Les producteurs d’endives ont du mal à imaginer un futur sans pesticides
Dans l'exploitation endivière de Claire Messean et Henri Trevaux, à Aizecourt-le-Haut, fin février 2024. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
Dans l'exploitation endivière de Claire Messean et Henri Trevaux, à Aizecourt-le-Haut, fin février 2024. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
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Les endiviers craignent que l’interdiction de trois pesticides ne mette en danger la filière. Selon eux, cette culture manque d’alternatives et ne serait pas économiquement viable en 100 % bio.
Aizecourt-le-Haut (Somme), reportage
À bord d’un chariot élévateur, un salarié agricole enchaîne les allers-retours dans la cour de l’exploitation. Conditionnées dans des caisses, les endives sont prêtes à être livrées dans toute la France. À Aizecourt-le-Haut (Somme), l’exploitation de Claire Messean et Henri Trevaux produit 3 600 tonnes d’endives par an, à la fois en conventionnel et en bio.
Sur le site, d’un côté, plusieurs entrepôts bleus abritent les endives produites en conventionnel et de l’autre, des bâtiments verts sont consacrés au bio. Une fois les racines récoltées dans des champs aux alentours, elles sont amenées ici pour poursuivre leur croissance pendant plusieurs semaines et ensuite devenir des endives.
Ses parents cultivaient l’endive en conventionnel depuis 1985, lorsque Claire Messean a repris l’exploitation familiale avec son cousin en 2009. « On a voulu essayer de faire du bio », se rappelle la tout juste quadragénaire. Également coprésidente de l’Union des endiviers, cette femme pressée a fait de la place dans son agenda pour recevoir Reporterre.
« On savait que le challenge technique allait être difficile mais on voulait cultiver nos racines différemment, tout en répondant à la demande croissante du marché », dit-elle. La première année, ils ont commencé leur production bio par une surface de trois hectares, et l’ont progressivement agrandie à 70 hectares et 800 tonnes chaque année.
Mais c’est pour leur production en conventionnel, qui représente 2 800 tonnes par an, que les deux cousins s’inquiètent surtout. Car dans le cadre du Green Deal visant à diviser par deux l’usage de pesticides d’ici 2030, les pays membres de l’Union européenne ont voté l’interdiction de trois molécules (benfluraline, triflusulfuron-méthyle et spirotétramate), dangereuses pour l’environnement et la santé humaine, utilisées dans la culture de ce légume. Et ce, dès cette année.
« Cette interdiction nous met au pied d’une montagne »
« Cette interdiction nous met au pied d’une montagne », alerte Henri Trevaux, l’air grave. Les trois pesticides bientôt interdits facilitent le désherbage et repoussent le puceron, véritable fléau dans la culture de l’endive.
Passer l’intégralité de leur exploitation en bio leur paraît impossible, notamment car cela leur demanderait plus de main d’œuvre. « En bio, nous faisons du désherbage thermique [qui consiste à brûler les herbes indésirables à l’aide d’un chalumeau au gaz] mais cela nécessite tout de même le passage manuel à la binette », explique Claire Messean. Un travail pénible, les genoux dans la terre, qui n’attire pas.
À côté des « mauvaises » herbes, pour Henri Trevaux, le plus gros problème est le puceron. « Ils viennent coloniser les racines et pompent la sève, ne laissant plus de réserve pour développer l’endive », explique l’agriculteur. En bio, il tente de limiter les pucerons en irriguant beaucoup et en décalant les dates de semis à début juin — c’est normalement début juillet. Mais ça ne fonctionne pas à tous les coups.
« Le problème est qu’il fait chaud de plus en plus tôt dans la saison et que le puceron aime la chaleur. Donc il colonise de plus en plus tôt les racines », ajoute-t-il. Il se souvient d’un rendement « catastrophique » durant l’été caniculaire de 2022. Les deux agriculteurs considèrent que « c’est trop risqué de faire uniquement du bio aujourd’hui ».
Pour nous montrer, Claire Messean nous emmène en salle de pousse. Il faut savoir que la culture de l’endive s’effectue en trois grandes étapes : la production des racines, puis le « forçage » — qui correspond à la pousse de l’endive proprement dite — et la récolte définitive, appelée « cassage ». Ici comme dans la quasi-totalité des exploitations aujourd’hui, l’endive n’est plus cultivée en terre mais à l’eau claire.
« On a du boulot ! »
Dans l’obscurité sous une lumière verte, les endives sont dans des bacs empilés sur plusieurs mètres de haut où de l’eau circule en permanence. Replantées étroitement serrées les unes contre les autres, c’est ici qu’elles grandissent pendant 21 jours. Dans les bacs, plusieurs ont un aspect cotonneux. Claire les enlève une à une pour éviter qu’elles ne contaminent les autres. « C’est le Sclérotinia de l’endive, explique-t-elle. Ce champignon aime la chaleur et l’humidité, l’endive devient complètement pourrie. Dans ce bac-là, on a du boulot ! »
Les endives sont ensuite prises individuellement pour être séparées de leur racine avec l’aide d’une machine : c’est ce qu’on appelle le cassage. Soigneusement épluché, le légume est trié puis conditionné à la main.
« On est prêt à fournir un travail spécifique avec le bio mais on ne peut pas l’appliquer sur un circuit plus grand, on a besoin d’alternatives », insiste l’agricultrice. Ce qu’elle et l’ensemble des producteurs demandent, c’est du temps pour trouver des solutions. Alors que l’endive est le 6ᵉ légume le plus consommé en France à raison de 5 kg par ménage et par an selon l’Insee, elle ne peut imaginer voir la filière s’éteindre.
« Avec 140 000 tonnes par an, la France est le premier producteur mondial d’endives, devant la Belgique et les Pays-Bas. Si demain on arrête de produire en France, on risque de voir disparaître le produit », renchérit Pierre Varlet, président de l’Association des producteurs d’endives de France (Apef).
5 000 emplois en jeu
Selon lui, aujourd’hui à peine un dixième des producteurs d’endives font du bio. Dans les Hauts-de-France, où se concentre 90 % de la production, ce sont environ 5 000 emplois directs et indirects qui seraient en jeu.
Interpellé sur le sujet lors de sa visite au Salon de l’agriculture le 29 février, Marc Fesneau a indiqué qu’il y avait « urgence » à trouver des solutions face à une « impasse technique ». Le ministre de l’Agriculture a reconnu qu’« on aurait dû s’en préoccuper depuis longtemps ». Début mars, il a annoncé que l’État appuierait financièrement les programmes de recherche d’alternatives pour que des herbicides adaptés soient disponibles, sans toutefois préciser le montant.
À l’Apef, cela fait plus de dix ans qu’une station d’expérimentation dédiée à l’endive travaille sur des alternatives aux pesticides prochainement interdits. Pierre Varlet assure qu’aucune solution économiquement et techniquement viable n’a pu être trouvée mais il refuse de donner plus de détails sur ces études en cours. Tandis que la station est financée à 90 % par les professionnels du secteur, le président de l’Apef souhaite plus d’investissements dans la recherche. Selon lui, on en est là aujourd’hui « parce que l’endive est une toute petite production [en termes de nombre de producteurs] qui n’intéresse pas grand-monde en recherche et développement ».
Si le porte-parole de Générations futures François Veillerette comprend l’argument, il se demande pourquoi cette interdiction n’a pas été davantage anticipée par les producteurs et les pouvoirs publics. « Le problème, c’est qu’ils veulent des solutions aussi efficaces et peu chères qu’avant, or c’est impossible », estime-t-il.
« Ils sont néfastes pour l’environnement et la santé »
Aussi, si ces trois pesticides ont été interdits, « c’est bien parce qu’ils sont néfastes pour l’environnement et la santé », rappelle-t-il. Par exemple, pour le triflusulfuron-méthyl, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) a conclu que l’herbicide avait « des effets perturbateurs endocriniens pouvant être néfastes pour l’homme ». Dans ce cas-là, « le produit est exclu automatiquement [de la liste des produits pesticides autorisés dans l’UE] compte tenu de sa dangerosité », indique François Veillerette. En plus de ça, la substance active présente un risque de « contamination des eaux souterraines », toujours selon l’Efsa.
Autre exemple avec le benfluraline. Dans ses conclusions, l’agence européenne a fait état d’un certain nombre de préoccupations, notamment « un risque à long terme pour les oiseaux et les mammifères se nourrissant de vers de terre », ainsi que pour les organismes aquatiques.
Que faire maintenant ? « Accompagner les producteurs vers leur transition en bio, à la fois financièrement les années où ça se passe mal et en investissant dans la recherche, il n’y a pas de raison que les agriculteurs soient les seuls à supporter ce risque », répond François Veillerette.
Cela passe aussi nécessairement par un changement de modèle économique. Alors que les endiviers étaient plus de 1 000 il y a 25 ans, progressivement leur nombre s’est considérablement réduit — passant à 300 — tandis que les exploitations sont devenues de plus en plus grandes. « Il y a trente ans, c’était maximum 10-15 hectares, maintenant, c’est 70, constate Antoine Jean, membre de la Confédération paysanne dans le Nord-Pas-de-Calais. Les producteurs se sont enfermés dans une méthode industrielle mais il faut en sortir avec des fermes à taille humaine. »
Sur ces surfaces plus petites, « on peut faire des faux-semis, des semis-décalés et du binage contre les mauvaises herbes », poursuit Antoine Jean. La technique des faux-semis consiste à arroser la terre quelques semaines avant le semis pour permettre la levée des plantes non désirées. « C’est efficace mais prend un peu plus de temps, c’est comme cela que l’on faisait dans le passé. » Un retour en arrière qui a du mal à passer chez les producteurs.