Mais pourquoi les partis proches de l’écologie s’opposent-ils ?

6 octobre 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Mais au fait, pourquoi est-il si difficile à des partis intégrant l’écologie dans leur matrice de s’unir ? Quels sont les points de désaccord ? Autant le savoir, pour parvenir à les surmonter.


Pour réfléchir avant La Rencontre de Reporterre, lundi 6 octobre : L’écologie au cœur de la reconstruction politique.


Une convergence parfois déjà expérimentée sur certains territoires. Mais qui dit convergence dit aussi divergences en amont. Sur le plan théorique et pratique, il y a des désaccords entre ces familles politiques. Or, pour faire route commune, encore faut-il assumer ses différences.

D’Europe Ecologie-Les verts (EELV) au Parti de Gauche (PG) en passant par Nouvelle Donne (ND), Ensemble ! ou le Parti pour la Décroissance (PPLD), voici une synthèse des principaux points de clivage entre ces mouvements.

1 - Quel rapport au capitalisme ? Des visions économiques différentes

C’est le tout premier argument qui sort du côté du PG, d’Ensemble ! ou du PPLD : la critique du productivisme et du capitalisme. « Nous partageons la première avec EELV, et la seconde avec le Parti Communiste », nous dit Martine Billard, ex co-présidente du PG aux côtés de Mélenchon.

Autrement dit, EELV est accusé de ne pas remettre en cause le capitalisme : « Ce parti a toujours refusé de se déclarer anticapitaliste », explique celle qui s’occupe désormais de l’international au PG après avoir milité pendant seize ans chez EELV.

« Ce n’est jamais dit sous cette forme, mais il y a un discours ambigu autour de la croissance verte, comme si le verdissement du capitalisme permettait de transformer la société dans un sens écologique », reconnaît Patrick Farbiaz, proche de l’aile gauche d’EELV.

Partie il y a quelques mois d’EELV pour rejoindre ND, Isabelle Attard confirme : « Nous ne nous revendiquons pas anticapitalistes, nous sommes pour une régulation et pour une décence à tous les niveaux ».

Au PG, on dénonce des solutions qui s’en remettent aux marchés, à l’image des droits à polluer. Et on prône la planification écologique comme outil pour en sortir, grâce à une politique de nationalisation, à l’image de ce projet de grand pôle public de l’Energie où EDF, GDF, Total, Areva seraient renationalisés.

« Il s’agit plus de socialisation que d’étatisation, précise Corinne Morel Darleux. Parmi les sociétaires, il n’y aurait pas que l’Etat mais aussi des citoyens, des producteurs d’énergies, des associations, etc. ». Elle n’est pas opposée à l’existence d’une économie de marché, « mais celle-ci ne peut pas assurer la gestion des biens communs ».

- Dessin du Parti pour la Décroissance -

Pour Denis Vicherat, membre du mouvement Utopia, la posture anticapitaliste n’est pas suffisante : « On ne veut pas simplement abroger le capitalisme, on veut le dépasser. En ce sens, il me paraît plus intéressant de travailler autour de la notion de croissance, qui est un principe inhérent au capitalisme ». C’est ce à quoi s’attache notamment Nouvelle Donne, jeune parti politique que Patrick Farbiaz présente comme néo-keynésien.

Avec la réduction du temps de travail, la sortie du tout-croissance est au cœur des réflexions économiques du mouvement : « Il faut rompre avec le PIB, mettre d’autres objectifs directs à sa place pour laisser se dégonfler la dimension croissance », suggère Dominique Méda, intellectuelle proche de Nouvelle Donne. Elle parle de post-croissance : le refus d’utiliser le mot décroissance, voilà un trait commun à la majorité de ces mouvements.

Seul le PPLD assume le terme en tant que tel. Un moyen d’imposer son regard : « Les autres partis ont une vision encore très économiciste, nous dit Stéphane Madelaine, membre du PPLD. Ils s’échinent tous à trouver des leviers pour que l’économie aille mieux, et cela passe souvent par la création de travail marchand. Or, ce n’est pas une fin en soi. Nous sommes les seuls à vraiment insister sur la création d’un revenu de base associé à un revenu maximal autorisé ».

2 - L’Europe, oui, mais laquelle ?

C’est l’autre grande pierre d’achoppement – « déterminant » selon Dominique Méda. Pour le Parti de Gauche, qui s’est d’ailleurs créé dans la dynamique du « non » au référendum de 2005, l’Europe est une source principale des problèmes. Le contexte néo-libéral actuel renforce la conviction que celle-ci n’était qu’un alibi à « la construction d’un marché intérieur favorisant la libre-circulation et la consommation de masse », selon Corinne Morel Darleux.

Est ainsi défendu un niveau d’intégration beaucoup moins important que ce que prône EELV, favorable à une grande Europe des régions et au « fédéralisme différencié ». Nouvelle Donne s’appuie également sur les outils européens tels que l’initiative citoyenne européenne pour faire avancer leur problématique, notamment autour du climat – à l’image des mille milliards sur le climat demandés par Pierre Larrouturou. Ce qui vaut à ces partis d’être qualifiés d’« euro-béats » par le PG.

Pour certains, la question reste très liée au système capitaliste dominant : « C’est plus une décision d’ordre stratégique qu’un désaccord profondément intellectuel. Le PG reste un parti internationaliste, ce qui fait par exemple que Mélenchon refuse la sortie de l’Euro », analyse Jérôme Gleizes, ancré à la gauche d’EELV.

Côté PG, on n’en demande pas moins la sortie des traités européens, « qui ne donnent plus aucune marge de manœuvre et imposent l’austérité néo-libérale », dixit Martine Billard. Mais toutes les questions ne sont pas tranchées, à l’image du référendum écossais sur lequel le parti ne s’est pas positionné.

A la différence d’EELV, qui avait appelé à l’indépendance. « Tout en demandant l’intégration à l’Union européenne, qui impose la soumission aux traités de fonctionnement de l’UE qui réduit justement cette indépendance… », s’étonne Corinne Morel Darleux. L’enjeu est ainsi placé autour de la souveraineté populaire qu’entame l’intégration européenne.

- Corinne Morel Darleux -

3 - Quelle échelle pour l’organisation du pouvoir ?

La question européenne révèle surtout une vision très différente de l’échelle à laquelle doit s’organiser le pouvoir : si EELV met la régionalisation au cœur de son projet politique, le PG y voit le risque d’inégalités territoriales accrues. « Selon le niveau de richesse des régions, les citoyens ne seront pas logés à la même enseigne. C’est une rupture des principes républicains », nous explique-t-on.

A l’image de la planification écologique – « un terme qui fait hurler chez les Verts » selon Martine Billard – on y défend la nation comme échelon le plus pertinent de l’action publique. C’est le cas du budget : « On fait comment si toutes les régions n’ont pas les mêmes ressources pour la rénovation thermique ?, demande Corinne Morel Darleux. Plus on transfère de pouvoir fiscal, plus on prend le risque d’une société à deux vitesses ».

Cette vision jacobine est critiquée par certains mouvements aux traditions plus libertaires. « Le PG reste engoncé dans l’idée d’une superstructure, estime Antoine Lagneau, ancien militant d’EELV. Où est la place du citoyen dans la planification ? Il faut aller beaucoup plus loin dans la réflexion sur la gouvernance locale, mais je ne crois pas que le PG s’intéresse beaucoup au mandat impératif par exemple… ».

« Le localisme n’est pas forcément le meilleur garant de la démocratie », répond Corinne Morel Darleux. Qui prend l’exemple des gaz de schiste : l’Etat-nation reste aujourd’hui le meilleur échelon pour traiter cette question – à travers une loi sur les permis d’exploration – alors que l’UE tarde à trancher une position et qu’un système régionalisé ferait courir le risque de voir certains territoires se lancer dans l’aventure ?

« Mais c’est aussi cette même logique qui a présidé à la construction du nucléaire, alors que les énergies renouvelables sont décentralisées par nature », rétorque Patrick Farbiaz.

4 - La structuration interne : des partis qui fonctionnent différemment

Cette organisation du pouvoir est également un argument en interne, pour différencier les partis. Alors qu’EELV donne aujourd’hui l’image d’un parti explosé dans tous les sens – où la base militante se retrouve de moins en moins dans les cadres du parti qui se déchirent entre plusieurs motions – le PG est assimilé à un bloc homogène. A l’image du jacobinisme qu’il porte, le PG se caractériserait par un « centralisme démocratique » dans son fonctionnement interne.

Y a-t-il un problème de démocratie au PG ? « Les communiqués de presse sont collectifs et ne sont jamais envoyés par une seule personne », répond Martine Billard, qui dément par ailleurs tout mythe autour du culte du chef : « Jean-Luc est violemment contre. Lors des meetings présidentiels, vous entendiez des « résistances ! », jamais de « Mélenchon président ! ». C’est assez unique, il me semble… ».

Si Ensemble ! apparaît aujourd’hui comme un rassemblement beaucoup plus hétéroclite de différents courants de la gauche, tandis que le PPLD considère que « la forme partidaire est un peu révolue » selon Stéphane Madelaine, Nouvelle Donne défend une nouvelle pratique de la politique. Pour Isabelle Attard, « la façon de faire est aussi importante que le contenu du programme ».

- Isabelle Attard -

Si elle a quitté EELV pour différentes raisons d’ordre éthique – l’abandon de la lutte sur le non-cumul des mandats, l’abdication sur la réserve parlementaire, des responsables politiques rattrapés par des affaires, etc. –, elle estime avoir retrouvé confiance grâce au mode de désignation des candidats de ND pour les européennes : « C’était un jury populaire, et non le Bureau national du parti, qui désignait les têtes de liste ».

Denis Vicherat, d’Utopia, reconnaît là un fonctionnement novateur : « ND est le seul parti avec une structuration aussi horizontale ». Mais la démarche reste expérimentale, et le projet loin de constituer un programme. La dimension militante ferait encore défaut : « Nouvelle Donne ne construit pas un rapport de force institutionnel, juste une opinion », regrette ainsi Jérôme Gleizes.

5 - Des stratégies politiques en débat : faut-il participer au jeu institutionnel ?

Pour beaucoup, c’est cette stratégie politique dans le champ institutionnel qui constitue le plus grand verrou au regroupement des forces. « L’aspect tactique brouille des alliances qui seraient largement possibles sur le fond », estime Patrick Farbiaz.

Beaucoup l’admettent : ce qui différencie les mouvements en politique, ce sont aussi les actes. « Nous sommes d’accord sur le constat, et globalement sur le chemin de transformation. Ce qui pose problème, c’est la méthode », explique Jérôme Gleizes, ancré à la gauche d’EELV. Et la participation au gouvernement cristallise la fracture à ce sujet.

- Jérôme Gleizes, EELV -

« EELV s’inscrit dans une stratégie de gauche plurielle classique où on essaye de trouver un accord avec le parti socialiste afin d’obtenir des élus au nom de la transformation des politiques publiques. L’idée, c’est que pour agir sur le réel, il faut participer aux exécutifs », résume Patrick Farbiaz.

Mais beaucoup dénoncent là une stratégie-piège qui s’est refermée sur le parti vert. « A accepter des compromis toujours plus insupportables et à devoir gérer les méfaits du capitalisme, EELV s’est laissée emporter dans les rouages du système et a perdu la radicalité originelle des Verts », analyse Stéphane Lavignotte, membre d’Ensemble et ancien des Verts.

Il rappelle la pensée de Serge Moscovici : « Il ne s’agit pas seulement de changer les institutions, mais la culture de la société. Il ne faut pas perdre de vue ce changement plus profond ».

Jérôme Gleizes, lui, soutient que la singularité du moment politique justifie un changement de stratégie – celle menant à « dealer » avec le social-libéralisme là où les autres formations optent pour la rupture.

Il dénonce la stratégie de Mélenchon, qui ne permet pas le contre-pouvoir : « La violence avec laquelle il pousse les gens dans des situations d’irréversibilité, en tapant par exemple sur tous les socialistes de manière indifférenciée, ne peut pas permettre de créer un nouveau rapport de force social… ».

6 - Des cultures politiques différentes : de quelle écologie parle-t-on ?

Tous ces points de clivage sont l’héritage de cultures politiques très différentes. La matrice idéologique n’est pas la même entre le PG qui développe son « écosocialisme », et les historiques de l’écologie politique d’EELV. « Il ne faut pas oublier que plusieurs courants de la gauche anticapitaliste comme la Ligue communiste révolutionnaire participaient déjà aux grandes luttes écologistes dans les années 1970 », rappelle toutefois Stéphane Lavignotte.

On croirait presque à une bataille pour le monopole de la « vraie » écologie politique. Si Patrick Farbiaz reconnaît volontiers « un gros effort théorique du PG sur l’écosocialisme pour faire fusionner la tradition socialiste du mouvement ouvrier avec une écologie populaire », un doute persiste dans d’autres milieux écologistes sur l’authenticité de la démarche.

« Le Parti de Gauche a peut-être avancé sur l’écologie, mais il reste un partenaire du Parti Communiste au sein du Front de Gauche. A-t-il vraiment fait son deuil du productivisme ? A-t-il complètement tranché la question du nucléaire ? Veut-il remettre en cause l’économie industrielle ? », interroge Antoine Lagneau.

Pour Stéphane Lavignotte, « on ne peut plus faire le procès du productivisme à ce parti. Par contre, il persiste dans une vision assez naïve des sciences, et l’on peut regretter l’absence de critique de la technique ». Il reconnaît que le mot écosocialisme fait toutefois débat au sein d’Ensemble !, qui reste gêné par la formule : « Le terme renvoie trop aux anciens modèles… ».

Des divergences à la convergence ?

Il y a donc des divergences profondes : « C’est légitime, il en faut. Le tout, c’est de savoir « s’opposer sans se massacrer » comme disait Marcel Mauss », note Denis Vicherat.

Ces divergences se construisent toutefois dans un cadre commun, celui de la critique de la « vieille gauche » : « Celle-ci, notamment représentée par le Parti Socialiste ou le Parti Communiste, n’a jamais intégré la notion de « Nature » dans son logiciel. Le constat est resté bloqué sur la confrontation capital-travail, et la solution sur l’idée de relance par la croissance et l’industrie », poursuit Denis Vicherat.

Aussi, pour peu que ces divergences soient assumées, beaucoup reconnaissent qu’il n’en est pas d’irréconciliables. « Le rapprochement est désormais légitime car ces mouvements s’accordent sur la nécessité de conjuguer question sociale et question écologique, de mettre l’une au service de l’autre. Il faut construire des ponts », estime Dominique Méda. Autrement dit, l’heure de la convergence serait donc venue : pour cela, rendez-vous ce soir.



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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. Dessin : Tommy pour Reporterre
. Isabelle Attard : Nouvelle Donne
. Chapô : Wattrelos à gauche
. Mélenchon : Wikimedia (Pierre-Selim/CC BY 3.0)
. Jérôme Gleizes : EELV

Lire aussi : « Ayez de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace », Entretien avec Edgar Morin.


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