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N’dêm, le village sénégalais qui invente l’avenir de l’Afrique

1er septembre 2012 / Juliette Kempf (Reporterre)



...à N’dêm, village qui n’a jamais douté que l’amour était la base inébranlable de toute éducation, et qui a su le transmettre.

- N’Dem (Sénégal), reportage

Nous sommes au Sénégal. En pénétrant dans l’intérieur du pays à partir de Dakar jusqu’à la région de Diourbel, on est en plein Sahel – cette bande de terres qui traverse l’Afrique d’est en ouest et marque la transition climatique entre le Sahara au nord, et les savanes du domaine soudanien au sud. Nous avons roulé entre des champs immenses d’un vert éblouissant. Les baobabs de tous les âges et les acacias sont couverts de feuilles et disséminés à l’horizon, dans cette zone où la steppe fait doucement place à une savane arborée et sèche.

Mais nous sommes au mois d’août. Les premières grandes pluies ont eu lieu et ont reverdi ces campagnes, pour encore un ou deux mois. Le reste de l’année, le beige de sable reprendra ses droits, les feuilles disparaîtront, et les champs n’offriront plus de hautes céréales à cultiver. Depuis un siècle notamment, le désert a considérablement progressé vers le sud, provoquant dans le Sahel une sécheresse ascendante, et plusieurs famines.

Cependant, c’est une énergie profondément vivante que nous insuffle cette nature superbe, alors que nous nous rendons, assis sur la planche de bois d’une charrette tirée par un cheval, dans un village de brousse : N’dêm.

« En Afrique, on a coutume de dire que ce qu’il faut pour éduquer un enfant, c’est un village…. »

Quelques jours après, avec Aïssa Cissé, assises au sol sur la longue natte colorée qui couvre le sable, nous discutons de la question de l’éducation, douloureuse quand on songe au scepticisme du monde dans lequel il va falloir faire grandir nos enfants. Mais au travers de l’échange se tissent des liens d’amitié et de joie, parce qu’il a lieu dans la chaleur paisible d’un soir au ciel empli d’étoiles, à N’dêm, village qui n’a jamais douté lui que l’amour était la base inébranlable de toute éducation, et qui a su le transmettre.

Il y a 28 ans, Aïssa Cissé – Française – et son mari Serigne Babacar Mbow – Sénégalais -, arrière-arrière-petit-fils du premier fondateur de N’dêm, décident de s’installer dans cette région aride du Sénégal. Ils découvrent un village abandonné par les hommes, tous ayant fui la sécheresse pour la débrouille citadine, et où ne vit plus qu’une trentaine de femmes, d’enfants, de vieillards. Ils créent alors une association qui regroupe N’dêm et quatorze villages alentour, et engagent une lutte contre l’exode rural massif qui vide les campagnes sénégalaises pour surpeupler les villes, lesquelles ne parviennent pas à offrir des conditions de vie satisfaisantes et harmonieuses.

C’est aux villages, à l’économie locale et à la société rurale qu’il faut redonner vie. La première et absolue nécessité est l’eau. Il n’y a à ce moment-là qu’un seul puits situé au village voisin, par lequel passent, d’ailleurs, tous les peuples nomades en transhumance chaque année. Alors que les démarches pour l’accès à l’eau courante sont entreprises, les habitants de N’dêm y construisent une classe, puis une école, un bloc sanitaire, puis une maternité.

En 1996 est fêtée l’arrivée du premier forage – château d’eau. On peut désormais vivre de l’agriculture et de l’artisanat locaux. En 2005, alors que de nombreux hommes sont revenus et que les familles vivent à nouveau réunies sur leur terre, l’association devient l’ONG des Villageois de N’dêm. Ce nouveau statut permet d’élargir le rayonnement des investissements, et de se diriger vers plus de professionnalisme. Plusieurs centaines d’hommes et femmes sont salariés et, depuis l’origine du projet, les actions de l’ONG ont été profitables à des milliers de personnes.

De nombreux projets de coopération internationale ont vu le jour. Les réalisations de N’dêm ont lieu dans les domaines de l’entrepreunariat local, du commerce équitable, de la microfinance, des énergies alternatives, de l’agro-écologie, de la santé, de l’environnement et de la formation professionnelle. Tout ceci s’est construit et continue de se construire d’années en années, grâce à la confiance et à l’action du couple bienveillant. Parce qu’il n’est pas de doute que sans une foi profonde et éclairée, rien n’aurait été possible.

Serigne Babacar est le guide spirituel de la communauté. Il appartient à la confrérie soufie des Baye fall, née à l’instar du grand mystique sénégalais Mame Cheikh Ibra Fall, plus ardent disciple du revivificateur de l’Islam et saint Cheikh Ahmadou Bamba, au début du 20e siècle. Ce dernier a enseigné qu’il fallait « travailler comme si tu ne devais jamais mourir, prier comme si tu devais mourir demain ». Les Baye fall vivent leur spiritualité et rendent hommage à Dieu par le travail physique et par la dévotion. C’est aussi cette philosophie de la vie qui a contribué à développer N’dêm et d’autres régions du Sénégal, à y améliorer les conditions de vie, parce qu’elle invite à un travail qui, accompli avec ferveur, rencontre un sens ultime.

Quand nous sommes arrivés à N’dêm après plusieurs jours de voyage entre les grandes villes du Sénégal – Dakar, Thiès, Touba – fascinés et enchantés par ce que nous avons découvert, mais épuisés du tumulte des foules, nous avons immédiatement senti l’intense sérénité de l’air. Un baobab marque de sa présence millénaire l’entrée du village. Depuis la petite mosquée blanche, élégante dans sa simplicité, l’appel à la prière se mêle harmonieusement aux chants des oiseaux de mille couleurs, qui semblent soudain s’être multipliés. Contrairement à beaucoup d’endroits du Sénégal, aucun détritus ne traîne à terre. Entre les palissades de bois et les cases peintes de bleu et de blanc – les couleurs baye fall – saluant les gens que nous rencontrons et qui nous saluent, nous cheminons jusqu’au « daïra ».

Comme un petit village au sein du village de N’dêm, le daïra est son cœur, sa toute première origine. Le terme, qui signifie « école coranique », désigne particulièrement le lieu de vie et d’apprentissage collectifs des jeunes disciples Baye fall auprès de leur maître. Il est le lieu de l’éducation.

La vibration de paix qui s’y propage a raison de nous et, comme la plupart de ceux qui ont la chance d’y être menés au gré des chemins et des vents, nous y restons plus de temps que ce que nous avions imaginé.

Au daïra vit, dans une fluctuation continue d’arrivées et d’au revoir, une centaine de personnes. Cohabitent les jeunes disciples de Serigne Babacar, Sénégalais pour la grande majorité, dont certains ont entièrement grandi ici, et des habitants temporaires, souvent Européens, qui y vivent entre plusieurs jours et plusieurs mois. Ils découvrent l’histoire remarquable du lieu, et l’expérience de la vie collective.

Deux fois par jour, un appel retentit : « Baaaaaaaaaaaaaaaaaaaaye faaaaaaaaaaaaaaaallll ! »

C’est l’heure d’aller manger, tous ensemble sur les nattes disposées au sol, autour de grands plats collectifs de riz ou de mil. Par l’expérience de la vie quotidienne en Afrique, on comprend aussi ce que signifie : « Un Nord-Américain consomme 6 planètes, un Européen consomme 3 planètes, un Africain consomme ½ planète ! »

Le concept de possession, notamment, se trouve bien allégé du poids dont on l’accable souvent.

Les étrangers s’investissent aussi dans l’activité du lieu. En cette saison, elle est concentrée dans les champs pour la culture des céréales. Mais il y a toujours à faire, entre le maraîchage biologique qui fonctionne au goutte-à-goutte, le soin des chevaux et des chameaux, des enfants (!), le soutien logistique à la structure de l’ONG, le travail aux ateliers de production artisanale… les échanges humains autour de la musique et de la spiritualité.

Le village continue de grandir, comme il continue de faire grandir les êtres humains qu’il abrite.

Et sous le ciel immense et la lune de l’Afrique, entre les baobabs majestueux et les chemins de terre rouge, dans le vert flamboyant de la saison orageuse, ou dans le beige infini de la saison sèche, dans la lumière puissante du jour, ou dans la profondeur de la nuit, les jeunes Baye fall travaillent et honorent le sol de leur terre , en chantant de leurs voix puissantes des louanges au Seigneur de leur âme.

Ici, l’homme a le droit d’œuvrer pour ce qui lui semble juste.
Il a le droit de développer son esprit et son cœur sans qu’on lui en demande des comptes.
Il a le droit d’aimer l’autre, simplement parce qu’il est autre.
Il a le droit de dire que les objets sont illusion et ne l’intéressent pas.
Il a le droit de dire que l’essentiel est invisible.

Et de cheminer vers sa liberté.

..................................

Texte à quatre mains, inspiré du souffle de N’dêm

Creuser l’espace pour que croissent les racines.

Extraire la terre de la terre,
Que sorte la sueur de la peau.

Creuser l’espace pour que vienne le soleil,
et que surgissent branches, feuilles, fleurs et fruits.

Extraire la terre de la terre,
Que sorte la sueur de la peau.

Sur le tronc se sont créés des nids,
et sous les bras les muscles ont grandi.

Creuser l’espace pour naître et pour grandir.
Creuser l’espace pour écouter
ce que les étoiles veulent nous dire.

Extraire la terre de la terre,
Que sorte la sueur de la peau.





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Source : Juliette Kempf pour Reporterre

Info : ONG des villageois de Ndem

Photo : Ekieko

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