« Les moules d’eau douce sont précieuses… et en péril »
Plus de la moitié des espèces de moules d'eau douce (ici des moules perlières) sont inscrites sur la liste rouge des espèces menacées. - Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0 Deed/MrKimm
Plus de la moitié des espèces de moules d'eau douce (ici des moules perlières) sont inscrites sur la liste rouge des espèces menacées. - Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0 Deed/MrKimm
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Les moules d’eau douce disparaissent de nos rivières dans l’ignorance collective, écrit l’auteur de cette tribune. Elles sont pourtant d’une importance écologique incontestée.
Rémi Bourru est hydrobiologiste, spécialisé dans l’étude des milieux aquatiques d’eau douce comme les rivières et les lacs. Les naïades font partie des espèces primordiales pour évaluer l’état écologique du milieu aquatique.
Dans la rivière, chaque espèce participe, à sa manière, à garantir la santé générale du milieu. Les crevettes grignotent les feuilles mortes, les branchages tombés des arbres qui s’entassent au fond de l’eau, les escargots broutent les algues avant qu’elles ne prolifèrent et les gros poissons ou les loutres boulottent les animaux mal en point avant que les maladies ne se propagent… Parmi cette faune, il existe un groupe d’animaux fascinants qui, de par leur exceptionnel pouvoir de filtration, jouent un rôle prépondérant dans l’épuration de l’eau ; ce sont les naïades, plus communément appelées les moules d’eau douce.
Oui, il existe bien des moules dans nos rivières. Maintenant que vous le savez, il est important que vous sachiez aussi qu’il n’en existe guère plus beaucoup. Depuis quelques décennies, les populations de ces muses subissent un déclin rapide du fait des pollutions agricoles, de l’aménagement moderne des rivières et des épisodes de sécheresse de plus en plus importants.
Aujourd’hui, plus de la moitié sont inscrites sur la liste rouge des espèces menacées et certaines, comme la grande mulette, pourraient même littéralement s’éteindre dans les prochaines décennies si rien n’est fait. Il est urgent de se mobiliser pour leur survie et leur retour dans nos eaux, car vous allez voir, leur cycle de vie est une magnifique source d’inspiration et les services qu’elles nous rendent sont irremplaçables.
Une « clé de voûte » du lit des rivières
En France, les naïades représentent onze espèces distinctes qui s’établissent dans la majorité des cours d’eau de plaine et de piémont. Elles peuvent vivre plusieurs dizaines, voire centaines d’années et passent le plus clair de leur temps tapies dans les sédiments à filtrer l’eau pour se nourrir. Certaines font la taille d’une amande, alors que d’autres tiennent difficilement dans la main et peuvent peser jusqu’à 1 kilo.
La naïade a un cycle de vie complexe. En effet, elle a obligatoirement besoin de l’aide d’un poisson hôte pour disperser ses œufs qui se fixeront quelques jours sur les branchies et les nageoires avant que ceux-ci ne s’en détachent et s’enfouissent dans le sédiment de la rivière pour y passer les premiers mois de leur vie juvénile. Ils remonteront enfin à la « surface » du lit de la rivière à l’âge adulte.
Davantage de moules, ce sont moins de polluants et plus de lumière
Une fois adulte, un individu est capable d’épurer plusieurs dizaines de litres d’eau par jour. En captant les matières en suspension dans le courant (issues principalement du lessivage des parcelles d’agriculture intensive en l’absence de haies), les naïades clarifient l’eau et permettent ainsi à la lumière de pénétrer plus en profondeur.
En augmentant la luminosité ainsi qu’en captant les nutriments dans l’eau et en les fixant dans le sol sous forme de fèces solides, les naïades boostent la croissance des végétaux aquatiques comme les nénuphars, renoncules ou potamots. Ces herbiers qui sont à la base de la chaine alimentaire dispenseront à leur tour oxygène, abri et nourriture pour toute la faune aquatique. Pour faire simple, plus de moules, moins de polluants et plus de lumière, donc plus de vie dans nos rivières.
Les naïades et les humains, une histoire séculaire
Bien que les naïades se fassent de plus en plus rares, des textes historiques décrivaient encore, il y a un seulement un siècle, de véritables pavages de moules, parfois superposées en plusieurs couches au fond des cours d’eau métropolitains.
Il était alors parfaitement banal de croiser ces bivalves au bord de l’eau et de nombreux métiers d’art étaient associés à leur exploitation. La nacre des coquilles était très prisée pour faire des boutons de chemise et les perles que l’on trouvait parfois faisaient la renommée des puissants. Il est d’ailleurs rapporté que Marie de Médicis commanda pour le baptême de son fils une robe ornée de 32 000 perles fluviatiles.
La capacité d’épuration de telles populations de bivalves et les bénéfices écologiques qui en découlaient laissent aujourd’hui rêveur.
Une extinction dans l’indifférence collective faute de mignonnerie ?
Moins séduisantes au premier coup d’œil que l’écureuil roux ou le rollier d’Europe, ces bestioles enfouies dans la vase retiennent peu l’attention et disparaissent aujourd’hui dans l’ignorance collective. Malgré leur importance écologique, elles subissent comme le ver de terre, si essentiel à la vie des sols, l’indifférence éprouvée pour le peu ragoûtant, l’invisible, le prétendu insignifiant…
Par manque d’intérêt, et donc par manque de connaissance, nous comprenons encore trop mal ces organismes, et la mobilisation de la société est trop faible pour être en mesure d’inverser efficacement la tendance de leur déclin.
Pourtant, de par leur mode de vie sobre et immobile, de par l’impériale nécessité de coopération avec les autres espèces qui partagent son environnement et de par les moult bienfaits qu’elle leur rend en retour, la vie de la naïade peut être une source d’inspiration infinie. Il est encore temps de restaurer le blason de la moule d’eau douce et de faire de ce mystérieux animal l’icône du soft power en faveur de la préservation des eaux libres et sauvages.