Les océans se vident de poissons, inexorablement

Durée de lecture : 4 minutes

15 octobre 2014 / Entretien avec Didier Gascuel

Le conseil européen de la pêche vient d’adopter une réduction des volumes de pêche. Mais à un niveau bien moindre que ce qu’exige le maintien des populations.

Durant l’été, une étude scientifique sur l’impact de la pêche sur les ressources marines a dressé un constat alarmant : les stocks de poissons ne parviennent pas à se reconstituer. Les océans se vident, inexorablement. Rencontre avec Didier Gascuel, un des auteurs de l’étude.


La nouvelle est passé inaperçue dans le brouhaha de l’actualité, mais mardi 14 octobre, le Conseil européen de la pêche s’est réuni. Il a adopté des mesures de réduction des prises de cabillauds et de saumons. Mais beaucoup moins que ce qui serait nécessaire pour permettre le maintien durable des stocks de poisson : « Un scandale », résume Greenpeace.

Pour aller plus loin, nous avons rencontré Didier Gascuel, un scientifique spécialisé dans l’halieutique, qui a participé à une importante étude publiée durant l’été.

Didier Gascuel.

- Didier Gascuel -

Reporterre - Votre étude montre que les stocks de poissons peinent à remonter. Est-ce que ça signifie que la politique des quotas a échoué ?

Didier Gascuel - Non, on ne peut pas parler d’échec. Jusqu’à la fin des années 1990, les quotas ont été peu restrictifs. Du coup, les poissons se raréfiaient dans les eaux européennes. Pendant plus de trente ans, la surexploitation a destructuré en profondeur les écosystèmes marins. Et depuis 1970, les captures ont été divisées par deux !

Face à cette crise, des mesures plus énergiques ont été prises, avec notamment des quotas plus restrictifs, et plus proches des avis scientifiques. Ces mesures se sont avérées relativement efficaces. En douze ans, la pression de pêche a été divisée par deux. Certains stocks, comme la plie de mer du Nord ou le merlu, se sont reconstitués. C’est un résultat inespéré. Mais attention ; la politique des quotas n’a pas tout résolu, loin de là.

C’est-à-dire ?

Les résultats espérés ne sont pas tous au rendez-vous. Globalement, les ressources n’augmentent pas comme prévu. Et la biodiversité ne s’améliore pas, ou peu. Surtout, les jeunes poissons sont de moins en moins nombreux. C’est assez inquiétant, et c’est la grande surprise de cette étude.

Qu’est-ce que cela signfie ?

S’il y a moins de jeunes poissons, cela peut signifier qu’il y a moins de naissances, mais aussi que les larves issues de la reproduction ne survivent pas, faute d’un écosystème suffisamment riche et stable. Et la surpêche n’est pas l’unique coupable.

Les habitats côtiers ont été très dégradés, or ce sont des zones de reproduction importante. De plus, le réchauffement climatique modifie la composition du plancton dont se nourrissent les larves. Bref, il est fort possible que les stocks ne remontent pas.

La catastrophe est donc devant nous ?

Il est difficile de le savoir. On a probablement évité la catastrophe, grâce en partie aux quotas. Les océans ne se sont pas complètement vidés. Mais il faut se méfier du discours triomphaliste, de l’Union européenne notamment.

Non, la crise n’est pas derrière nous. Les grands poissons prédateurs sont toujours en danger, or ce sont eux qui assurent la stabilité des écosystèmes. Et la surpêche a été tellement importante qu’il faudra sans doute des années avant que le milieu marin ne se reconstitue.

Alors que faut-il faire ?

Continuer la politique des quotas, sans aucun doute. Mais ça ne suffit pas. Il faudrait aussi développer des zones protégées, où la pêche est complètement interdite, dans les zones de reproduction par exemple.

Nous réfléchissons aussi à mettre en avant les techniques et les modes de pêche plus vertueux. Prendre en compte les différences entre flottilles. Une flottille, c’est un groupe de bateaux de pêche de la même catégorie, qui pêche dans la même zone, comme les chalutiers bretons. Et certaines sont plus vertueuses que d’autres.

On pourrait instaurer un système de bonus-malus, ou moduler les quotas. Mais les pêcheurs sont très réticents, et la régulation n’est pas à la mode en ce moment à Bruxelles.

- Propos recueillis par Lorène Lavocat


Références de l’étude :

- Gascuel D., Coll M., Fox C., Guénette S., Guitton J., Kenny A., Knittweis L., Nielsen R.J., Piet G., Raid T., Travers-Trollet M., Shephard S., Fishing impact and environmental status in European seas : a diagnosis from stock assessments and ecosystem indicators. Fish and Fisheries


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Didier Gascuel est directeur du pôle halieutique d’Agrocampus Ouest.

Photos :
. Poissons : Wikipedia (CC BY-SA 3.0/Ninjakeg)
. Chalutier : Pôle halieutique

Lire aussi : Les écolabels pour la pêche fourmillent. Voici comment s’y retrouver


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