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IdéeCulture

Les marges du monde contre l’impérialisme : chronique des révolutions futures

Une manifestation pour l'indépendance du Kurdistan à Erbil (Irak) le 22 septembre 2017.

Fruit d’un travail collectif par-delà les frontières, le manifeste « Révolutions de notre temps » appelle à un internationalisme renouvelé. Il plaide pour des réseaux de solidarité et d’entraide face au durcissement des répressions.

Au XIVᵉ siècle, le penseur arabe Ibn Khaldûn, voyant sa civilisation s’égarer dans un luxe superflu, formula une prédiction anxieuse : les marges mettront fin à l’empire. Cette alerte est aujourd’hui érigée en perspective stratégique par certains habitants de ces marges, dans un manifeste ambitieux et stimulant : Révolutions de notre temps : manifeste internationaliste, du réseau international Les Peuples veulent (La Découverte, 2025).

La genèse de ce texte collectif illustre à elle seule une partie de son propos : né de rencontres organisées à La Cantine syrienne, un lieu parisien accueillant des dissidents syriens en exil, le texte a été écrit, discuté et amendé par des « révolutionnaires du monde entier », dans l’espoir de remettre au goût du jour une « méthode » pour irriguer les luttes.

Les constats et propositions formulés par le collectif ont ceci d’intéressant qu’ils émanent en grande partie de dissidents politiques aux expériences variées, comme des Soudanais qui se sont battus contre le régime d’Omar El-Bechir ou des révolutionnaires du Kurdistan : « L’internationalisme, comme la théorie révolutionnaire, a toujours été étroitement lié à l’exil, à la migration et aux diasporas », écrivent les auteurs et autrices du texte. L’internationalisme, ce courant de pensée qui propose de créer une alliance des peuples en lutte à travers le monde, était particulièrement fort lors des révoltes contre les empires coloniaux du siècle précédent.

Des luttes qui partent des marges

Des réflexions sur l’opposition entre les marges et le centre, qui irriguent aujourd’hui les mouvements féministes et l’écologie décoloniale, sont plus que jamais d’actualité « face à des pouvoirs internationalement organisés », note le collectif. En cessant de mener des luttes isolées les unes des autres pour mener un « combat transnational », l’internationalisme devient la méthode qui « permettra de trouver de nouvelles voies praticables pour faire sens et corps ensemble ».

L’adversaire commun contre lequel appelle à s’unir le collectif est « l’Empire » : non seulement les empires coloniaux et les impérialismes étasunien ou russe, mais un empire qui a émergé lors de l’expansion du capitalisme et uniformise progressivement le monde. Face à un capitalisme mondialisé qui adopte les mêmes méthodes répressives à travers le monde, repenser les modalités d’une union internationale est urgent.

Dans une manifestation des Gilets jaunes, à Paris, à l’automne 2019. © Pierre-Olivier Chaput / Reporterre

Les nombreuses luttes de ces dernières années ont eu ceci en commun qu’elles émergeaient des marges des sociétés et qu’elles visaient à attaquer le « centre » : en France, on peut penser aux mouvements des banlieues en 2005 ou 2023, à celui des Gilets Jaunes entre 2018 et 2019, ou à la lutte contre la réforme des retraites en 2023.

Pour le collectif à l’origine de ce manifeste, si aucun de ces mouvements sociaux n’a abouti à des transformations majeures, c’est parce que les différents segments des marges n’ont pas réussi à s’entendre : « En France, les dissidentes blanches des centres n’ont jamais rejoint la jeunesse des quartiers populaires, ni en 2005 ni en 2023, les classes moyennes ou les ouvriers syndiqués ont peu participé au soulèvement des Gilets jaunes en 2018. Sans ces rencontres, les régimes tiennent et les gouvernements gagnent du temps », observent les auteurs.

« En tant qu’exilées, on nous refuse un rôle politique dans le pays où nous sommes arrivées, même lorsque les raisons de notre départ étaient politiques »

Unir les marges n’est pas si simple : à l’intérieur d’un pays, comme de part et d’autre des océans, les luttes sont morcelées et poursuivent des buts parfois divergents, parfois antagonistes. Surtout, elles ont peu de plateformes autour desquelles se regrouper. Construire cette union internationale est donc un défi matériel et intellectuel.

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« La tâche révolutionnaire est en partie devenue une tâche de traduction, écrit le collectif. Partager et traduire nos perceptions de la réalité puis les mettre en circulation sont les premiers pas de notre méthode. » À cet égard, le manifeste propose des lignes de conduite intéressantes, notamment pour qui se positionnerait comme allié : les auteurs rappellent que « la discrimination raciale n’est pas seulement un défaut des institutions étatiques », et qu’elle se retrouve au sein même des luttes.

« En tant qu’exilées, même lorsque nous recevons de la compassion ou de la sympathie, on nous refuse généralement un rôle politique dans le pays où nous sommes arrivées, même lorsque les raisons de notre départ étaient justement politiques », regrettent les auteurs et autrices du texte.

Même les milieux antiracistes et les mouvements de solidarité avec les exilés n’accorderaient que peu d’intérêt aux engagements politiques des exilés dans leurs pays d’origine, perdant ainsi des expériences de lutte précieuses et instaurant des relations asymétriques qui risquent de reproduire des schémas d’oppressions.

Une manière plus saine de nouer des relations serait de penser en termes d’entraide, une démarche qui « commence par la reconnaissance de notre besoin d’être et de travailler ensemble ». Ce changement de paradigme, qui s’observe déjà dans certains mouvements sociaux depuis quelques années, a amené avec lui de nouvelles manières de penser et mener des luttes ; les pratiques de soin, issues des milieux féministes, y ont notamment participé.

Mettre en lien les différents « foyers du mouvement révolutionnaire naissant »

Cette idée qu’il ne faut « plus sacrifier les moyens — ou le combat de certain⋅es d’entre nous — au nom d’une fin toujours reportée » aboutit à « penser la politique comme transformation et non comme conquête ». Autrement dit, les mouvements qui perpétuent des pratiques oppressives au nom d’un hypothétique grand soir ont peu de chance de porter les germes d’une société authentiquement émancipatrice.

Partant de ces constats, le collectif propose quatre axes pour mettre en place et défendre ce nouvel internationalisme. Il faudrait d’abord « créer un espace transnational de liaison », pour mettre en lien les différents « foyers du mouvement révolutionnaire naissant », sous la forme de différents lieux d’accueil des internationalistes à travers le monde.

Il importe ensuite de « mutualiser et décupler nos moyens » : dans une perspective d’autonomie, les auteurs affirment la nécessité de structurer des capacités de production et des institutions pour prendre en main nos conditions matérielles d’existence hors du système capitaliste en reprenant le contrôle de terres agricoles et de chaînes de production. Ils rappellent aussi la nécessité de « consteller la planète de lieux amis », et enfin de « donner corps à une culture révolutionnaire transnationale » en diffusant les pensées des contestataires de tous bords.

Sortir de l’empire capitaliste

On peut regretter certaines lacunes dans le texte. Par exemple, le postulat que les blocs géopolitiques (atlantiste, russe et asiatique, par exemple) ne seraient que des manifestations uniformes du capitalisme est une hypothèse réductrice, qui ne permet pas de saisir des différences structurantes entre les régimes politiques.

Ensuite, considérer qu’il y aurait à travers le monde « un peuple » qui souhaiterait s’unir contre « un Empire » capitaliste, c’est ignorer que nous sommes profondément intégrés à ce même capitalisme, qui comble un certain nombre de nos aspirations. Et qu’il est moins évident de rejeter l’empire capitaliste aujourd’hui qu’il ne pouvait l’être de s’opposer aux empires coloniaux au siècle précédent.

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Si les différents mouvements révolutionnaires de ce début de siècle n’ont pas réussi à renverser la table, même dans les rares cas où ils sont parvenus à occuper les lieux de pouvoir, ce n’est pas seulement parce que les marges ne sont pas parvenues à s’unir : c’est aussi parce que proposer hors du capitalisme mondialisé un modèle de société juste, socialement et écologiquement, est une autre paire de manches que de pénétrer dans un parlement.

Ces Révolutions de notre temps dessinent des perspectives pertinentes et éclairantes, mais on les achève avec l’impression que certains enjeux, comme la relation à notre milieu et la structuration des modes de production, nécessitent un travail plus profond. Il reste à espérer qu’il en sera des révolutions comme des nouveau-nés : on apprend en marchant. Le texte formule des conseils utiles pour faire les premiers pas.

Révolutions de notre temps : manifeste internationaliste, du collectif Les Peuples veulent, éditions La Découverte, mars 2025, 128 p., 15,50 euros.

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