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« Les marches climat ont placé l’écologie au sommet des agendas politiques en Europe de l’Ouest »

Durée de lecture : 10 minutes

27 mai 2019 / Entretien avec Simon Persico

En Europe, les écologistes sortent renforcés et devraient peser au Parlement. En France, le bon score des Verts signale la place prise par l’écologie à gauche. Quels enseignements européens et français tirer de ce scrutin ? Simon Persico en propose une analyse.

Simon Persico est professeur de sciences politiques à Sciences Po Grenoble et au laboratoire Pacte.

Simon Persico.

Reporterre — En France, la liste Europe Écologie arrive en 3e position avec 13,1 % des suffrages. Est-ce une surprise ?

Simon Persico — Oui, personne ne s’y attendait. Cette incapacité des sondeurs à saisir les rapports de force pour les élections européennes n’est pas nouvelle. Mais elle est un signe d’une forte volatilité des électeurs, surtout dans un champ politique en recomposition à droite (voyez la chute des Républicains) et à gauche (au bénéfice des écologistes). Alors qu’on annonçait un équilibre entre les différentes listes de gauche, Europe Écologie s’est ainsi fait le réceptacle de votes d’électeurs sensibilisés aux questions écologiques sans être forcément des écolos convaincus, mais en tout cas mobiles dans les espaces très proches de l’écologie et de la gauche. Plus largement, les écologistes ont bénéficié de la dynamique du mouvement social écolo : les marches et les grèves pour le climat ont structuré la vie sociale de la période, y compris pendant le mouvement des Gilets jaunes. Cela a placé l’écologie au sommet des agendas politiques en Europe de l’Ouest.



Les Verts progressent également en Allemagne, en Belgique, en Grande-Bretagne. Peut-on parler d’une dynamique européenne ?

On observe une poussée des Verts presque partout en Europe de l’Ouest et du Nord. C’est beaucoup moins vrai, il faut le rappeler, dans les pays d’Europe centrale et orientale ou du Sud, où les écologistes restent très faibles. Cela étant dit, ils font des scores historiques en Allemagne, en Finlande, en Irlande, au Luxembourg et connaissent une poussée dans la plupart des autres pays, comme la France, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni. Cette progression s’inscrit dans le temps long : depuis plus de trente ans, cette famille politique franchit des paliers, au fur et à mesure des scrutins. Après un ralentissement à la fin des années 1990, la dynamique a repris, alimentée par la montée de l’urgence climatique, mais aussi par l’effondrement des systèmes partisans traditionnels, qui ouvre des espaces politiques. En Allemagne, par exemple, l’excellent score des Grünen se fait au détriment des sociaux-démocrates. Comme l’explique très bien mon collègue Pierre Martin dans son ouvrage récent Crise mondiale et systèmes partisans, les grands partis de gouvernement ont perdu leur capacité de structurer et de dominer la vie politique.



Qu’est-ce que ça peut changer au niveau européen ?

Le groupe des Verts va passer de 50 à 70 parlementaires, ce qui leur donne une marge de manœuvre plus importante pour faire avancer leurs idées. Au Parlement européen, tout se joue dans la recherche de majorités ponctuelles. Pour faire voter des textes, il faut pouvoir constituer une majorité au-delà de son propre groupe politique, donc faire des compromis. C’est ainsi que les Verts ont fait interdire la pêche électrique ou renforcé la protection des lanceurs d’alerte. Par ailleurs, ils vont peut-être obtenir des positions de pouvoir, des vice-présidences de commissions par exemple, ce qui renforcera leur capacité politique, via la mise à l’agenda de certains thèmes notamment.



Les positions plus centristes et libérales des Verts allemands ne pourraient-elles pas affaiblir les marges de manœuvre du groupe vert européen ?

On a souvent tendance à caricaturer les divisions internes aux écologistes, en dépeignant le tableau des Grünen qui seraient de droite. Mais il faut savoir raison garder : si les Grünen sont indéniablement moins critiques à l’égard du capitalisme que les Verts français ou danois, ils sont loin d’être défenseurs du néolibéralisme. À Bruxelles, toutes les familles politiques sont divisées. En réalité, le groupe des Verts européens est celui qui vote de la façon la plus homogène. Et deuxième point intéressant : alors même que les Grünen pèsent beaucoup dans le groupe, ses votes sont souvent similaires à ceux des députés de la GUE (la Gauche unitaire européenne), par exemple sur les traités commerciaux. On est loin, me semble-t-il, de l’apologie du libéralisme débridé.



À l’inverse, ces élections voient aussi la consolidation des votes anti-écolos de l’extrême droite.

Effectivement. L’effondrement des partis classiques permet une avancée des écolos, mais surtout de l’extrême droite. En France, il ne s’agit pas tant d’une poussée que d’une stabilisation haute du Rassemblement national (RN). Mais comme ces partis d’extrême droite ne cherchent pas à jouer le jeu des institutions européennes, et sont plutôt dans une opposition systématique, cela ne devrait pas changer grand-chose au niveau européen. Ce qui va compter, ce sont les négociations entre les familles de partis prêtes à jouer un rôle constructif dans le futur parlement. Qu’obtiendront les Verts dans ce cadre-là ? Jusqu’où sont-ils prêts à aller ? Il est trop tôt pour répondre.



Cette élection positionne-t-elle l’écologie politique comme un mouvement ancré à gauche, ou au contraire comme une force transpartisane ?

L’écologie politique est de plus en plus clairement ancrée à gauche. Rappelons d’abord que plusieurs partis verts européens, au Danemark et aux Pays-Bas par exemple, viennent de la gauche et sont devenus verts, en siégeant au Parti vert européen (PVE) dans un second temps. Il n’existe en revanche aucun parti de droite devenu vert. Autre élément de réponse, la dynamique verte dans la plupart des pays provient de l’affaiblissement des sociaux-démocrates.

En France, où la division gauche-droite a toujours joué un rôle très structurant, le socle de valeurs de gauche a évolué au fil du temps. Il y a d’abord eu l’anticléricalisme, la défense de la république, puis la redistribution des richesses, les avancées sociétales, et maintenant, l’écologie, qui est venue apporter une dimension supplémentaire à ce que signifie « être de gauche » : c’est désormais, de plus en plus, être pour la solidarité et la redistribution des richesses, bien sûr, mais aussi, de plus en plus, contre le productivisme et pour la protection des écosystèmes.

Dans l’espace politique de gauche, il est difficile de ne pas adopter de position écologiste. Ainsi, au-delà des Verts, de nombreux électeurs partagent le même socle de valeurs, autour de la solidarité et de l’écologie. Ils ont voté pour la France insoumise, pour le PS, pour la liste de Hamon, pour Europe Écologie dimanche dernier… Il existe désormais un espace de valeurs harmonisé à gauche.



Un espace de valeurs harmonisé, mais dans le même temps, une fragmentation des partis de gauche… Avec leur bon score, les Verts sont-ils en position de force pour une éventuelle recomposition de la gauche ?

La vie politique française, avec la place centrale que joue l’élection présidentielle, oblige à des formes de composition, au-delà des familles politiques. Pour gagner des élections, sauf les européennes, qui se font à la proportionnelle, il faut constituer des alliances. Je ne crois pas cela dit que la capacité de la gauche écologiste de peser lors des présidentielles passera par une nouvelle organisation politique qui fonderait ensemble les Verts, la France insoumise, l’aile gauche du Parti socialiste. Aucun d’entre eux n’est en position de convaincre la totalité des autres de venir derrière lui, et aucun leader n’est indiscutable à ce stade. Ajoutons à ça que les organisations politiques meurent rarement — regardez le Parti radical, par exemple, qui continue d’exister malgré sa quasi-disparition de la vie politique française.

Cela étant dit, avec un tel score, EELV peut jouer un rôle important dans la recomposition au sein de l’espace de gauche écologiste. Il faudra pour cela renforcer nettement un parti très faible du point de vue de son organisation : peu d’adhérents, peu de cadres, peu de ressources financières. Il faudra également accepter de jouer un rôle important, mais qui ne peut pas être hégémonique, dans la constitution d’un arc politique. Cela passe par des alliances — et des succès — lors des élections municipales. S’ils comptent arriver relativement unis, et donc crédibles, lors des échéances de 2022, les partis de gauche et écologistes n’auront pas beaucoup d’autres choix. S’allier sans se renier, c’est tout le défi. Sans oublier le travail important à faire, en parallèle, avec le mouvement social.



Justement, la France a connu un mouvement social d’une ampleur inédite, les Gilets jaunes, qui ne se retrouve pas dans les urnes… comment l’interprétez-vous ?

Il n’y pas de relation directe entre un mouvement social et des résultats électoraux. Le mouvement des Gilets jaunes a accaparé un espace politique important, de par sa durée et ses modes d’action. Mais on a parfois surestimé la taille du mouvement en termes de personnes mobilisées ; au plus fort des protestations, il n’y a pas eu plus de monde que lors de mobilisations qui ont beaucoup moins marqué l’agenda, comme celles contre la loi El Khomri. Par ailleurs, que les Gilets jaunes n’aient pas trouvé de débouché politique cette fois-là n’est pas une surprise. D’abord parce qu’ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur l’idée de présenter une liste commune. D’autre part parce que, parmi les Gilets jaunes, on trouve beaucoup de précaires, qui sont très éloignés de la politique. D’après une enquête de terrain à laquelle j’ai participé, seulement 50 % des Gilets jaunes de notre échantillon étaient allés voter à la présidentielle (contre 80 % des Français) ! Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils ne soient pas allés voter cette fois encore.



Quelles conséquences cette poussée de l’écologie politique peut-elle avoir en France, notamment sur la politique de M. Macron ?

La stratégie de la République en marche a montré ses limites. Elle a réussi à attirer sur la liste Renaissance des personnalités issues d’EELV, Pascal Canfin et Pascal Durand — soit dit en passant, cette incapacité à conserver dans son giron les cadres qu’il a contribué à former est une autre faiblesse du parti vert français. Mais cette stratégie n’était justifiée et défendue publiquement qu’en termes électoraux — il s’agissait, par un effet de com’, de prendre des voix aux Verts. Il n’y a jamais eu de transformation de fond, si ce n’est un programme pour les européennes très audacieux, mais peu crédible tant il était à rebours des politiques menées nationalement. En définitive, LREM arrive derrière le RN, et n’est pas parvenue à capter le vote écolo. Peut-être vont-ils se dire qu’il est vraiment temps d’en faire un peu plus en matière d’écologie, mais ce n’est pas sûr, au contraire. Par certains points, la situation peut rappeler celle de 2009. Après le score historique d’Europe Écologie aux élections européennes, Sarkozy avait très vite mis le holà, déclarant que « l’environnement, ça commençait à bien faire ». Emmanuel Macron n’est pas dans la même position que Nicolas Sarkozy — son espace politique penche un peu plus vers le centre. Mais il y a toujours un risque à placer haut sur l’agenda politique des enjeux qui bénéficient plus naturellement à vos concurrents.

  • Propos recueillis par Lorène Lavocat

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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : le Parlement européen à Strasbourg. Pixabay (CC0)

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