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« Mais pourquoi les riches devraient-ils faire plus d’efforts que les autres pour le climat ? »

3 février 2016 / Marie Astier (Reporterre)



Depuis quelques mois, Reporterre arpente les quartiers populaires pour parler de climat avec leurs habitants. Pour être équitables, nous nous sommes aussi rendus dans les quartiers huppés pour demander aux « riches » ce qu’ils pensent du changement climatique.

Première idée, commencer par le marché de Neuilly-sur-Seine. L’ancien fief de Nicolas Sarkozy, dans les Hauts-de-Seine, est en tête des villes accueillant le plus d’habitants qui payent l’ISF (l’impôt sur la fortune), après Paris.

En ce mercredi matin, la moyenne d’âge est élevée et les clients dispersés au marché des Sablons. Première difficulté, comment repère-t-on un riche ? Je vise une fourrure, qui s’échappe le mot « journaliste » à peine prononcé. Je me poste alors à proximité de l’étalage de coquilles Saint-Jacques du poissonnier. Double échec, deux couples de vieux déclinent prestement ma demande d’interview.

« Les hors-bords, on pourrait s’en passer »

Finalement un papy accepte de me répondre. « Faut faire des efforts, estime-t-il. Moi, je me chauffe à dix-huit degrés et ça me suffit ! Chacun doit prendre ses responsabilités. » Devant le vendeur de champignons, une Neuilléenne se demande si « ce n’est pas du bourrage de crâne, tellement on parle du climat en ce moment. Je me méfie de la désinformation. Et puis, il faut penser aux pollutions sonores et visuelles aussi, il faudrait que les gens soient mieux éduqués et ramassent leurs déchets ».

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« Faut faire des efforts. Moi, je me chauffe à dix-huit degrés et ça me suffit ! »

Sourire bienveillant, Denise avoue habiter à Neuilly, « mais pas pour le plaisir ». Elle est partagée : « Il y a une influence humaine sur le climat, mais je crois que, de toutes façons, il y a aussi la loi de la nature. » Elle le reconnaît, elle « ne fait pas grand-chose ». « Mais je suis très respectueuse des consignes et je trie mes déchets », tempère-t-elle.

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Denise : « Il y a une influence humaine sur le climat, mais je crois que, de toutes façons, il y a aussi la loi de la nature. »

Lydie, vêtue de bijoux et d’une doudoune, a constaté les bouleversements du climat : « Certaines plages où j’allais il y a trente ans sont désormais presque inexistantes ! » Elle dit en parler beaucoup en famille et faire sa part : « Je fais le tri des bouteilles, des épluchures et même des produits de beauté. Par exemple, Clarins, ils sont très bien, ils reprennent les emballages. Tout le monde peut faire sa part. Quand on voit les hors-bord en mer Méditerranée, par exemple, c’est superflu, les riches pourraient s’en passer. »

Beaucoup des badauds croisés avouent être dubitatifs. « Est-ce un cycle naturel ou est-ce l’homme qui a abîmé la Terre ? s’interroge Michelle, qui vit depuis 40 ans dans ce quartier aisé. Il y a probablement des deux. Mon père était ingénieur des Mines, on n’est pas des sots ! »

« Une vaste fumisterie »

L’enquête se poursuit au marché de l’avenue du Président Wilson, dans le 16e arrondissement de Paris. Un couple discute avec le fromager de la vente de certains de ses terrains à la campagne. Eux aussi s’échappent mais, cette fois, je les poursuis. « C’est une vaste fumisterie, peste le monsieur. Il faut bien que le gouvernement ait quelque chose à mettre sous la dent des gens, alors il a inventé cela ! »

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Le marché de l’avenue du Président Wilson, dans le 16e arrondissement de Paris.

Chez le fleuriste, j’aborde une femme en mocassins et veste matelassée. Elle cherche à m’éviter, je ne me laisse pas faire. « Depuis que le monde est monde, il y a des changements climatiques, lâche-t-elle exaspérée. Les intérêts économiques me préoccupent plus ! »

« Je ne fais absolument rien »

Justement, on se dit qu’on n’a pas assez parlé d’économie. Je repère le Sommet de l’économie organisé au Palais de Tokyo par le magazine Challenges. Sujet des débats : « Un climat de croissance. » De nombreux chefs d’entreprises figurent parmi les invités. Le cocktail du soir est le moment rêvé pour discuter avec les lecteurs de l’hebdomadaire.

Lorenzo travaille dans l’industrie. « Je ne vous dirai pas combien je gagne, sinon vous allez être jalouse », glisse-t-il. Il est convaincu que le changement « viendra par les entreprises. J’espère que leur business va s’orienter vers la lutte contre le changement climatique, car ce sont elles qui peuvent faire du lobbying auprès des pouvoir publics pour faire changer les lois ».

J’engage la conversation avec une jeune avocate, jupe noire et veste classe, qui travaille dans le conseil aux entreprises. « Je ne fais absolument rien, je ne trie même pas mes poubelles, dit-elle. Je suis allée une fois dans un magasin bio, cela m’a coûté tellement cher que je n’y suis plus retournée. Il y a une raison pour laquelle les produits peu chers et polluants existent. Donc, pour se permettre de lutter contre le changement climatique, il faut d’abord de la croissance », estime-t-elle. L’économiste Thomas Piketty est ce jour en couverture du journal favori de la jeune femme, Challenges. Il vient de publier une étude montrant que les riches polluent plus que les pauvres. Il propose donc que ces premiers payent pour l’adaptation des pays pauvres au changement climatique. « Il faut définir la notion de riche, se défend-elle. Et je ne vois pas pourquoi les riches devraient contribuer plus ! »

« Les pauvres polluent aussi »

Un peu plus loin, un verre de whisky Chivas à la main, deux cinquantenaires discutent. « Les entreprises ont un rôle fondamental à jouer, elles ont plus d’argent que les États, affirme le premier. Mais leur but est de faire du profit donc, si l’écologie leur permet de gagner plus, pour elles, c’est bon. » Cet ancien militaire est devenu guide touristique. L’étude de Thomas Piketty surprend notre interlocuteur. « Je reviens d’un mois en Afrique, raconte-t-il. Les gens pauvres ne peuvent pas acheter d’énergie, alors ils coupent les arbres, les transforment en charbon de bois et le vendent sur le bord de la route. Ce n’est absolument pas écologique ! Je pense que les pauvres polluent aussi, il n’y a pas que les riches. » Son collègue acquiesce : « En Amazonie, c’est pareil, il y a beaucoup de petites gens qui déforestent pour subsister. »

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Le guide touristique expert de l’Afrique (à gauche) et son compère écrivain.

« Je suis très pessimiste, reprend l’autre. Je voyage dans le monde entier, et je constate que les gens de base n’ont pas le sens de l’économie que m’ont enseigné mes parents, parce que ce n’est pas eux qui payent. Par exemple, en Afrique, pour les voitures professionnelles et les bus, ils laissent tourner le moteur même à l’arrêt parce que c’est le patron qui paye ! »

Cela fait à peine une demi-heure que le cocktail a commencé, les participants se dispersent déjà. Un couple de retraités reste à côté du buffet, Francine et Jean-Albert. Pour Madame, « il n’y a plus de saisons, plus de neige dans les Alpes », s’inquiète-t-elle, dénonçant tous les gâchis « de papier, d’emballages dans la grande distribution et de lumières, avec les bureaux qui restent allumés toute la nuit ! » « Ce sont surtout les bureaux administratifs », souligne son époux. Ancien ingénieur chez Schlumberger, il a travaillé dans la prospection de pétrole. Alors, il le tient de source sûre : « Les gens du Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], ce ne sont pas des scientifiques. Les bouquins de Claude Allègre, c’est quand même autre chose ! »

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Jean-Albert et Francine.

- Complément d’info : Selon une étude de l’ONG Oxfam publiée en décembre 2015, les 10 % d’habitants les plus riches de la planète émettent plus de 50 % des émissions de CO2.




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Source : Marie Astier pour Reporterre

Dessin : © Berth/Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre

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