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ReportageLuttes

Des activistes bloquent une usine BASF… et découvrent une substance interdite en Europe

Le 17 novembre 2025, devant l'usine normande bloquée de BASF.

Des centaines de militants ont bloqué l’usine normande du géant agrochimique BASF pour dénoncer la production d’un pesticide interdit en Europe et exporté vers le Sud global. Ils dénoncent un « colonialisme chimique ».

Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Normandie), reportage

« Ils ne voulaient pas qu’on voie, mais on a vu ! » se réjouit Marie, une Bretonne de 78 ans, habillée de son t-shirt flanqué du logo des Faucheurs volontaires. Avec une vingtaine d’autres militants du mouvement, elle vient de s’introduire sur le site classé Seveso seuil haut du géant de l’agrochimie BASF, à Saint-Aubin-lès-Elbeuf, au sud de Rouen, pour y réaliser une « inspection citoyenne » des produits présents.

Cette « inspection » était l’objectif de l’action à laquelle se sont joints, lundi 17 novembre au matin, des centaines de militants d’organisations écologistes (Faucheurs volontaires, Soulèvements de la Terre, Extinction Rebellion), de la Confédération paysanne et des victimes des pesticides (Cancer colère, Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest). 

Une partie des militants est passée par la grille principale pour accéder à l’intérieur du site de l’usine. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Peu avant 8 heures, une marée de combinaisons blanches a déferlé sur l’entrée du site, où se trouvaient déjà quelques tracteurs qui y avaient placé des bottes de foin et déversé de la terre. Une fois la barrière entrouverte à la force des bras, les Faucheurs volontaires se sont dirigés vers le bâtiment 120. À l’intérieur, ils ont découvert des dizaines de cartons avec l’inscription : « Fipronil Technical, Régent técnico ».

Pas de doute. Il s’agissait bien du principe actif d’un insecticide commercialisé en enrobage de semences sous l’appellation « Régent » par le chimiste allemand BASF, pourtant interdit dans l’agriculture en France et dans le reste de l’Union européenne pour ses dégâts sur les abeilles.

Du fipronil, interdit aux usages agricoles en France, a été retrouvé par cartons entiers dans le bâtiment 120 de l’usine par les Faucheurs volontaires. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

« Je comprends leur action, l’enjeu est lourd », réagit un salarié présent dans le bâtiment de BASF. « Je vois bien les informations passer sur ces produits, et moi-même j’ai peur pour ma santé en travaillant ici, mais je ne peux pas mettre ma carrière en jeu », dit-il. Rapidement, les militants ont été malmenés par la police, jusqu’à être mis à terre pour certains.

Deux gardes à vue signalées

Sollicitée par Reporterre, l’entreprise n’a pas répondu à nos questions concernant la découverte du stockage, ni sur la quantité de fipronil produit, stocké et expédié depuis le site de Saint-Aubin-lès-Elbeuf.

En revanche, son service de communication annonce qu’une plainte « sera déposée prochainement », dénonçant « des intrusions, des dégradations de matériels, des comportements pouvant porter atteinte à la sécurité du site et des attitudes d’intimidation à l’égard des personnels », au cours de l’action. Les organisateurs de la mobilisation indiquent que deux participants ont déjà été placés en garde à vue.

Les faucheurs volontaires qui ont inspecté les produits fabriqués par BASF ont ensuit été violemment appréhendés par les services de sécurité et par la police, avant d’être nassés et contrôlés. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

En juin 2025, les Faucheurs volontaires avaient déjà identifié la présence d’un insecticide prohibéen France, le Fastac, sur un autre site de BASF près de Lyon. Une découverte qui avait conduit à une inspection des services de l’État.

Sur le site normand de BASF, d’où sortent annuellement 1 500 tonnes de produits phytosanitaires, ils doivent encore déterminer si la marchandise stockée était uniquement la substance active, le fipronil, ou bien le produit fini, le Régent. Une information qui s’avérera décisive, car la loi Egalim interdit depuis 2022 « la production, le stockage et la circulation en France de produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives non approuvées en Europe »

Les Faucheurs volontaires avaient déjà découvert en juin un insecticide prohibé dans sur un autre site de BASF. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

L’interdiction concerne donc le produit fini, et non la substance active. Une faille exploitée par les industriels pour expédier des substances interdites en dehors de l’Europe, en toute légalité, malgré leur dangerosité. Ainsi, BASF ne se cache pas de commercialiser du fipronil, principalement à destination des « marchés brésiliens (canne à sucre, soja), nord-américain (termites), japonais (riz) et européens » (sic), est-il indiqué sur son site internet.

Reboucher les « trous dans la raquette » de la loi

« On n’a pas le droit de produire le gâteau, mais on peut produire la farine, le sucre et les œufs, c’est absurde », s’indigne Jean-Luc, faucheur volontaire de 73 ans et paysan retraité. Le 4 décembre, il sera reçu par des députés avec d’autres membres du collectif pour tenter de reboucher ces « trous dans la raquette » de la loi Egalim.
 

«  On n’a pas le droit de produire le gâteau, mais on peut produire la farine, le sucre et les œufs, c’est absurde  », dit Jean-Luc, faucheur volontaire et paysan à la retraite. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Si les usages agricoles du fipronil sont interdits, en raison du risque aigu pour les abeilles, il n’en reste pas moins présent dans de nombreux produits antiparasitaires pour les animaux de compagnie et dans des produits à usage domestique contre les infestations. L’Agence indépendante de protection de l’environnement des États-Unis le classe comme « cancérogène possible ». Selon la fiche toxicologique produite par l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), il est également « très toxique pour les organismes aquatiques ».

En juin 2025, sept associations ont déposé une plainte pénale contre BASF en raison des rejets massifs dans la Seine d’acide trifluoroacétique (TFA), un polluant éternel de la famille des per- et polyfluoroalkylées (PFAS), utilisé dans la fabrication du fipronil. L’entreprise a déclaré à la direction régionale de l’environnement de Normandie avoir rejeté 87 kg de polluants éternels directement dans le fleuve le 23 mai 2024, un record. 

Des tracteurs ont déposé des bottes de foin et déversé de la terre à l’entrée du site de BASF. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

« On est ici parce qu’il faut couper le robinet de production des pesticides à la source », explique au mégaphone Mélanie Popoff, membre de l’Alliance santé planétaire. La médecin de santé scolaire rappelle le « consensus scientifique » autour de la nocivité des pesticides et des PFAS, et estime que « la loi est à la traîne par rapport à nos connaissances ».

« On voit dans nos cabinets de plus en plus de cas de cancers pédiatriques »

Son confrère, Louis Adrien Delarue, médecin généraliste en Charente, a lui aussi tenu à « sortir de sa réserve ». Il est représentant d’Alerte des médecins sur les pesticides, un collectif « né du constat qu’on voit dans nos cabinets de plus en plus de cas de cancers pédiatriques, de troubles du neurodéveloppement et d’infertilités ». Face à cette « épidémie liée aux facteurs environnementaux », il appelle à revoir la réglementation, notamment en prenant en compte les effets cocktails.

Sur les plusieurs centaines de personnes qui ont participé au blocage, les organisateurs déplorent deux interpellations. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

« Chaque particule de PFAS produite ici restera parmi nous des centaines voire des milliers d’années, jusque dans nos cellules pour détraquer le fonctionnement même de la vie », complète Fleur Breteau, du collectif Cancer Colère, qui qualifie l’entreprise de « fabrique de maladies ».

Les militants et victimes de maladies liées à l’exposition aux pesticides sont d’autant plus remontés que BASF met en avant sa production de composants contre le cancer. « Répandre des poisons puis soigner les maladies qu’ils provoquent, c’est un business indigne », réagit Fleur Breteau.

«  Répandre des poisons puis soigner les maladies qu’ils provoquent, c’est un business indigne  », dénonce la militante et fondatrice de Cancer Colère Fleur Breteau. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

BASF n’est pas seulement dans le viseur pour les risques environnementaux et sanitaires liés à son activité en France. Selon les organisateurs de l’action, 4 500 plaintes ont été déposées dans le monde à l’encontre de BASF en raison de contaminations liées aux PFAS rejetés par le groupe. Alors que se déroule la COP30 à Belém, au Brésil, l’action se veut donc également « internationaliste et décoloniale », insiste Béret [*], des Soulèvements de la Terre.

Au cours des prises de parole devant l’usine, la militante lit une lettre adressée par des mères brésiliennes de l’État de Ceará, au nord-est Brésil, qui luttent contre l’épandage de pesticides par drones : « Entendez-vous le cri qui viennent des communautés les premières touchées ? »

Alors que la COP30 bat son plein à Belém, les activistes ont rappelé leur solidarité avec les Brésiliens et tous les peuples chez qui ces molécules sont autorisées. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

« Les pesticides les plus toxiques sont exportés depuis l’Europe vers le Sud Global, cela s’appelle du colonialisme chimique, dit Morgan Ody, coordinatrice générale du mouvement paysan international Via Campesina, représenté par une délégation à la COP30. Mais si ces produits sont dangereux pour nous, ils le sont aussi au Brésil, au Mali ou en Indonésie. »

Face à des autorités et des responsables politiques qu’ils estiment trop laxistes vis-à-vis des géants de l’agrochimie comme BASF, Benoît, porte-parole des Soulèvements de la Terre, prévient que les militants souhaitent « multiplier ces actions partout en France ». Il annonce qu’une carte des sites français de production et de stockage des pesticides sera bientôt diffusée.




Notre reportage en images :


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