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Matthieu Ricard : « L’altruisme est la seule réponse pragmatique aux défis du XXIe siècle »

27 avril 2016 / Entretien avec Matthieu Ricard



Figure spirituelle du bouddhisme, le dalaï-lama développe, dans son dernier livre, « Nouvelle Réalité », une réflexion sur la responsabilité universelle notamment concernant l’urgence environnementale. À l’âge de l’Anthropocène, explique Matthieu Ricard, qui est proche du dalaï-lama, l’homme doit changer individuellement pour changer le fonctionnement du monde.

Matthieu Ricard est docteur en génétique cellulaire, moine bouddhiste tibétain, auteur et photographe. Il est l’interprète pour le français du dalaï-lama.


Reporterre — Quelle relation le dalaï-lama entretient-il avec les problèmes environnementaux contemporains ?

Matthieu Ricard — Le dalaï-lama est un citoyen du Tibet, le « toit du monde », où naissent les fleuves qui abreuvent 45 % de l’humanité et où la biodiversité est immense, avec plus d’animaux sauvages que d’être humains. Né dans cet environnement, le dalaï-lama a toujours porté le message de la non-violence vis-à-vis des êtres humains, des animaux, de la nature. La non-violence ne consiste pas simplement à ne pas faire violence mais aussi à promouvoir quelque chose de constructif, de positif, de respectueux. C’est considérer autrui. Philosophiquement, le bouddhisme se fonde sur l’interdépendance de tous les phénomènes. L’interdépendance est donc au cœur de la compréhension du système écologique. Le bouddhisme n’a jamais eu aucun mal a être en harmonie avec tout ce qui consiste à reconnaître, d’abord, la globalité du système et, ensuite, l’importance à la fois d’un engagement personnel et la responsabilité globale. Comme le disait Martin Luther King : « Nous sommes tous venus dans des esquifs différents, mais nous sommes maintenant tous dans le même bateau. »

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Le monastère de Drepung, près de Lhasa, la capitale du Tibet


Quelles solutions le dalaï-lama évoque-t-il ?

Le dalaï-lama n’a cessé de mettre l’accent sur la compassion, la bienveillance et la solidarité. L’altruisme est la seule et unique solution pragmatique aux défis du XXIe siècle, dont la crise de l’environnement. Parce que, si on se fiche du sort des générations à venir, le problème environnemental ne nous concerne pas, on ne sera plus là ! Aussi complexe la question soit-elle, politiquement, économiquement et scientifiquement, elle revient, en fin de compte, à l’altruisme versus l’égoïsme. C’est pour ça que nous avons besoin de cette considération d’autrui, pour avoir aujourd’hui une économie plus positive, plus altruiste, pour avoir une plus grande justice sociale et moins d’inégalités et, surtout, pour préserver le sort de milliards et de milliards de générations à venir et des 8 millions d’espèces animales qui sont nos concitoyens en ce monde.


Quelle rôle détenons-nous dans l’écosystème ?

Le sort aujourd’hui est entre nos mains puisque nous sommes entrés dans l’Anthropocène. La question n’est plus seulement théorique : nous avons le pouvoir de détruire ou de préserver cette biosphère. Notre responsabilité s’en trouve immensément accrue et nous ne pouvons pas détourner le regard en disant que c’est pas notre affaire. C’est notre affaire à tous. C’est nous, individus, qui devons changer notre opinion pour que la culture change. Quand la culture changera, les institutions changeront à leur tour, parce que les membres d’une nouvelle culture n’éliront plus les mêmes responsables. Cela ne sera plus les divisions entre la droite et la gauche, nous saurons tous nous unir pour sauvegarder cet univers qui est le nôtre.


Le pape François a publié en juin 2015 une encyclique sur la protection de l’environnement. Peut-on la comparer avec le nouvel ouvrage du dalaï-lama ?

Oui et non, dans la mesure où le dalaï-lama ne représente pas les 250 millions de bouddhistes dans le monde, bien qu’il soit une grande figure morale de notre temps. Le christianisme, lui, n’a pas toujours eu une vision très claire à propos de l’environnement, notamment des animaux, mais l’ensemble de conseillers scientifiques très pertinents et bien informés du pape François ont fait que cette encyclique a un poids immense sur le plan moral pour tous les chrétiens et pour l’ensemble de l’humanité. Je crois que c’est un événement majeur, et le point de vue qu’aborde le dalaï-lama dans son dernier ouvrage s’inscrit dans cette optique. On peut espérer que l’ensemble des grands représentants des religions mais aussi de l’éthique, qu’elle soit religieuse ou laïque, parlent tous avec la même voix, le même cœur et la même intelligence.

- Propos recueillis par Isaline Bernard


- Nouvelle réalité, vers l’âge de la responsabilité universelle par le dalai-lama et Sofia Stril Rever, Les Arènes, 248 p., 19 €.




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Lire aussi : « L’écologie n’est rien d’autre qu’une interrogation sur notre rapport au monde »

Source : Isaline Bernard pour Reporterre

Photos :
. chapo : le monastère de Drepung, près de Lhasa, la capitale du Tibet. Flickr (Dennis Jarvis/CC BY-SA 2.0)
. portrait de M. Ricard © Isaline Bernard/Reporterre

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