Mégafeux australiens : quel avenir pour la faune et la flore ?

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22 janvier 2020 / Émilie Massemin (Reporterre)



Les forêts australiennes d’eucalyptus et d’acacias sont bien adaptées aux incendies. Mais l’ampleur des brasiers des derniers mois met en péril un grand nombre d’espèces animales et végétales, et la régénération des écosystèmes semble en partie compromise.

Grands eucalyptus transformés en torchères, ciel rouge de fin du monde, koala éperdu se jetant sur la gourde d’une cycliste… Depuis des semaines, les images en provenance d’Australie témoignent des pires incendies connus par l’île-continent. Depuis le début de la saison des feux, en septembre 2019, « 11 millions d’hectares ont brûlé, principalement en Nouvelle-Galles du Sud mais aussi dans l’État de Victoria » dans le sud-est de l’Australie, rapporte à Reporterre Raphaël Trouvé, ingénieur forestier et chercheur à l’université de Melbourne. Fait inédit, deux foyers ont embrasé 250 hectares et 440 hectares de forêts tropicales humides dans l’État du Queensland, habituellement épargnées par les brasiers. Les écosystèmes australiens calcinés pourront-ils se relever de ces incendies historiques ?

Germination d’eucalyptus quelques mois après l’incendie de janvier 2016 près de Yarloop, dans l’ouest de l’Australie.

Certains sont prévus pour. « C’est le cas des forêts d’eucalyptus et d’acacias, typiques des États de Victoria et de Nouvelle-Galles du Sud, qui n’existeraient pas sans les incendies », explique M. Trouvé. Les grands eucalyptus, qui atteignent 70 à 80 mètres de haut, sont tués par l’incendie mais, au moment de mourir, ils relâchent leurs graines. Ces graines sont très petites et n’ont aucune réserve ; elles ont besoin d’un sol mis à nu par le feu, sans la compétition des herbes, pour pouvoir germer. » Ainsi, deux ans après les grands incendies qui ont brûlé 400.000 hectares dans l’État de Victora en 2009, l’équipe de M. Trouvé était allée observer la régénération des eucalyptus dans les forêts calcinées : ils avaient alors mesuré une densité moyenne de repousse de 20.000 eucalyptus par hectare, soit deux arbres par mètre carré. En revanche, sans la chaleur des flammes, pas de descendance. « Les grands eucalyptus peuvent vivre jusqu’à 400 voire 500 ans, puis ils dégénèrent, poursuit l’ingénieur forestier. S’il n’y avait pas d’incendie pendant 500 ans d’affilée, ils seraient peu à peu remplacés par des forêts alluviales, qui se régénèrent dans un sous-étage sombre et sur un sol humide. C’est d’ailleurs ce qu’on observe au fur et à mesure qu’on se rapproche des cours d’eau et que la forêt brûle moins facilement. » Les acacias, eux, relâchent régulièrement leurs graines, qui vont s’accumuler dans le sol. Mais, là encore, c’est l’incendie qui déclenche la germination. Enfin, les eucalyptus des forêts des Alpes australiennes, plus petits et encore plus exposés aux flammes, ont peaufiné leur stratégie de survie : « Leurs bourgeons sont profondément enfouis dans le tronc, protégés par l’écorce, et ils conservent des réserves carbonées dans leurs racines, décrit M. Trouvé. Tout le houppier et les branches peuvent brûler, et l’arbre rester en vie : quelques années plus tard, on observe un tronc tout droit hérissé de multiples petites branches. »

Une superficie supérieure à celle du Portugal 

Pour autant, les conséquences de la vague historique d’incendies qui a carbonisé le sud et l’est de l’Australie, sur une superficie supérieure à celle du Portugal, restent gravissimes. Selon les estimations, obtenues en multipliant la densité de population d’animaux par hectare par le nombre d’hectares brûlés, plus d’un milliard d’animaux — mammifères, oiseaux et reptiles — auraient péri dans les flammes. Lundi 20 janvier, le ministère de l’Environnement et de l’Énergie australien a publié une liste préliminaire des espèces menacées de plantes, animaux et insectes ayant vu leur habitat ravagé par les flammes : 114 espèces menacées auraient ainsi perdu plus de la moitié de leur habitat au cours des derniers mois. Parmi les 272 espèces menacées victimes des incendies, 32 sont classées dans la catégorie « en danger critique d’extinction » de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Il y a bien le cas particulier du wombat, un marsupial des forêts montagneuses d’Australie capable de survivre dans ses vastes terriers élaborés, qu’il ouvre même à d’autres espèces comme des lapins, des lézards voire des wallabys pour les mettre à l’abri. Mais la plupart du temps, l’issue est tragique pour les animaux. « Jusqu’à 25.000 koalas ont été tués sur l’île Kangourou — un joyau en matière de conservation, puisque les animaux qui y vivent ne sont pas soumis aux renards, aux chats sauvages et aux maladies qui sévissent sur le continent, se désole Joe Fontaine, chargé d’enseignement en sciences de l’environnement et spécialiste de l’écologie des feux à l’université Murdoch de Perth, joint par Reporterre. Et nous savons que les décès vont se poursuivre, car ceux qui ont survécu aux flammes risquent de ne plus trouver ni nourriture ni abri. On a même vu des prédateurs qui profitaient des incendies pour manger leurs proies qui fuyaient la forêt pour échapper aux flammes. » « De nombreux koalas ont été réduits en cendre. Et si certains ont pu survivre, ils ne trouvent plus de nourriture et meurent de faim », confirme à Reporterre Deborah Tabart, présidente de l’Australian Koala Foundation.

Certains bourgeons sont enfouis dans les troncs, ce qui leur permet de résister aux incendies. Photo prise deux mois après un incendie.

Ensuite, les populations peuvent mettre des années à se reconstituer. C’est ce que M. Trouvé a pu observer avec le phalanger de Leadbeater, une espèce d’opossum endémique de l’Australie qui vit et se reproduit dans les cavités des vieux eucalyptus. Lors des incendies de 2009 dans l’État de Victoria, 30 % de l’habitat de l’espèce avaient été détruits et l’espèce était passée en catégorie « en danger » dans le classement de l’UICN. L’ingénieur avait alors été chargé de proposer des pistes de gestion forestière pour restaurer l’habitat des phalangers et favoriser leur retour. « Dix ans plus tard, on commence à retrouver des phalangers à certains endroits, constate-t-il. Il s’agit sûrement de phalangers qui vivaient en bordure de l’incendie et ont réussi à recoloniser certaines zones qui abritaient suffisamment d’arbres à cavités. Mais si les incendies affectent des espèces qui ont une distribution géographique réduite ou vivent en communautés isolées, ou sur des îles comme l’île Kangourou, il peut ne pas y avoir de recolonisation. » « Il y aura certainement des extinctions localisées », estime pour sa part Mme Tabart.

La perspective la plus menaçante est la destruction irréversible des forêts tropicales humides 

Ce qui va être décisif pour la récupération de la faune et de la flore, c’est l’évolution du climat dans les prochaines années. « Même les espèces qui survivent habituellement bien au feu peuvent être fragilisées par des sécheresses répétées, alerte M. Fontaine. Ainsi, nous avons documenté une réduction de 50 % de la production de semences de la banksia de Hooker, une espèce de fleur emblématique de l’Australie occidentale, en raison de la sécheresse et des fortes chaleurs. Cela menace directement sa capacité à se régénérer après un incendie. »

Deux mois après l’incendi de janvier 2016, près de Yarloop (ouest de l’Australie).

Autre facteur crucial, le nombre d’années qui s’écouleront avant le prochain incendie d’envergure. « Dans les forêts de grands eucalyptus des Central Highlands, le temps de retour moyen des incendies [durée moyenne entre deux incendies] est de 75 à 150 ans. Il est sûrement de cet ordre dans les forêts de grands eucalyptus qui poussent sur les contreforts du sud-est de la Nouvelle-Galles du Sud. Il est plus court, de 20 à 100 ans, pour les végétations plus rases des Alpes australiennes », énumère M. Trouvé. Si ces délais raccourcissaient trop, ce ne serait pas sans conséquence sur la régénération des forêts. « Si les arbres subissent plusieurs incendies d’affilée, leurs réserves finissent par s’épuiser, poursuit l’ingénieur forestier. J’ai un collègue qui a qualifié de “savanes des Alpes australiennes” un territoire de bush ayant subi quatre incendies d’affilée, et qui a fini par se transformer en prairie parsemée de quelques arbres isolés. » En particulier, les eucalyptus ont besoin d’un intervalle d’au moins vingt ans entre deux incendies pour pouvoir survivre. « S’ils subissent un nouvel incendie avant, ils disparaissent, tout simplement. La forêt devient alors un peuplement pur d’acacias, qui sont les seuls à se débrouiller grâce à leurs réserves de graines dans le sol. Ce processus peut être réversible, à cause de la colonisation progressive d’eucalyptus situés en bordure de zone. Mais c’est très long, parfois des centaines d’années. »

Surtout, la perspective la plus menaçante est la destruction irréversible des forêts tropicales humides, habituellement épargnées par les flammes. « Les forêts tropicales humides sont spécialisées dans des stratégies de tolérance à l’ombre et de croissance en hauteur. Elles ne possèdent pas les caractéristiques adaptatives des forêts d’eucalyptus, car le feu y est très rare », dit M. Fontaine. Et pourraient ainsi disparaître pour toujours dans les flammes des brasiers australiens.





Lire aussi : Mégafeux : « Nous ne vivons pas seulement dans l’Anthropocène mais dans le Pyrocène »

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Joe Fontaine
. chapô : deux mois après l’incendie de janvier 2016 près de Yarloop (ouest de l’Australie).

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