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Les peuples d’ailleurs, boussole d’un Occident égaré

8 novembre 2016 / Juliette Kempf (Reporterre)



Dans son livre « Sagesses d’ailleurs pour vivre aujourd’hui », Frederika Van Ingen a rencontré onze femmes et hommes occidentaux qui, au contact des « peuples racines », ont profondément changé leur rapport au monde et à l’existence. Depuis, ils sont eux-mêmes devenus « passeurs » de ces sagesses auprès de leurs contemporains décentrés.

« Un jour, l’homme blanc demandera à l’homme rouge de l’aider à se souvenir comment revivre en harmonie avec la nature. » Cette prévision appartenant à la légende navajo semble doucement se réaliser, comme l’atteste le parcours d’hommes et de femmes occidentaux dont la proximité avec certains des « peuples racines » a bouleversé la vision du monde et fait d’eux des « passeurs ». Ce sont onze d’entre eux que Frederika Van Ingen a rencontrés afin d’écrire ce livre qui se révèle une véritable remise en question de notre civilisation et de nos modes d’être. Le constat est implacable, mais accompagné d’une grande tendresse pour cet « homme blanc » qui se serait largement décentré, dont l’auteure elle-même, qui se définit comme un parfait exemple, en évoquant son fonctionnement « rationnel, cartésien », voire teinté de scepticisme.

Elle se laisse dérouter, déranger, transformer, en reconnaissant « le paradoxe surprenant de l’écologie aujourd’hui, qui défend le vivant, mais en oubliant de s’intéresser à une part essentielle de ce vivant, celle qui est en soi ! » ainsi que le définit Éric Julien, qui accompagne les Indiens Kogis dans le rachat de leurs terres ancestrales et la sauvegarde de leur mode d’existence.

Ceux à qui elle donne la parole sont des Européens, essentiellement Français, qui au gré de leurs recherches ou du « hasard » de la vie — dont la notion sera largement mise en question — ont vécu en créant des liens forts et intimes avec des populations dont la culture précède l’arrivée de la « modernité ». On embarque pour l’Amérique, du Nord comme du Sud, chez divers groupes autochtones, mais aussi en Afrique, chez les Maasaïs entre autres, puis à la découverte du chamanisme mongol et sibérien.

« S’il y a des accidents, c’est que la personne a une transformation à faire, un stade à passer » 

Se pose alors la question de « l’unité des peuples premiers ». Ne cherche-t-on pas à mettre sous une appellation vague tous ceux qui nous sont radicalement différents ? Frederika Van Ingen s’interroge avec Charles Hervé-Gruyer, qui a sillonné les océans du globe pendant 22 ans avant de fonder la ferme du Bec Hellouin, en Normandie, modèle reconnu de permaculture. Il confirme leur grande diversité, tout en expliquant que c’est « l’environnement naturel qui façonne les cultures ». Le lien entre ces peuples serait donc la connaissance de la terre et leur « collaboration » avec elle, ce qui les fait vivre en fonction des ressources qu’elle offre là où ils se trouvent. Ils se sentent appartenir à la terre plus qu’elle ne leur appartient.

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Un chamane bouriate sur l’île d’Olkhon du lac Baïkal, en Sibérie.

Cependant, l’ouvrage tisse d’autres fils et les enseignements se rejoignent pour (r)éveiller en nous « ce que vous [les Occidentaux] êtes aussi, mais avez peut-être oublié », disent les Navajos à Lorenza Garcia, qu’ils ont adoptée. L’invitation est faite de se retourner vers soi afin d’y faire harmonie, contribuant ainsi à l’équilibre de la vie de toute la communauté. Une grande attention est accordée à l’intériorité de l’individu, tout en le considérant comme faisant partie d’un Tout. La prise en compte de l’interconnexion de tous les éléments — humains et non-humains — provenant d’une même source, change profondément la vision : « je » n’existe en fait que comme un « nous », ou parce qu’il y a « tu ». Il s’agit de « sociétés de places », où il est important que la place, le rôle de chacun soit reconnu et qu’il grandisse ainsi en toute sérénité. Chez les Navajos, par exemple, on ne considère pas qu’une personne est « fautive » si elle doit être condamnée pour tel ou tel acte, mais qu’elle « n’est plus en ordre avec Hozho » (raison pour laquelle nous sommes sur Terre). Dans le cas d’une personne qui se sent mal, « c’est la communauté qui doit se remettre en ordre pour l’intégrer ». Les cérémonies, les rituels sont donc essentiels.

La santé et la guérison sont des domaines dans lesquels notre écart avec les peuples premiers est particulièrement tangible — allant de pair avec la vision de la mort. La princesse Constance de Polignac, qui a soigné les séquelles de plusieurs comas auprès de guérisseurs traditionnels, particulièrement en Afrique, a largement expérimenté que, « s’il y a des accidents, c’est que la personne a une transformation à faire, un stade à passer ». Devenue maîtresse-guérisseuse au Gabon, elle explique que « c’est la personne qui se guérit elle-même — ou pas — avec l’énergie transmise par le guérisseur ».

« Ouvrir quelques pistes pour rêver un troisième monde » 

La relation au temps est également radicalement différente de la nôtre. Nous mettons beaucoup d’énergie à observer le passé et à préparer l’avenir, à « projeter », quand « le temps indigène étonne parce qu’il n’est pas employé à produire, mais à vivre ». Corine Sombrun, désignée chamane en Mongolie sans du tout s’y être attendue, dit que nous avons perdu notre capacité de perception, au profit de l’intelligence spéculative.

Finalement, ce sont des dimensions de la conscience qui sont révélées ou « réapprises » au cours de ces expériences. Plusieurs des passeurs s’étant initiés aux médecines traditionnelles, notamment chamaniques, les transmettent à leur tour. Maud Séjournant, psychothérapeute devenue « coach de vie », utilise dans ses accompagnements de nombreux outils qu’elle a découverts auprès des Indiens Pueblos. « De plus en plus, dit-elle, je m’éloigne des formes indiennes pour n’en garder que l’essence et trouver des formes adaptées à notre culture. » En effet, et tous tombent d’accord là-dessus, « il ne s’agit pas de se déguiser en Indiens ni de revenir à des modes de vie semblables à ceux de nos lointains ancêtres », mais plutôt, comme le propose Éric Julien, « d’ouvrir quelques pistes pour rêver un troisième monde ». Comment se remettre sur le chemin du lien à la vie, remettre la joie et l’intuition au cœur de notre vécu quotidien, nous souvenir que « la vie est un miracle » ? Une lecture et une écoute profondes de ce qui nous est raconté ici feront sans doute résonner en nous « ce qui est déjà là », sur la route du retour vers l’harmonie en soi, et l’harmonie collective.


DE NOMBREUX « PEUPLES PREMIERS » RENCONTRÉS ET RACONTÉS

Onze rencontres et un peu plus de peuples sont contés dans ce livre : Les Premières Nations du Yukon avec Kim Pasche, les Sioux Lakota et les Quechua Lamista et Shipibo avec François Demage, les Indiens Pueblos au Nouveau-Mexique avec Maud Séjournant, les Kunas au Panama et les Wayanas en Guyane avec Charles Hervé-Gruyer, les Indiens Navajos en Arizona avec Lorenza Garcia, les Kogis en Colombie avec Éric Julien, l’Amazonie péruvienne avec Céline Ochem ; les Maasaï avec Xavier Péron, les Pygmées en République démocratique du Congo, le Rite du bwiti au Gabon avec la princesse Constance de Polignac, les Tsaatans en Mongolie avec Corine Sombrun, les chamanes sibériens à Touva avec Borys Cholewka.


- Sagesses d’ailleurs pour vivre aujourd’hui, par Frederika Van Ingen, éditions Les Arènes, 416 p., 23,9 €.




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Lire aussi : « Gardiens de la Terre », un tour du monde des grands sages

Source : Juliette Kempf pour Reporterre

Dessin : © Félix Blondel/Reporterre

Photo : Wikipedia (Аркадий Зарубин/CC BY-SA 3.0)

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