123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageCanicule

Les idées de l’Europe du Sud face aux canicules

À Milan, le travail en plein air a été interdit pour tout l'été entre 12h30 et 16 heures.

Au-delà de la France, toute l’Europe du Sud subit une canicule historique. L’Espagne et l’Italie, plus habituées à ces chaleurs, misent sur des initiatives d’aide aux plus fragiles et de « refuge climatique » expérimental.

Milan (Italie), Séville (Espagne), correspondances

Si la France subit des journées historiquement suffocantes en ce début d’été, elle est loin d’être la seule. Du Portugal à la Grèce, aucun pays n’échappe aux températures infernales. En Espagne, le pic a été atteint à El Granado, petite bourgade andalouse à la frontière portugaise. Le mercure y est grimpé jusqu’à 46 °C, dépassant les 45,2 °C du précédent record mensuel, enregistré en 1965 à Séville.

« La chaleur extrême n’est plus un phénomène rare, a réagi Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, en déplacement dans la capitale andalouse. Elle est devenue la nouvelle norme. » La canicule s’est aussi abattue sur le nord de l’Italie. Rome, Venise, Milan, Naples, Florence et une quinzaine d’autres grandes villes affichaient le 29 juin une alerte maximale. Des ambulances stationnaient aux abords des sites touristiques et les pompiers restaient à l’affût de la moindre étincelle, notamment en Sicile, où plusieurs incendies ont été combattus.

Les répercussions de cette fournaise sont déjà palpables, avec en première ligne les personnes âgées et les travailleurs exposés : le 28 juin, à Barcelone, une employée de ménage de 51 ans est morte à la fin de son service. En Aragon, un homme sans papiers d’origine pakistanaise a aussi perdu la vie, après avoir été victime d’un coup de chaleur au cours d’une récolte de fruits.

Face à ces alertes, les collectivités locales organisent l’entraide. Des visites guidées sont offertes aux plus de 75 ans dans les musées climatisés de Venise et les piscines de Rome ouvrent gratuitement leurs portes aux aînés. Deux correspondants de Reporterre vous embarquent à la découverte d’un « refuge climatique » expérimental à Séville et d’une grande opération d’entraide à Milan.

  • À Séville, un « refuge climatique » contre les étés torrides

« Je suis venu chercher un peu d’ombre », explique Juan Antonio, 39 ans. Ce 30 juin à 15 heures, la température frise les 42 °C dans l’ancienne zone de l’Eexposition universelle de 1992, devenue un quartier de bureaux, à Séville. « Je suis dégoûté. J’étais en télétravail depuis cinq ans. Mon entreprise vient d’exiger que je revienne en présentiel… en pleine canicule ! »

Jamais un mois de juin n’avait été aussi chaud dans le pays, depuis le début des relevés. Cela fait plus d’un mois que les thermomètres passent régulièrement les 40 °C dans le sud et c’est déjà le quatrième épisode de chaleur intense depuis fin mai. « Tu ne peux pas vivre dans cette ville en été », assure l’ingénieur informatique.

Il entre dans un édifice étrange d’un blanc immaculé qui semble briller au soleil. Un toit en dents de scie coiffé de panneaux solaires abrite un bassin vide qui descend en gradins, où flotte une légère odeur de chlore. « Je ne connaissais pas. Mais la température est agréable ici ! Je viendrai y prendre mes pauses maintenant ! »

José Antonio devant le Cartuja Qanat. © Alban Elkaïm / Reporterre

Nous sommes dans l’agora du Cartuja Qanat, un « refuge climatique » expérimental de 750 m2 développé par un groupe de recherche de l’université de Séville, dont l’entrée est libre et gratuite. « C’est comme une piscine d’air frais, explique Cristian Romero, membre du groupe qui mène le projet. On s’inspire du système perse des “qanat”. Des canaux souterrains pour acheminer l’eau où le passage de l’air produisait de la fraîcheur [par évaporation]. Ils creusaient des puits pour récupérer cette fraîcheur. »

Hors de question de creuser un qanat à Séville. C’est donc de l’eau de pluie stockée dans des cuves qui circule dans un circuit alimenté par les panneaux solaires. La couleur du bâtiment, l’épaisseur du toit — lui-même réfrigéré à l’eau — la fraîcheur que garde la terre sous la surface, des parois à lamelles qui détournent le vent chaud… Une foule de stratégies sont combinées pour faire baisser la température.

Des danseurs urbains ont adopté l’espace du Cartuja Qanat et viennent régulièrement s’y entraîner. © Cristian Romero

« Je n’ai pas le thermomètre pour mesurer, mais l’air rejeté dans l’agora doit être à 26 ou 27 °C, et le système fonctionne à 30 % de sa capacité. » Malgré cela, le lieu, situé dans une zone peu habitée, reste méconnu des Sévillans et était presque vide lors de notre reportage.

Le Qanat permet surtout aux chercheurs de confronter leurs théories à la réalité, pour concevoir des solutions urbanistiques durables qui pourraient soulager la capitale du sud espagnol pendant ses étés de plus en plus torrides.

  • À Milan, solidarité municipale avec les personnes âgées isolées

Suspendue au mur d’un immeuble milanais, une affiche montre le visage souriant d’une femme âgée, flanquée d’un numéro d’assistance et de quelques mots : « Chaleur et solitude ? » Le 1er juillet, comme chaque année, la mairie vient de déployer un plan de soutien pour les personnes fragiles et âgées qui restent seules en ville, et qui ne sont habituellement pas suivies par les services sociaux.

Alors que, ces jours-ci, la métropole lombarde se vide de ses habitants à mesure que le mercure s’emballe, ce message laconique placardé sur les murs de la ville tombe à pic. Depuis le 27 juin, et pendant une semaine au moins, Milan est en alerte rouge, avec des pics à 37 °C, des nuits tropicales et des risques pour la santé, même pour les plus robustes. Si bien que le 1er juillet, la région lombarde a interdit le travail en plein air entre 12 h 30 et 16 heures, jusqu’à la mi-septembre.

« Repérer les besoins qu’elles n’auraient pas exprimés »

Baptisée Milano Aiuta Estate (« Milan aide l’été »), l’initiative milanaise offre à la fois une assistance pratique (livraison de repas à domicile, nettoyage, appels téléphoniques pour rompre l’isolement) et des activités récréatives, telles que des sorties au musée.

En 2024, près de 6 300 personnes ont été assistées. Et environ 1 000 repas sont distribués par jour chaque été, selon les données fournies par la municipalité. Ces actions répondent non seulement aux demandes de personnes âgées et fragiles isolées, mais permettent aussi de veiller sur elles en « repérant les besoins qu’elles n’auraient pas exprimés », précise Lamberto Bertolé, conseiller municipal à la Santé. Le programme est mis en place jusqu’au 31 août.

Au-delà de ces interventions ciblées, Milan tente de prévenir les vagues de chaleur en renforçant ses espaces verts, avec l’objectif, entre autres, de planter 3 millions d’arbres d’ici à 2030. Des mesures positives, mais « insuffisantes », juge l’association écologiste Legambiente, alors que 59 % du sol milanais est artificialisé — contre par exemple 45 % à Munich, ville à la population comparable —, exacerbant l’effet d’îlot de chaleur urbain, et que ce chiffre augmente chaque année. Elle prône ainsi la débitumisation et l’installation de façades et de toits végétalisés. Il n’y a plus de temps à perdre pour investir massivement, insiste l’association.

legende