Macron au Salon de l’agriculture : le chaos, et toujours pas d’écologie
Les agriculteurs regardent le débat avec Macron sur les écrans géants du Salon de l'agriculture, le 24 février 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Les agriculteurs regardent le débat avec Macron sur les écrans géants du Salon de l'agriculture, le 24 février 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Emmanuel Macron a été chahuté lors d’une journée d’inauguration chaotique au Salon de l’agriculture, le 24 février. Pendant son débat avec les agriculteurs et au cours de sa déambulation, il a encore caricaturé les sujets liés à l’écologie.
Paris, reportage
« C’est que des paroles, nous on veut des actes. Ça fait trois semaines qu’il parle, mais il n’y a rien qui change ! » Assis sur une botte de foin, le regard fixé sur son téléphone, Yann Puech, éleveur dans l’Aude, n’était pas convaincu par le débat improvisé, le 24 février, entre Emmanuel Macron et des agriculteurs.
Dans le hall 1 du parc des expositions de Paris, quelques hommes accoudés à une barrière en bois suivaient également l’échange, retransmis en direct sur toutes les télévisions du Salon de l’agriculture. Mais la majorité des exposants n’y prêtait même pas attention.
« Je n’ai rien regardé, je préfère m’occuper des vaches ! » lançait en rigolant Amélie Kauffmann, éleveuse venue de l’est de la France. D’autres s’étaient carrément assoupis entre leurs animaux, à même la paille, lassés d’attendre. Jamais les allées du Salon de l’agriculture n’avaient été aussi vides, un samedi d’ouverture à 11 heures.
Des centaines de visiteurs s’étaient pourtant déplacés, mais tous étaient retenus à l’extérieur du bâtiment, bloqués par des CRS. La raison : les débordements survenus un peu plus tôt, au moment de l’arrivée d’Emmanuel Macron.
Échanges de coups
Lorsque le chef de l’État a pénétré sur le site, peu avant 8 heures, il ne s’est pas arrêté devant les agriculteurs qui l’attendaient depuis le petit matin, préférant monter immédiatement petit-déjeuner à l’étage, avec les représentants des organisations syndicales agricoles.
Des dizaines de manifestants ont alors forcé l’entrée du parc des expositions, et envahi le hall 1. Une vague de t-shirts aux couleurs de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), syndicat majoritaire de la profession, et de bonnets jaunes floqués Coordination rurale (deuxième syndicat agricole français) s’est déversée dans les allées. Des coups ont été échangés avec le service de sécurité, sous les sifflets et les meuglements de bovins apeurés. « On est chez nous ! » scandaient les agriculteurs, entre quelques « Macron démission ! ».
La situation était tellement tendue que des CRS ont été appelés en renfort, et l’ouverture du Salon au public a dû être reportée. Devant l’impossibilité de déambuler sereinement parmi les stands, l’Élysée a soudainement annoncé que le président allait « débattre » à l’étage, avec quelques délégations de syndicats agricoles. Un grand débat entre « l’ensemble des acteurs du monde agricole » avait pourtant déjà été annoncé le 22 février, avant d’être annulé au dernier moment, l’invitation faite au mouvement écologiste Les Soulèvements de la Terre (SLT) ayant créé la polémique, notamment au sein de la FNSEA.
« Je démens totalement cette information, totalement ! Je n’ai jamais songé, initié une telle invitation ! » s’est emporté Emmanuel Macron devant la presse, rappelant qu’il avait demandé la dissolution des SLT — depuis annulée par le Conseil d’État — et assimilant le mouvement à un groupe violent envers les agriculteurs et leurs fermes. Des conseillers présidentiels avaient pourtant mentionné cette invitation devant des journalistes, et les SLT ont depuis assuré que l’Élysée avait bien cherché à les contacter.
« Contrairement à ce que voudrait faire croire Emmanuel Macron et la FNSEA, Les Soulèvements de la Terre sont nés avec l’objectif de lutter pour la préservation d’une agriculture paysanne, contre l’artificialisation et l’accaparement des terres. Nous ne sommes pas contre les agriculteurs », a écrit le mouvement dans un communiqué publié le 24 février. Les SLT ont notamment organisé des actions avec des agriculteurs de la Confédération paysanne, à plusieurs reprises.
« On veut des solutions »
Mais le « débat » au Salon de l’agriculture s’est donc fait sans eux. En quelques minutes, les services du président de la République ont improvisé une rencontre dans une grande salle à la lumière jaune. Emmanuel Macron, debout, au centre de la pièce, était entouré d’exploitants syndiqués à la FNSEA, la Coordination rurale ou encore aux Jeunes agriculteurs. La Confédération paysanne a refusé de participer, critiquant une « opération de com’ » et une « énième mascarade ».
Pendant deux heures, les récits se sont succédé : les 100 heures de travail par semaine, le manque de revenus, la concurrence jugée déloyale de l’Ukraine (qui exporte massivement des céréales et du sucre), les normes environnementales perçues comme de « l’écologie punitive »… Le tout, retransmis donc sur tous les écrans du Salon.
En bras de chemise, l’air compatissant, demandant systématiquement aux agriculteurs d’où ils venaient, Emmanuel Macron a écouté les différents témoignages, puis essayé de défendre la situation. « La ferme France, c’est faux de dire qu’elle est en train de se casser la gueule, elle reste forte, elle produit », a-t-il insisté, mettant en avant une représentation productiviste et refusant l’image « catastrophiste ». « C’est pas une catastrophe, le nombre de suicides dans la profession ? » a interrogé un homme. « On ne va pas refaire le débat, on veut des solutions ! » s’est agacée une femme.
Quelques jours après le « point d’étape » fait par le Premier ministre, Emmanuel Macron a donc complété la liste des annonces. Le chef de l’État a déclaré que le projet de loi agricole, repoussé à de nombreuses reprises, serait présenté en conseil des ministres le 20 mars. Il a également affiché sa volonté d’instaurer des prix planchers « filière par filière », pour aller plus loin que les lois Égalim actuelles et garantir un revenu aux producteurs agricoles.
Une surprise, Marc Fesneau, ministre de l’Agriculture, étant encore opposé aux prix minimums il y a un mois. Les députés de la majorité présidentielle avaient même voté contre une proposition de loi de La France insoumise (LFI), en novembre, qui proposait une mise en place de ces prix planchers. La Confédération paysanne — qui portait cette revendication depuis longtemps — s’est réjouie de cette annonce, en précisant toutefois attendre les détails de sa mise en place. Le chef de l’État a aussi évoqué la constitution d’un « plan de trésorerie d’urgence » dès le 26 février, et un rendez-vous à l’Élysée dans trois semaines pour lancer « un plan d’avenir à horizon 2040 ».
Déambulation
Au bout de deux heures de discussion et quelques tapes dans le dos, Emmanuel Macron est redescendu couper le ruban du Salon, permettant enfin l’ouverture du hall 1 au public. Le chef de l’État a ensuite commencé sa tranquille déambulation entre les allées, pendant que les agriculteurs toujours mécontents étaient contenus, quelques mètres plus loin, par les CRS et le service de sécurité.
Durant sa visite, le chef de l’État a continué à caricaturer les enjeux écologiques. La consommation de viande ? « J’ai toujours défendu la viande, je suis flexitarien comme on dit », a affirmé le président, faisant mine d’ignorer les rapports montrant que nos objectifs climatiques ne pourront être atteints qu’avec une réduction de la consommation de produits d’origine animale, et un accompagnement de leurs producteurs. L’utilisation de pesticides ? « Je suis pris entre ceux qui gueulent parce que ça ne va pas assez vite, et ceux qui trouvent que ça va trop vite », a-t-il déclaré, quelques jours après avoir modifié l’ambition du plan de réduction de 50 % des produits phytosanitaires.
« Il ne faut pas céder à certaines revendications qui impliqueraient un recul de la transition environnementale. Je ne veux pas qu’on envoie à la société le signal qu’on est contre l’environnement et pour les produits phytos », pensait de son côté Luc Sassel, éleveur originaire de l’Orne — tout en estimant que le gouvernement était « à l’écoute du mal-être du monde agricole » et tentait « d’apporter des réponses ».
Un avis que ne partage pas Jérôme Canival, céréalier dans l’Eure. « Emmanuel Macron ne respecte pas notre profession », tonnait-il, avançant la concurrence déloyale induite par les traités de libre-échange. Plus loin, une éleveuse normande confiait être « au bord du burn-out » et avoir pensé à mettre fin à ses jours il y a quelques mois. Les yeux rougis, elle expliquait craindre pour l’avenir de ses enfants, encore adolescents, qui comptent reprendre la ferme. Son appel était celui de tant d’autres au parc des expositions ce jour-là : « On a vraiment besoin d’aide. »