Les ruses d’Amazon pour s’implanter ses entrepôts

Durée de lecture : 6 minutes

19 novembre 2020 / Francis Correa (Reporterre)



Une enquête publique complaisante, une étude d’impact environnemental bâclée, une société prête-nom, et un chantage à l’emploi mensonger : voilà la recette utilisée par Amazon pour imposer la construction, dans l’Oise, d’un gigantesque entrepôt qui artificialise des terres agricoles.

« Have fun », (« amusez-vous »), placarde Amazon dans ses entrepôts. Jeff Bezos cultive l’idée que ses entrepôts seraient des terrains de jeu aux mille couleurs, avec un management attentif à ses salariés. Durant l’immersion de la journaliste de Reporterre E.W. Dabrowska à CDG7, un événement Octobre Rose, contre le cancer du sein, et une distribution de swaggies, la monnaie patronale qui permet aux employés d’acheter quasiment gratis des produits maison, ont été organisés.

Mais loin d’être une surprise-partie, le CDG7 Senlis est une affaire mûrement réfléchie et planifiée depuis 2016. Afin d’imposer cet immense entrepôt dans le paysage, au milieu des champs, Amazon a réussi un drôle de montage : une enquête publique complaisante, un étude d’impact environnemental passoire, et un chantage à l’emploi mensonger auquel ont cédé les pouvoirs publics avec une étonnante facilité.

CDG7 est le nouveau grand atout d’Amazon pour conquérir une position incontournable dans la logistique Europe du Nord — Europe du Sud. C’est-à-dire pour contrôler une voie de commercialisation qu’elle cherche à imposer, à terme, aux PME (petites et moyennes entreprises), et même aux très grandes firmes françaises, naguère ennemies du géant étasunien. C’est ainsi que notre journaliste a pu observer un camion-remorque contenant des ouvrages d’éditeurs tiers soigneusement packagés dans des caisses siglées Hachette Livre, sans étiquettes Amazon, arriver à CDG7 puis être redistribuées vers d’autres dépôts Amazon. Interrogé par Reporterre, Hachette Livre, qui possède un quasi-monopole de la distribution de livres vers les libraires en France, tous éditeurs confondus, indique : « La logistique est une affaire complexe. Il est tout à fait normal que certains de nos camions passent par leurs entrepôts pour distribution. »

Animation Octobre Rose dans l’entrepôt d’Amazon à Senlis.

Dans ce but d’oligopole et de concentration, seize hectares de terres ont été artificialisées à vingt minutes au nord de l’aéroport de Roissy, en rase campagne picarde. Le centre inclut un parking géant bondé de voitures des employés et génère un flux incessant de camions — les routes d’accès sont au bord de la saturation. Au centre du terrain, l’impressionnante bâtisse de 13,9 mètres de hauteur sur environ 54.000 mètres de surface constitue la plus grosse construction de la commune de Senlis, cité royale des Capétiens au Xe siècle. La cathédrale ou le château paraissent bien petits comparés au temple de Jeff Bezos, le patron d’Amazon.

« Il n’est pas possible de conclure à l’absence d’impact résiduel pour la biodiversité »

« C’est étonnant, à l’époque, il y a eu très peu d’observations critiques. » Au téléphone, Francis Miannay s’en excuse presque. Il fût, en 2017, le commissaire-enquêteur de l’enquête publique menée lors de la demande de permis de construire porté par la ville de Senlis. Le projet de plateforme logistique était présenté par une société prête-nom, Goodman France, le nom d’Amazon n’apparaissant nulle part à l’époque [1].

Seules trois observations critiques ont été enregistrées lors de l’enquête publique annoncée en plein été, le 17 juillet 2017, et qui s’est déroulée du 30 août au 30 septembre. Mais l’Autorité environnementale (AE) avait émis, le 18 août 2017, un avis très critique, listant une série de réserves qui sont restées sans réponse sérieuse. L’AE soulignait notamment que Goodman a minimisé dans son étude d’impact environnemental les effets de la construction sur les espèces d’oiseaux protégées.

La firme a exhibé dans ses documents de présentation du projet, tel un trophée, le fait d’avoir obtenu la certification écologique « Very Good Breeam ». Mais cette certification est délivrée par The Bree Group, créé en 2010 par les principaux acteurs de l’immobilier de bureaux, de centres commerciaux et de plateformes industrielles (Redevco, Befimmo, BoPro) ainsi que par des gestionnaires d’actifs immobiliers comme BNP Paribas REPM. C’est sous cette certification que le prête-nom d’Amazon a pu assurer qu’aucune espèce de volatile n’était affectée par le projet de Senlis — à quelques secondes à vol d’oiseau de la Vallée de la Nonette, et en plein dans le Parc naturel régional Oise Pays-de-France.

Selon l’Autorité environnemtale, impossible de conclure à « l’absence d’impact résiduel pour la biodiversité ».

L’Autorité environnementale n’a pas manqué de souligner les nombreuses insuffisances du dossier : la firme n’explique pas sa méthodologie, n’analyse qu’une saison, se limite à un certain type d’espèces et ne retient que la fonction des terrains pour la reproduction — sans étudier l’alimentation, le séjour ou le repos. « Seules cinq espèces d’oiseaux sont indiquées dans le dossier », écrivait l’AE, « alors que la diversité des habitats laisse supposer la présence d’une vingtaine d’espèces a minima », dont certaines sur la liste rouge des espèces menacées d’extinction en Picardie. « Il n’est pas possible dans ces conditions de conclure sur l’absence d’impact résiduel pour la biodiversité », concluait l’Autorité.

L’entreprise n’a pas limité l’imperméabilisation des sols causée par la création du parking géant

L’AE estimait également que puisque le projet « artificialisera 16,55 hectares de terres agricoles et naturelles », il était impératif de réduire cette empreinte en limitant l’imperméabilisation des sols du parking géant, et ce par deux moyens : en choisissant un revêtement naturel et filtrant afin de garantir l’écoulement des eaux, et en réduisant la taille du parking par la mise en place d’un plan de transports en commun pour les salariés.

Une augmentation allant « jusqu’à 8 % » du trafic de poids lourds sur l’autoroute A1 est prévue.

Mais, les projets Amazon dans l’Oise et la Somme — soutenus par le président de région, Xavier Bertrand, et par le sénateur Les Républicains Jérôme Bascher — n’ont pas été freinés par l’avis officiel de l’Autorité environnementale. La promesse de la création d’un bus urbain et de pistes cyclables a suffi à faire oublier les problèmes d’artificialisation des sols. Promesse non tenue, bien sûr : il n’y a ni bus urbain, ni pistes cyclables menant au site. Le feu vert a donc été donné à ce projet qui, selon les estimations de l’AE, entraînera à lui seul une augmentation allant « jusqu’à 8 % » du trafic de poids lourds sur la déjà très encombrée autoroute A1.

Pour la classe politique de la région, « écrire l’histoire », comme le dit Amazon, signifie pouvoir annoncer des créations d’emplois coûte que coûte. C’est ainsi que des nombreux dirigeants locaux, départementaux et régionaux se sont gargarisés des « 1.800 emplois créés » à Senlis — chiffre alors communiqué par Amazon. En fait, environ 340 emplois ont été créés à Senlis, selon le chiffre livré actuellement par la compagnie. Un chiffre qui ne devrait pas augmenter beaucoup si la firme poursuit son plan global, ici comme partout dans le monde : avancer vers la robotisation quasi totale de ses entrepôts.





[1Comme nous l’avons relaté dans cet article.


Lire aussi : Robots, scans, et novlangue : j’ai travaillé un mois dans un entrepôt Amazon

Source : Francis Correa pour Reporterre

Photos :
. chapô : Entrepôt Amazon de Senlis (Oise). © Mathieu Génon/Reporterre
. Octobre Rose : © Ewa Daria Dabrowska/Reporterre



Documents disponibles

  L’avis de l’Autorité environnementale.
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