123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageAnimaux

« Un lionceau saisi dans un garage » : que deviennent les animaux sauvés du trafic ?

Le parc Phoenix héberge 500 animaux (sauvages et domestiques), dont six soigneurs et un vétérinaire prennent soin.

L’État peine à trouver des parcs ou refuges pour accueillir perroquets ou tortues sauvés du trafic d’animaux sauvages. Reporterre révèle qu’un guichet unique est prévu pour centraliser les placements d’animaux saisis.

Nice (Alpes-Maritimes), reportage

Le ara ararauna agrippe ses serres au bord de la gamelle, juste de l’autre côté de la vitre de la volière du parc Phoenix de Nice. On observe les graines rouler dans son bec, on admire son plumage bleu et jaune impeccable. Le perroquet peut voler d’un bout à l’autre de la volière, entouré de ses congénères. Une deuxième vie, mais toujours en captivité. Avant d’atterrir dans l’écorefuge, cet ara vivait seul dans une cage posée dans la cuisine d’un appartement, avec un mélange de graines et de fiente au sol. L’oiseau a été confié par la justice. Tous les animaux du parc Phoenix sont issus d’une saisie, d’une confiscation ou d’un abandon.

Pour faciliter le parcours de cette faune sauvage exotique, la coordination de leur placement et de leur suivi sera confiée à l’Association française des parcs zoologiques (AFdPZ), annonce sa directrice à Reporterre, qui a eu la primeur de la nouvelle. Une centralisation inédite qui permettra une structuration, mais qui ne réglera pas le manque de places et de moyens.

Il n’existe pas de structure publique dédiée pour la faune sauvage exotique saisie. Leur accueil dépend de la capacité des parcs zoologiques. © Laurent Carré / Reporterre

Trouver un refuge peut ressembler au parcours du combattant. Il n’existe pas de structure publique dédiée pour la faune sauvage exotique saisie. Leur accueil dépend de la capacité des parcs zoologiques. Pour l’instant, les autorités à l’origine de la saisie (la douane, l’Office français de la biodiversité, la préfecture ou les pompiers) contactent les parcs et les refuges à la recherche d’une place. « On nous demande si on a la capacité d’accueillir, retrace Anthony Caucheteux, chef du pôle zoologique du parc Phoenix, géré et financé par la ville de Nice. Si on accepte, l’animal arrive dans une cage. Il observe une période de quarantaine et un vétérinaire l’inspecte. »

Des solutions « au cas par cas »

C’est la justice qui acte le placement définitif. « L’accueil des animaux issus de saisies représente un enjeu complexe en France, reconnaît le ministère de l’Écologie. En raison de l’absence de structure centralisée pour la gestion et le suivi de ces animaux, les autorités locales doivent pour le moment trouver des solutions au cas par cas. Chaque situation est ainsi évaluée en fonction de l’origine de l’animal, de son statut juridique et de son état sanitaire. »

Le parc Phoenix héberge 500 animaux (sauvages et domestiques), dont six soigneurs et un vétérinaire prennent soin. Il y a six ouistitis « saisis lors d’un contrôle de transport clandestin entre un laboratoire italien et un particulier ». Les 81 tortues d’Hermann sont toutes issues de confiscation. L’espèce la plus rare du parc est le lémur vari. Avec ses yeux comme des billes et son pelage noir et blanc, il est endémique de Madagascar. Le mâle et la femelle ont été retrouvés dans un camion en provenance d’Espagne et à destination d’un richissime propriétaire.

« C’est loin d’être un cadeau, dit Cécile Erny, directrice de l’AFdPZ et vice-présidente du comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Souvent les animaux sont abîmés psychologiquement et physiquement. Il faut vacciner, identifier, pucer. C’est beaucoup de frais et de temps passé pour réhabiliter cet animal. » D’autant qu’aucune dotation de l’État n’aide les structures pour la nourriture et les soins. Rien que pour remplir les gamelles, le parc Phoenix dépense 100 000 euros par an.

L’enclos des loutres dans le parc Phoenix, géré et financé par la ville de Nice. © Laurent Carré / Reporterre

Selon le ministère de l’Écologie, l’appel d’offres « en faveur d’une coordination centralisée pour le placement des animaux saisis » devrait être notifié « prochainement ». Ce guichet unique centralisera les placements d’animaux saisis. L’agent en charge d’une confiscation appellera alors ce bureau à la recherche de potentielles places. L’idée est de trouver le lieu adéquat en termes de temps de transport et de vie avec les congénères. In fine, ce sont toujours les autorités qui conservent la main sur la décision du placement.

« En créant un réseau national de centres d’accueil spécialisés, le titulaire du marché public sera en mesure d’identifier des places disponibles en temps réel et d’optimiser le placement des animaux dans des conditions conformes aux normes de bien-être animal », note encore le ministère.

Combien d’animaux sont placés ? Il est impossible de le savoir, aujourd’hui, tant les autorités concernées sont nombreuses. La centralisation permettra d’avoir « un état des lieux, une idée des flux, un bilan annuel », énumère Cécile Erny.

Trafic d’animaux sauvages

Ces indicateurs pourront redéfinir les actions de lutte contre le trafic de la faune sauvage. « Par exemple, le serval est une tendance émergente depuis deux ou trois ans, poursuit-elle. Il y a une explosion du trafic de ce petit félin qui comporte des dangers pour la biodiversité, notamment pour les oiseaux. Le refuge Tonga terre d’accueil dans la Loire a recueilli 33 servals depuis 2022. On peut potentiellement sensibiliser les cliniques vétérinaires, les éleveurs. Et, derrière, proposer des actions. »

Le commerce illégal d’animaux est le troisième le plus lucratif au monde, derrière les trafics de drogues et d’armes. En 2023, la douane a saisi 511 espèces vivantes dont 208 reptiles, 146 oiseaux, 28 araignées ou scorpions et 10 singes. Soit autant d’animaux à placer. « Nous sommes en lien avec les services vétérinaires et les différents types de structures et de zoos, dit Mongi Harbaoui du bureau de la communication des douanes. On a eu le phénomène des singes magot en provenance d’Afrique du Nord. Un lionceau a aussi été saisi dans un garage à Marseille. » Des tortues ont été retrouvées « scotchées sous le tableau de bord d’un véhicule » et des dizaines de colibris « insérés dans les pochettes d’un slip ».

« Un lionceau a aussi été saisi dans un garage à Marseille »

La grande majorité de ces animaux est protégée par la Convention de Washington. Les 180 pays signataires interdisent le commerce international d’espèces menacées d’extinction et réglementent le commerce d’autres espèces en passe de le devenir.

Le parc Phoenix refuse régulièrement des demandes de placement. « Ça arrive qu’on ne trouve pas de place, déplore Cécile Erny. Les douanes des grands aéroports parisiens saisissent régulièrement des caméléons et des scorpions. Un jour, une centaine était en transit entre l’Afrique et les États-Unis. Le temps de l’escale à Paris, nous ne sommes pas arrivés à trouver des places pour tous. Ils n’ont donc pas été saisis. Ils sont repartis. »

La nouvelle centralisation facilitera la lutte contre le trafic et le respect de la loi. « Ça participe aussi à la préservation de la santé humaine et de la faune domestique et sauvage car accueillir permet de mettre en quarantaine en prenant toutes les précautions possibles et d’opérer un suivi vétérinaire. Cela limite la propagation de zoonose. »

La semaine dernière, deux cacatoès rosalbin ont été confiés par l’OFB au parc Phoenix. Après un séjour en quarantaine, ils rejoindront la volière.


 

AU PARC PHOENIX, UNE VIE EN CAPTIVITÉ

La deuxième vie de ces animaux saisis reste un quotidien en captivité. « Ils sont dépressifs, les serpents », lance un visiteur en traversant l’insectarium, où un boa constricteur et un boa arc-en-ciel sont enroulés. Sa compagne est rebutée par les « vitres sales », la « peinture qui se dégrade ». La mousse en déco est tombée et les plantes sont en plastique. « Les vraies plantes apportent des bactéries, se défend Anthony Caucheteux, chef du pôle zoologique du parc Phoenix. Pour la mousse et les vitres, ce n’est qu’esthétique. »

Entre notre venue en visiteur lambda et l’invitation pour l’interview, les vitres ont été lavées et l’eau des axolotls a été changée. Deux lecteurs de Reporterre nous ont contacté pour pointer l’état de cet insectarium : « Sur leur site internet, tout est beau, dit cette habitante niçoise. C’est un écorefuge qui fait de belles choses. La com est très bien faite mais arrivée sur place, c’est la désillusion. » « Est-ce qu’il y a vraiment un sauvetage des espèces ou c’est un leurre pour faire de l’argent et du voyeurisme animal ? On observe des animaux en cage », déplore le second. Deux visions s’opposent sur cette vie en captivité.

Le porc-épic est seul pour des raisons de cohabitation, assure le parc. © Laurent Carré / Reporterre

Le parc se défend : il y a des herbes folles pour que les tortues puissent se cacher, le porc-épic est seul pour des raisons de cohabitation, l’eau des loutres est trouble « parce qu’il n’y a pas de chlore ». « On ne peut pas plaire à tout le monde, dit le directeur du parc Jean-Michel Meuriot. Ces gens n’ont pas de solution, ils ne rapportent que les problèmes. Ils font de l’anthropomorphisme. »

Le parc Phoenix dispose d’une autre salle, au calme et fermée au public, avec des terrariums. Serpents et iguanes vivent à l’écart, avec moins de stress et moins de bruit derrière la vitre. Trop petit, l’enclos des tortues a été reconstruit à l’air libre. 

Le ministère de l’Écologie indique que ses services « n’ont pas été informés des problèmes d’entretien signalés » et qu’il va « prendre l’attache de la direction départementale de la protection des populations (DDPP) des Alpes-Maritimes afin d’évaluer la situation et de veiller à ce que les conditions de vie des animaux soient conformes aux exigences de bien-être animal ».

legende