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Les mareyeuses d’Abidjan en lutte contre la pêche industrielle

Durée de lecture : 11 minutes

20 novembre 2020 / Lina Rhrissi (Reporterre)



En Côte d’Ivoire, la politique de grands travaux du président Alassane Ouattara, qui commence un troisième mandat très contesté, se traduit par le « déguerpissement » de nombreux habitants pauvres et travailleurs informels. Grâce à leur lutte, les vendeuses de poisson (mareyeuses) du port de pêche d’Abobo-Doumé ont évité ce triste sort.

  • Attécoubé (Abidjan, Côte d’Ivoire), reportage

Debout face à la lagune, les vagues recouvrant à la fois ses sandales et les détritus, Naomi Sansan hausse le ton pour sermonner les hommes juchés sur leur pirogue. Ils n’ont pas rapporté assez de poisson ce matin d’octobre. La femme de 47 ans, vêtue d’un boubou violet, est une des mareyeuses du marché d’Abobo-Doumé, à Attécoubé. Cette commune de la capitale économique de la Côte d’Ivoire est réputée pour ses activités de pêche artisanale. Tous les jours, de 6 h à minuit, elles sont plus de 500 à acheter, trier, nettoyer, conserver, sécher et vendre le thon, le mérou ou l’asaf attrapés par un millier de pêcheurs. Un grouillement quotidien qui aurait pu disparaître si le groupe de mareyeuses mené par Naomi Sansan ne s’était pas battu pour conserver son lieu de travail et ses traditions. 

Naomi Sansan, la « meneuse » des mareyeuses en lutte d’Abobo-Doumé.

En novembre 2017, la Côte d’Ivoire a inauguré en grande pompe, au village voisin de Locodjro, un débarcadère offert par le Royaume du Maroc. Baptisé « Point de débarquement Mohammed VI », il est doté d’une plateforme de 3.000 m2, d’une passerelle de 30 mètres et de deux pontons pour l’accostage des embarcations. Symbole de la coopération Sud-Sud, l’installation est censée augmenter la production et apporter de meilleures conditions d’hygiène et de sécurité aux mareyeuses. Notamment en leur permettant d’atteindre la marchandise sans mettre les pieds dans l’eau saumâtre. 

« C’est ici qu’on gagne notre pain quotidien. Là-bas, la place manque, c’est mal situé » 

Le projet s’inscrit dans la politique des grands travaux initiée par le président Alassane Ouattara, réélu ce 31 octobre pour un 3e mandat très controversé. Pour asseoir sa légitimité, le chef d’État s’appuie sur la santé économique de son pays et son statut de « bâtisseur ». L’ancien économiste du Fonds monétaire international (FMI) et gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a pris les rênes du pays en 2011, avec le soutien de la France, à l’issue d’une crise postélectorale qui a causé plus de 3.000 morts. Depuis, il met en place une politique libérale, favorable aux investissements étrangers, et tournée vers le développement d’infrastructures modernes. À Abidjan, les routes, les ponts, les échangeurs et les stades poussent à une vitesse effrénée. 

Le débarcadère de Locodjro quasiment désert, lundi 12 octobre 2020.

Mais ce développement à marche forcée a un coût, et ce sont les plus précaires qui trinquent. Ainsi, l’État ivoirien souhaiterait que le débarcadère de Locodjro devienne l’unique point de débarquement des 30.000 tonnes annuelles de poisson du secteur de la pêche informelle, rendant les six petits ports de pêche informels illégaux. Sauf que, depuis plus de vingt ans, c’est à Abobo-Doumé et pas à Locodjro que les habitants de la région vont se fournir. C’est aussi à Abobo-Doumé qu’est la gare lagunaire, où les bateaux-bus qui traversent la lagune transitent. Peu importe pour le gouvernement, qui, en janvier 2018, a informé les pêcheurs et les mareyeuses de la destruction prévue de leur lieu de travail et de l’obligation de se rendre à Locodjro, à 2,5 km de distance. Une trentaine de mareyeuses ont alors fait confiance au gouvernement et ont accepté de se délocaliser. Mais la grande majorité, environ 400 mareyeuses, a refusé. « C’est ici, à Abobo-Doumé, qu’on gagne notre pain quotidien. Là-bas, à Locodjro, la place manque, c’est mal situé. Le gouvernement ne peut pas venir tout d’un coup, prendre le coin sans même qu’on sache où on va se mettre ! » s’indigne la batailleuse Naomi Sansan, qui évoque les veuves, les orphelins et les mères célibataires qui viennent gagner leur vie. « Et si le gouvernement trouve qu’Abobo-Doumé est sale, il faut nettoyer ! » ajoute cette mère de cinq enfants d’origine ghanéenne.

Les mareyeuses vont à la rencontre des pêcheurs de retour au port d’Abbo-Doumé.

Il faut dire que les mareyeuses ont vu trop de promesses non tenues et de projets de développement qui finissent mal. Elles ne veulent pas devenir des « déguerpis », ces habitants ou travailleurs informels victimes d’expulsions sans ménagement pour lutter contre l’insalubrité ou faire place au développement. Si les « déguerpissements » sont une pratique répandue depuis les années 1990 en Côte d’Ivoire, ils se sont multipliés depuis 2011. L’année dernière, le ministre de la Construction, Bruno Koné, a annoncé qu’une partie des « 132 quartiers précaires » d’Abidjan, où vivent 1,2 million de personnes, serait détruite. Derrière la croissance économique affichée pendant les mandats du président surnommé ADO se cache une économie inégalitaire et un État aux méthodes brutales. 
 

« Ils ont pris notre marchandise et ce sont les mareyeuses de Locodjro qui ont vendu notre poisson » 

Les marchandes d’Abobo-Doumé n’ont pas échappé à la répression. Depuis l’ouverture du débarcadère de Locodjro, la police, la gendarmerie et la marine nationale les ont harcelées pour qu’elles se déplacent. Les autorités les ont menacées, ont confisqué leurs provisions ou encore empêché les pêcheurs d’accoster. À la fin de l’été 2018, les tensions ont culminé. « Ils ont pris notre marchandise et ce sont les mareyeuses de Locodjro qui ont vendu notre poisson », se souvient Naomi Sansan, qui assure qu’au moins cinq femmes ont été victimes de ce racket. Le 28 août 2018, l’une d’entre elles, Landri Niké, mère de deux jumeaux qui avaient moins d’un an à l’époque, est emprisonnée pendant deux jours pour avoir voulu récupérer ses poissons. « Après qu’ils m’aient pris mon poisson, je me suis rendue à Locodjro pour récupérer mon argent. Ils ont voulu me donner 20.000 francs CFA (30 euros) alors que j’avais payé 25 .000 francs CFA (38 euros) aux pêcheurs. J’ai réclamé mon dû mais les femmes se sont jetées sur moi et m’ont tabassée », se remémore la commerçante de 30 ans d’une voix craintive. La police l’a ensuite embarquée pour violation de domicile. « C’était très dur. Je n’ai pas pu allaiter mes enfants et j’ai perdu tout mon argent. » Trois ans plus tard, la jeune maman n’a toujours pas reconstitué le fonds de roulement qui lui permettrait de reprendre le travail normalement. 

Les jeunes mareyeuses Germaine et Aïcha, toutes deux âgées de 25 ans, travaillent à Abobo-Doumé depuis deux ans.

Malgré cette pression continue, les mareyeuses ont résisté, épaulées par des associations issues de la société civile telles que No-Vox Côte d’Ivoire. « Les mareyeuses nous ont contactés et on s’est rendu compte qu’elles étaient victimes d’un abus de pouvoir. Parce que ces femmes ne sont pas allées à l’école, elles ne connaissent pas leurs droits et l’État s’en sert », raconte Yvonne Toba, porte-parole de l’ONG de défense des droits fondamentaux. « On les a aidées à s’organiser et on leur a donné les outils pour qu’elles puissent se mobiliser de façon autonome. » Naomi Sansan et ses camarades se sont mobilisées et ont mené des actions coup de poing. Le 12 septembre 2018, elles ont pris l’initiative de monter sur une pirogue affublées de bandeaux rouges pour s’opposer aux marins qui bloquaient leurs embarcations. Trois jours plus tard, No-Vox a organisé une conférence de presse qui a attiré les journaux ivoiriens et la BBC. À la suite de quoi les mareyeuses ont été reçues à plusieurs reprises par le préfet d’Abidjan. Le 24 avril 2019, après des mois de lutte, le ministre des Ressources animales et halieutiques, Kobenan Kouassi Adjoumani, a accepté officiellement de mettre fin aux tentatives de délogement. 

« Le village n’a pas de cacao, pas de café… La pêche artisanale est le seul patrimoine qu’il nous reste » 

Depuis cette victoire, les travailleurs du village, à la population majoritairement Ébrié, la communauté originelle de la lagune autour de laquelle Abidjan s’est construite, s’accrochent fermement à leurs pratiques artisanales. Derrière leurs stands, les mareyeuses écoulent leur stock aux vendeurs de « garba », un plat populaire composé de thon frit et d’attiéké. Pour conserver leur marchandise dans de vieux réfrigérateurs percés de trous, elles collaborent avec les vendeurs de glaces. Cet écosystème non déclaré offre des revenus à une population pauvre et les prix abordables permettent aux Abidjanais de se nourrir sans trop de frais. Selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI) de 2017, le marché informel représente 35 % du produit intérieur brut (PIB) ivoirien. C’est sans doute par bon sens qu’avant la construction du débarcadère sur le terrain vide de Locodjro, la chefferie du village d’Abobo-Doumé et ses habitants avaient refusé que le projet se fasse chez eux. « Le village n’a pas de cacao, pas de café… La pêche artisanale est le seul patrimoine qu’il nous reste », explique Félicien Daibo, 53 ans, artisan dans la construction et fils d’un notable local. « Le développement s’impose à nous, mais qu’est ce que le village gagne ? Nous ne voulons pas d’une pêche industrialisée. »

Une plat de « garba » et du poisson frais, à Abobo-Doumé.

Dans l’ébullition générale, une vieille dame frêle munie d’un seau remonte son pantalon et s’approche lentement de la pirogue des pêcheurs. Jacqueline Djibé, 75 ans, fait l’aumône et saisit les deux ou trois poissons que les pêcheurs lui donnent chaque semaine. Une solidarité qui ne peut pas avoir lieu au débarcadère flambant neuf de Locodjro, où la marchandise doit être comptabilisée. Les pêcheurs doivent également s’y acquitter d’une taxe d’accostage journalière d’un montant non négligeable de 1.500 francs CFA (2,30 euros) par pirogue et d’une taxe plus symbolique de 1 % du prix de vente. Des charges additionnelles qui augmentent le prix du poisson pour les mareyeuses et réduisent leur rentabilité. 

« Cette histoire fait pitié. À Abobo-Doumé, on s’en sortait bien » 

Ce sont toutes ces raisons qui expliquent que, aujourd’hui, le port de pêche offert par le roi du Maroc est un échec. L’installation, qui a coûté environ 3 milliards francs CFA (4 millions d’euros), initialement prévue pour accueillir 1.600 mareyeuses et 2.400 pêcheurs, tourne à 5 % de ses capacités. Son sol bétonné est quasiment désert et la cinquantaine de mareyeuses qui y sont installées ont l’impression de s’être fait avoir. En conflit avec leurs anciennes camarades d’Abobo-Doumé, elles ne peuvent plus retourner sur leur lieu de travail initial. Elles sont également très remontées contre la présidente déchue de leur coopérative, Micheline Dion, qui les avait convaincues de migrer. Après s’être fait offrir un voyage à Rabat par le royaume chérifien, elle est désormais soupçonnée de détournement de fonds. « Le débarcadère de Locodjro a créé deux camps entre nous », regrette Aurélie Dobé, 50 ans, qui fait partie des mareyeuses flouées. « Cette histoire fait pitié. À Abobo-Doumé, on s’en sortait bien. Ils nous ont fait venir et maintenant on n’a même pas 5.000 francs CFA (8 euros) pour manger. » L’Ivoirienne attend toujours les indemnités promises par le ministère des Ressources animales et halieutiques. 

Aurélie Dobé (au centre) et deux autres mareyeuses qui ont l’impression d’avoir été trahies par le gouvernement, au débarcadère de Locodjro.

Les pêcheurs, eux, sont toujours traqués par la marine nationale. « Ils nous prennent nos papiers et nous disent d’aller à Locodjro pour prendre un ticket, sinon ils retiennent nos documents. Ça coûte cher en carburant, on ne s’en sort pas. Mais si on refuse, ils détruisent notre embarcation », témoigne, en anglais, Prince, 34 ans. Le pêcheur, originaire du Ghana, vient chaque semaine depuis Port-Bouet, à 40 km d’Abobo-Doumé. Son quotidien consiste désormais à éviter l’armée maritime ou à naviguer la nuit, lorsque les officiers sont plus ouverts aux pots-de-vin. « Vers minuit, on leur donne du poisson, 8.000 francs CFA et on les supplie de nous laisser passer », raconte-t-il, désespéré. 

Les tensions postélectorales sont encore vives après que l’opposition a annoncé la formation d’un Conseil national de transition. Le pouvoir ivoirien est concentré à museler les opposants gênants. Mais les mareyeuses d’Abobo-Doumé ont peur que les tentatives d’expulsion reprennent une fois la situation politique apaisée. Certaines d’entre elles avaient voté pour Alassane Ouattara en 2010. Désormais, elles veulent voir partir celui qui veut « chasser les pauvres ».

  • Regarder le diaporama de notre reportage





Source : Lina Rhrissi pour Reporterre

Photos : © Lina Rhrissi/Reporterre
. chapô : une mareyeuse d’Abobo-Doumé, dans le sud d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne, mi-octobre 2020.

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