Musique, plantes et animaux, passions méconnues de Léonard de Vinci

Durée de lecture : 4 minutes

3 janvier 2020 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Dans « Léonard de Vinci et la nature », Patrick Scheyder, Allain Bougrain Dubourg et Francis Hallé abordent le savant et artiste italien sous les angles de la musique, du rapport aux animaux et du goût de la botanique. Une entreprise originale.

L’exposition consacrée à Léonard de Vinci (jusqu’au 24 février 2020) au Musée du Louvre, à Paris, a donné lieu à une avalanche de « beaux livres » consacrés au peintre, au philosophe, à l’ingénieur, à l’astronome qu’il fut. De cette tornade éditoriale que retenir ? Peut-être l’ouvrage sur Léonard de Vinci et la nature, au titre de l’originalité du sujet et du choix des trois auteurs sollicités. Ils sont donc trois, non spécialistes du touche-à-tout italien mais fins connaisseurs de quelques-uns des thèmes qu’il a abordés : le compositeur Patrick Scheyder, qui s’est fait une spécialité d’associer musique et nature dans des spectacles de bonne facture ; Allain Bougrain Dubourg, le président de la Ligue pour la protection des oiseaux ; et Francis Hallé, le défenseur le plus médiatisé de la cause des arbres en France.

Chacun aborde l’œuvre de Vinci sous l’angle qui lui est le plus familier. Si Patrick Scheyder évoque avec brio Vinci musicien (il improvisait sur la lira da braccio, l’ancêtre du violon), Francis Hallé parle en botaniste. Avec lui, on identifie les multiples végétaux qui figurent dans les tableaux du peintre — des plantains et un lysimaque dans Léda et le cygne, un lys (le lys de la Madone) dans L’Annonciation… — et, en plus grande abondance, dans ses carnets de croquis (viorne, violettes, chêne rouvre, genêt des teinturiers, euphorbes…). La liste est longue et, écrit Hallé, elle « donne une idée de l’intérêt que Léonard de Vinci porte à la flore européenne. Il est particulièrement attiré par les plantes d’eau, ce qui se comprend puisque l’eau, l’hydrologie et l’hydrodynamique ont été au centre de ses préoccupations — et l’une de ses passions — pendant la plus grande partie de sa vie. »

Étude pour une « Léda agenouillée au cygne », de Léonard de Vinci, vers 1505.

« Les hommes grossiers, de mœurs viles et de peu d’esprit [sont] un simple sac où leur nourriture entrerait et d’où elle ressortirait »

Au passage, le botaniste soulève un lièvre. À l’arrière-plan du tableau de L’Annonciation, peint en 1473, on distingue très nettement des araucarias, un végétal à la silhouette très facile à identifier (connu sous le nom de « désespoir des singes »). À voir leur taille, ce sont des arbres adultes, âgés au minimum d’une quarantaine d’années. « Quelle espèce du genre araucaria pouvait exister en Italie au début du XVe siècle », s’interroge le botaniste. Il ne peut pas s’agir d’une espèce importée du continent américain puisque Christophe Colomb n’y débarquera qu’une vingtaine d’années plus tard. Une variété venue du Pacifique Sud alors ? La ressemblance est frappante mais les îles qui les abritent ne seront découvertes par le capitaine Cook qu’à la fin du XVIIIe siècle. Qui donc a pu apporter des graines d’araucarias au XVe siècle ? « Je laisse aux historiens le soin de résoudre ce problème », esquive Francis Hallé.

« L’Annonciation », Léonard de Vinci, 1473.

Allain Bougrain Dubourg, lui, nous fait découvrir un Léonard de Vinci inattendu, qui ne fait pas de l’homme par principe une créature supérieure à l’animal. « Il me paraît, observe le peintre, que les hommes grossiers, de mœurs viles et de peu d’esprit [sont] un simple sac où leur nourriture entrerait et d’où elle ressortirait […] il me semble point qu’ils aient rien de commun avec l’espèce humaine, hormis le langage et l’apparence ; et pour tout le reste, ils sont fort au-dessous des bêtes. » Dans un autre texte, comme s’il s’agissait d’enfoncer le clou, Vinci en rajoute : « L’homme a une grande puissance de parole, en majeure partie vaine et fausse, écrit-il. Les animaux en ont peu, mais ce peu est utile et vrai et mieux vaut une chose petite et certaine, qu’un grand mensonge. »

On ne sera pas surpris d’apprendre que l’homme qui n’érige pas de barrière stricte entre l’humain et l’animal avait horreur de la souffrance animale. Pour rien au monde, raconte l’un de ses contemporains, Tommaso Masini, il n’aurait tué une puce. Était-il végétarien ? Allain Bougrain Dubourg est convaincu que oui mais sans en apporter la preuve. Et s’il le fut, on en ignore la raison. Peut-être par souci éthique, à moins que ce ne soit pour se préserver de la corruption des corps. Car, pour Léonard de Vinci, l’homme, tout comme l’animal, se résume à un « canal à aliments, une sépulture pour d’autres animaux ». Une vision pessimiste de l’humanité heureusement contredite par l’œuvre léguée par Leonardo, le génial Leonardo.


  • Léonard de Vinci et la nature, de Patrick Scheyder, Alain Bougrain Dubourg et Francis Hallé, éditions Ouest-France, 192 p., 30 €.




Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photo :
. chapô : L’Annonciation (détail), peinture de Léonard de Vinci, 1473. Wikipedia
. Léda et le cygne : Wikipedia

THEMATIQUE    Culture et idées
13 juillet 2020
En quête d’espace, la filière photovoltaïque lorgne les terres agricoles
Enquête
13 juillet 2020
Dans le Morbihan, le réseau d’assainissement défaillant empoisonne les huîtres et les consommateurs
Enquête
11 juillet 2020
Pièges à lapin, plantes comestibles et purificateurs d’eau : j’ai suivi un stage survivaliste
Reportage


Sur les mêmes thèmes       Culture et idées





Du même auteur       Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)