Médecins, ils sortent de leur cabinet pour lutter contre l’intoxication du monde
- © Camille Besse / Reporterre
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Cadmium, PFAS, pesticides... Face à la pollution mortifère du monde, ces trois médecins rencontrés par Reporterre sortent de leur cabinet pour alerter sur les causes environnementales des maladies.
La pétition record contre la loi Duplomb sera enfin débattue à l’Assemblée nationale le mercredi 11 février. Des manifestants profitent de l’occasion pour se rendre devant l’hémicycle afin de dénoncer le nouveau texte déposé par Laurent Duplomb. Le sénateur républicain auteur de la loi éponyme propose de réautoriser l’utilisation de deux insecticides interdits en France : le flupyradifurone et l’acétamipride. Et compte bien, cette fois, contourner la censure du Conseil constitutionnel.
En France, bien des médecins s’opposent à ces mesures dangereuses pour l’environnement comme pour la santé humaine, dont Mélanie Popoff, Anne Melin et Pierre Souvet.
Mélanie Popoff, médecin « déter » pour une « médecine radicale »
Contrairement au Royaume-Uni et à la Suisse, où des médecins se sont joints au mouvement Extinction Rebellion en créant une branche Doctors for XR, ils sont peu nombreux à s’afficher aux côtés d’activistes lors de manifestations ou d’actions de désobéissance civile en France. C’est le cas de Mélanie Popoff, médecin scolaire parisienne. Elle compte bien, mercredi 11 février, se rendre au rassemblement contre la « loi Duplomb 2 », qui relève selon elle « à la fois d’un déni scientifique et d’un déni démocratique ».
« De nombreuses maladies pourraient être évitées si la régulation des pesticides était à la hauteur des savoirs scientifiques, mais visiblement les profits des grands noms de l’industrie chimique passent avant la protection de la santé publique », s’indigne la cofondatrice d’Alliance Santé planétaire, une association qui milite pour la reconnaissance des effets des activités humaines sur la santé des vivants et l’équilibre des écosystèmes.
Puisque les alertes scientifiques et médicales ne suffisent visiblement pas, « il faut aller plus loin », estime la médecin. Elle a donc décidé de « sortir de [son] cabinet » pour investir la rue, les manifs et les blocages, « aux côtés des personnes concernées », comme celles réunies au sein du Collectif des victimes de pesticides de l’Ouest ou de Cancer Colère.
Face à une « contamination de l’environnement et des corps devenue incontrôlable », la praticienne appelle à une « médecine radicale » qui ne se limite pas à rechercher les causes comportementales ou génétiques des pathologies, mais aussi sociales, environnementales et politiques, et à « couper le robinet à la source ».
Entre la « loi Duplomb 2 » qui pointe le bout de son nez et la directive européenne Omnibus qui ouvre la voie à des autorisations illimitées de certains pesticides, Mélanie Popoff fustige des décisions politiques « à rebours des connaissances scientifiques » et de ses propres observations dans son cabinet. « De plus en plus d’enfants présentent des troubles qu’on voyait beaucoup moins avant : puberté précoce, troubles du neurodéveloppement (troubles du spectre autistique, de déficit de l’attention ou des retards de langage) », liste Mélanie Popoff.
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Son combat, ce sont d’abord les perturbateurs endocriniens, auxquels elle a consacré un livre : Perturbateurs endocriniens, on arrête tout et on réfléchit ! (éd. Rue de l’Échiquier, 2023). Ces substances, parmi lesquelles se trouvent certains pesticides, interagissent avec le système hormonal. En novembre 2025, avec son confrère généraliste Louis-Adrien Delarue, Mélanie Popoff était devant l’usine du géant de l’agrochimie BASF, près de Rouen, où des militants des Faucheurs volontaires ont découvert des stocks de Fipronil, une substance active interdite d’usage dans l’Union européenne.
Elle tenait à être présente devant les grilles de cette entreprise dont l’activité génère une forte pollution dans l’eau de la Seine et la nappe phréatique, notamment à l’acide trifluoroacétique (TFA). Ce PFAS, un polluant éternel, est issu de la dégradation de certaines substances telles que le flufénacet commercialisé par BASF. Ce perturbateur endocrinien reconnu est interdit dans l’Union européenne depuis mars 2025.
Anne Melin, en quête de réponses sur les cancers pédiatriques
Pollutions agricoles, industrielles, champs électromagnétiques… De son côté, Anne Melin veut explorer toutes les pistes. La vie de cette médecin généraliste dans l’Eure a basculé le 20 janvier 2022 lorsqu’elle a appris que sa fille de 8 ans était atteinte d’un cancer de la thyroïde. « L’échographiste a posé la sonde, et mon monde s’est écroulé », se souvient la Normande de 43 ans. Anne Melin est passée « en mode warrior » pour accompagner son enfant dans son traitement, tout en s’interrogeant sur les causes : « J’ai fouillé dans les études scientifiques et j’ai découvert que ce type de cancer est quasi inexistant chez les enfants prépubères. » Sa fille a d’ailleurs été intégrée à une étude sur les tumeurs rares en pédiatrie.
En quête de réponses, la praticienne s’est mise à chercher du côté des facteurs environnementaux. Installée dans son cabinet de Saint-Pierre-lès-Elbeuf depuis 2013, elle observait déjà des évolutions qui l’interrogeaient dans sa patientèle : « Davantage de troubles pubertaires, ainsi que de cancers du sein et du poumon chez des patients qui ne fument pas et n’ont pas d’exposition professionnelle. » « Dans nos études, on est formés à des statistiques, et certaines pathologies qui paraissaient rares à l’époque sont désormais fréquentes », constate la médecin généraliste.
« Certaines pathologies qui paraissaient rares à l’époque sont désormais fréquentes »
Anne Melin a rencontré d’autres mères d’enfants malades de Pont-de-l’Arche et Igoville, deux communes du nord de l’Eure, où l’Agence régionale de santé a identifié un cluster de cancers pédiatriques. Réunies au sein de l’association Cancers, la vérité pour nos enfants, elles ont lancé une analyse des cheveux de leurs enfants. « On y a retrouvé tout un tas de cochonneries : du plomb, du cadmium, des métaux comme le mercure, le chrome ou le nickel, parfois au-delà des moyennes nationales voire des seuils de toxicité », relate Anne Melin.
Du côté des autorités sanitaires, « les portes se ferment ». Santé publique France a estimé, après investigations, qu’il n’était pas nécessaire de poursuivre la surveillance renforcée sur la zone. Un « coup dur » pour Anne Melin, car le cancer de sa fille n’a pas été pris en compte dans la surveillance concentrée sur les leucémies. Loin d’abandonner la bataille, l’association poursuit les analyses dans l’eau, puis prochainement dans les sols et l’air.
Pierre Souvet, un cardiologue traqueur de poisons
À quel point notre environnement pèse sur notre santé ? Lorsque nous lui posons la question, Pierre Souvet, président de l’association Santé Environnement France nous renvoie vers un rapport de 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimant que 24 % de la mortalité dans le monde peut être attribuée à des facteurs environnementaux modifiables, tels que la pollution de l’air ou les méthodes agricoles. Depuis près de vingt ans, le cardiologue multiplie les interventions dans des colloques et les interviews dans les médias, jusqu’à être entendu à l’Assemblée nationale.
Sa bataille pour la santé environnementale est née dans son cabinet de cardiologie à Vitrolles, au nord de Marseille, près de l’étang de Berre, zone hautement industrielle et polluée. « À l’époque, les autres cardiologues me regardaient avec de grands yeux quand je leur parlais des liens entre pollution de l’air et santé cardiovasculaire », se souvient le praticien. Des années plus tard, l’OMS estimait que 68 % des décès prématurés liés à la pollution de l’air extérieur étaient dus à des cardiopathies ischémiques — une quantité de sang insuffisante transportée jusqu’au muscle cardiaque — et des AVC.
Au fil de ses recherches dans les méandres des publications scientifiques, le cardiologue a fait la connaissance des polychlorobiphényles, de leur petit nom PCB. Interdits depuis 1987, ces polluants organiques persistants se sont accumulés progressivement dans l’environnement, notamment dans les sédiments de rivière. Pierre Souvet leur a consacré la toute première étude de l’association Santé Environnement France (Asef) lorsqu’il l’a cofondée en 2008, pour examiner l’imprégnation aux PCB chez des riverains du Rhône : « On s’est aperçu que ceux qui mangeaient le plus de poissons étaient les plus contaminés. » Le spécialiste a poursuivi sa traque des poisons de notre quotidien, des benzènes et formaldéhydes dans les crèches aux bisphénols dans les biberons.
Récemment, il a hérité du surnom de « Monsieur Cadmium ». Ce métal, qui provient principalement des engrais minéraux importés, imprègne fortement la population française. Il est reconnu cancérogène, mutagène, toxique pour la reproduction et soupçonné d’être impliqué dans des atteintes cardiovasculaires. « La toxicité du cadmium n’est plus à démontrer, elle fait consensus », souligne le praticien. En juin dernier, il a écrit avec des collègues médecins libéraux un courrier adressé au gouvernement faisant part de leur « grande inquiétude » face à cette contamination croissante au cadmium, qualifiée de « bombe sanitaire ». Ses alertes ont été entendues par des élus : l’Assemblée nationale débattra jeudi 12 février d’une proposition de loi pour interdire l’import et l’épandage d’engrais phosphatés contenant du cadmium.