des mouvements sociaux et des leaders d’opinion. Dont Marina Silva, qui participe depuis des années à des manifestations et rencontres partout dans le monde, soigneusement mises en scène par les communicants d’Avina.

Ainsi à Cancun (Mexique), le 7 décembre 2010. Ainsi à Durban (Afrique du Sud) le 14 décembre 2011, où Marina Silva est présentée comme une « alliée » d’Avina. Ainsi à Santiago-du-Chili, le 20 mai 2014, où Marina Silva tient conférence après une tournée du même genre dans les grandes capitales latino-américaines. Et la liste n’est pas complète. Où est le problème ?

- Dilma Rousseff et Lula. -

Fondations en lien avec les plus grands pollueurs de la planète

Avina a été créé par un milliardaire suisse très singulier, Stephan Schmidheiny. Héritier et lui-même directeur du groupe Éternit, spécialiste mondial de l’amiante, Schmidheiny a été au centre d’un procès historique, étendu entre 2009 et 2013. Le tribunal de Turin (Italie) l’a jugé responsable et coupable de la mort par inhalation de fibres d’amiante de 3000 ouvriers italiens, et finalement condamné – en appel – à 18 années de prison, peine criminelle s’il en est.

Schmidheiny, contre lequel aucun mandat d’arrêt international n’a été émis, continue ses va-et-vient entre la Suisse et l’Amérique latine, où il a refait sa vie d’une manière troublante.

Non seulement au travers d’Avina, mais aussi au service de l’ONU, pour laquelle il a préparé, au premier rang, le grand Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Stephan Schmidheiny est-il un repenti de l’amiante ? Ce serait aller bien vite en besogne, car il est aussi le fondateur en 1995 du World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) ou Conseil mondial des entreprises pour le développement durable, qui joue un grand rôle dans les coulisses des grands sommets de la Terre depuis son lancement.

Or on trouve dans cette structure tous les plus grands pollueurs de la planète, dont Monsanto, Bayer, BASF, DuPont, BP, Shell, parmi près de 200 autres.

Ce vaste lobby mondial, s’appuyant sur des techniques de story telling – l’art éternel de raconter des histoires, mais de façon moderne -, prétend défendre conjointement les intérêts industriels les plus contestables et les équilibres de la planète. Mais ne s’agit-il pas d’une grandiose opération de greenwashing, ripolinage en vert des structures les plus archaïques ?

Marina Silva peut difficilement ignorer cela, d’autant que le journaliste espagnol Paco Puche l’accuse ouvertement de représenter désormais les intérêts du « grand capital “progressiste” ». En toute hypothèse, Marina Silva n’est plus la grande combattante de l’écologie que certains attendaient.


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Source : Fabrice Nicolino pour Reporterre

Photos :
. Marine Silva : Wikimedia (Lindomar Cruz/ABr / CC BY 3.0 BR)
. Dilma Rousseff et Lula : Wikimedia (CC-BY-3.0-br / Valter Campanato/ABr )
. Lula : Wikimedia (Ricardo Stuckert / CC BY 3.0 BR)
. Belo monte : Greens

Lire aussi : Au Brésil, la décroissance fait son chemin


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