Traitements « miracles » pour perdre du poids : l’État condamne deux labos... sans agir contre la malbouffe
Les laboratoires Novo Nordisk et Eli Lilly ont été sanctionnés en France. - © Renan Coquin / Reporterre
Les laboratoires Novo Nordisk et Eli Lilly ont été sanctionnés en France. - © Renan Coquin / Reporterre
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Deux producteurs de traitements anti-obésité ont été condamnés à verser près de 2 millions d’euros pour leurs publicités déguisées. Leur marketing, agressif et culpabilisant, occulte les facteurs liés à l’environnement.
« J’ai décidé d’agir, pour moi & pour ma santé. » C’est le message attribué à une personne en surpoids dans des campagnes d’affichage diffusées au printemps 2025, qui envahissaient les couloirs du métro parisien. Derrière ces publicités présentées comme de la « prévention » ? Le laboratoire danois Novo Nordisk... qui commercialise des traitements anti-obésité.
Son concurrent étasunien Eli Lilly avait lui aussi lancé une campagne de « sensibilisation » intitulée « l’obésité, c’est un truc de malades » en avril 2025.
À eux deux, les laboratoires ont écopé d’une amende record de près de 2 millions d’euros infligée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Que leur reproche-t-elle ? Une publicité subtilement déguisée pour leurs médicaments, commercialisés sous le nom de Mounjaro (Eli Lilly), de Sadenxa ou Wegovy (Novo Nordisk). À l’origine, la molécule est prescrite aux personnes atteinte de diabète de type 2 (c’est le fameux médicament Ozempic) mais celle-ci a vu son usage détourné pour garantir une perte de poids rapide. Prescrits contre l’obésité, ces traitements ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale.
Une maladie multifactorielle et environnementale
Si ces laboratoires richissimes usent d’un marketing agressif et très direct ailleurs — aux États-Unis par exemple — il est interdit, en France, de faire la promotion de médicaments soumis à une prescription médicale. Et ce, pour éviter que les médecins se voient réclamer des traitements. Par ailleurs, ces derniers peuvent provoquer de graves effets secondaires... en plus de laisser à penser que l’obésité, une maladie multifactorielle et environnementale, se règle à coups de médicaments hors de prix.
Le scandale sanitaire du Mediator, coupe-faim déguisé en antidiabétique et prescrit, essentiellement à des femmes, pour perdre quelques kilogrammes et ayant provoqué entre 500 et 1 500 morts, est toujours présent dans les esprits.
« Quand on voit les montants des amendes, on se dit qu’il faudrait les rediriger pour réaliser de la réelle prévention, réagit Anne-Sophie Joly, fondatrice du Collectif national des associations d’obèses. L’obésité touche 10 millions de Français, cela provoque des maladies, c’est un véritable sujet de santé publique et malgré tout, c’est le parent pauvre de la société, l’État n’est pas à la hauteur du désastre. Tout le monde n’a pas les moyens de bien manger. On nous dit “arrêtez de bouffer, vous ne serez pas gros”, c’est plus compliqué que cela et cela demande des moyens publics de l’expliquer. »
« L’État n’est pas à la hauteur du désastre »
Audrey Morice, chargée de campagne de l’ONG Foodwatch, abonde auprès de Reporterre : « Le marketing derrière ces médicaments anti-obésité fait peser une lourde responsabilité sur les choix individuels alors que c’est l’industrie agroalimentaire nous inondant de malbouffe qui nous rend malades. Freiner le marketing décomplexé des labos pharmaceutiques, c’est une étape importante. Mais il faut aller plus loin : nos décideurs politiques doivent traiter le problème à la source et encadrer l’industrie de l’alimentation malsaine souvent ultratransformée, tellement profitable mais délétère pour la santé. »
Des pubs « de nature à induire en erreur le public »
Les laboratoires n’en sont pas à leur coup d’essai. Le 8 octobre 2024, Novo Nordisk a mis sur le marché en France le Wegovy, pour un coût compris entre 274 et 365 euros par mois. Quinze jours avant, il avait préparé le terrain en investissant dans une campagne de « sensibilisation » à l’obésité dans des titres comme Le Figaro, L’Obs et Le Monde, ainsi que sur Youtube et avec un affichage en gare. Elle incitait à « parler à [son] médecin » de l’obésité : sous-entendu, dans le but d’obtenir une ordonnance.
Voilà pourquoi l’Agence du médicament a infligé cette amende de 1 million d’euros à Novo Nordisk pour la promotion indue de son traitement Sadenxa, soit le maximum prévu par les textes, à laquelle s’ajoutent 783 830 euros pour celle de son deuxième médicament anti-obésité, le Wegovy, précisent des décisions publiées le 4 mai par la police sanitaire. Eli Lilly, elle, a écopé d’une amende de 108 766,50 euros pour sa campagne en faveur du Mounjaro.
Pour justifier sa fermeté, l’Agence du médicament a estimé que ces communications sont « de nature à induire en erreur le grand public, en laissant penser à toute personne estimant qu’elle a des kilos à perdre, nonobstant son poids et son indice de masse corporelle (IMC), qu’elle pourrait se voir prescrire une spécialité indiquée dans le traitement de l’obésité ». Et ce, alors que ces traitements « ne doivent pas être utilisés à des fins esthétiques pour perdre du poids hors situation d’obésité et, une telle utilisation expose à des risques pour la santé » et sont « de seconde intention, en cas d’échec de la prise en charge nutritionnelle, et en association à un régime hypocalorique et à une activité physique », précise l’ANSM à Reporterre.
Ces médicaments, présentés comme miracle sur les réseaux sociaux, permettent bien de perdre du poids le temps des injections, mais celui-ci est repris une fois le traitement arrêté sans changement d’habitudes alimentaires et liées à l’exercice physique. Les effets indésirables comme les nausées, diarrhées, vomissements, constipations ou les inflammations du pancréas, eux, sont moins relayés.
Des partenariats entre le labo et les pouvoirs publics
L’obésité touchait 18 % des Français en 2024 et 21 % des ouvriers et ouvrières, selon l’étude Oféo menée à la demande de la Ligue contre l’obésité… sur financements de Novo Nordisk.
Le laboratoire s’immisce dans tous les trous béants laissés par l’État : Mediapart avait révélé que la mairie à l’époque écologiste de Strasbourg avait signé dès 2021 un partenariat avec le géant danois pour mener des actions de prévention au diabète et à l’obésité dans les quartiers défavorisés et financer une cartographie précise des personnes atteintes dans l’agglomération strasbourgeoise. Autant de précieuses données recueillies pour la firme.
Par cette décision historique de l’ANSM, la stratégie de contournement de la loi des entreprises pharmaceutiques — financer des campagnes dites de santé publique d’apparence neutre — est largement mise à mal à l’aube de la période estivale. Le laboratoire Eli Lilly maintient que sa campagne visait à « sensibiliser le public à l’obésité en tant que maladie chronique ». Novo Nordisk lui, indique contester « fermement la position de l’ANSM » et examiner « toute éventuelle voie de recours contre cette décision ».
Les affiches de Novo Nordisk dans le métro parisien renvoyaient en 2025 vers audeladupoids.fr, un site prétendument informatif sur la prise en charge de l’obésité — en réalité piloté par le laboratoire danois donc. De quoi pousser indirectement à la consommation et individualiser le sujet de l’obésité, provoquée par des facteurs pourtant environnementaux, notamment liés aux aliments néfastes pour la santé produits et promus par l’industrie agro-alimentaire.
Des « objectifs marketing », et non de santé publique
« C’est une très bonne chose que l’ANSM tape sur les laboratoires qui instrumentalisent la santé publique à des fins commerciales, ce qui peut induire des risques pour la santé en incitant une population qui n’est pas obèse à solliciter ces médicaments. Sous couvert de contributions à des objectifs de santé publique, en réalité, leurs campagnes répondent uniquement à des objectifs marketing. J’espère que ces sanctions leur serviront de leçons », commente Serge Herceberg, l’un des « pères » du Nutri-score, cet étiquetage nutritionnel que l’État refuse de rendre obligatoire.
L’équipe de l’Inserm qui l’a mis au point aimerait par ailleurs que Nova, l’indicateur des aliments ultratransformés dont la consommation augmente le risque de devenir obèse, soit intégré au Nutri-Score. Sans succès.
Lire aussi : Aliments ultratransformés : « Les méthodes sont les mêmes que l’industrie du tabac »
Philippe Froguel, généticien lillois spécialiste de l’obésité et du diabète, fort critique de ces géants pharmaceutiques, n’épargne pas les pouvoirs publics : « Il y a une certaine hypocrisie de la part de l’État : d’un côté, l’Agence du médicament sanctionne ces laboratoires mais de l’autre, le gouvernement laisse la prévention de l’obésité de côté et ne met pas en place de mesures coercitives pour inciter les industriels de l’agro-alimentaire à diminuer le sucre et à bannir le fructose de leurs aliments ou à interdire leurs publicités à destination des enfants. »
« Il y a une certaine hypocrisie de la part de l’État »
Foodwatch, l’application Yuka et le réseau France Assos Santé ont d’ailleurs lancé une pétition le 29 avril pour demander à encadrer la publicité des aliments ultratransformés et mettre en place un étiquetage clair sur les emballages de ces produits. En une semaine, elle a recueilli plus de 110 000 signatures.