Faire un don
59145 € récoltés
OBJECTIF : 120 000 €
49 %
Pour une presse libre comme l'air ! Soutenir reporterre

Nimbin, la capitale australienne du cannabis, est avant tout une ville écolo

Durée de lecture : 6 minutes

17 juin 2015 / Pauline Moullot (Reporterre)

Nimbin, petite ville de Nouvelles-Galles du Sud de 2 000 habitants, est considérée comme la capitale hippie d’Australie. Ses habitants, militants pro agriculture biologique et développement durable, regrettent que leur commune soit surtout perçue comme la capitale du cannabis.


- Nimbin, Australie, reportage

« Cette femme à la marinière vient de me demander si j’avais de la marijuana ! » La vendeuse du magasin « Hemping Around » poursuit sa victime de ses invectives. Il est 9h du matin à Nimbin, la première ville hippie d’Australie. La femme à la marinière, une jeune mère de famille accompagnée de son fils de cinq ans et de son mari, part sous les regards amusés des habitants attablés au café voisin. Encore une touriste qui a vraiment cru que tout était permis dans la « capitale de la drogue australienne », aussi surnommée « Amsterdam d’Australie ». Un surnom qui agace les habitants historiques de la ville, qui revendiquent volontiers leur côté hippie mais refusent d’être étiquetés comme une bande de « dealeurs de drogue », comme l’explique une résidente.

Cette petite ville de Nouvelles-Galles du Sud, isolée dans les montagnes à l’orée de la forêt tropicale, est depuis 42 ans le repaire des mouvements alternatifs australiens. Robyn Francis, pionnière de la permaculture, y a installé ses jardins et son centre de formation.

Robyn Francis, pionnière de la permaculture, a choisi d’établir son centre de formation à Nimbin.

Une quarantaine de communautés qui vivent en quasi-autarcie se sont construites dans un rayon de vingt kilomètres, et six bâtiments communaux de la ville ont été équipés de panneaux solaires afin d’établir une « ferme solaire ». Les habitants se sont aussi mobilisés dans les années 1980 pour obtenir la création d’un parc national protégé autour de leur commune, le Nightcap National Park.

Nimbin était une ancienne ville laitière, « presque une ville fantôme », se souvient Katie Cawcutt, une des premières hippies de la ville. En 1973, un syndicat étudiant décide d’organiser un festival hippie, l’Aquarius festival. Il jette son dévolu sur cette ville rurale, à 750 kilomètres au nord de Sydney avec l’idée de « recycler une ville en train de mourir ». A la fin de ce Woodstock australien, plusieurs dizaines de personnes décident de rester et de fonder la communauté « Tuntable Falls », qui compte aujourd’hui 200 habitants. Dont Katie Cawcutt, bibliothécaire d’une trentaine d’années à l’époque. Après plusieurs allers-retours entre Sydney et Nimbin, elle s’installe définitivement en 1976 avec son mari et sa fille âgée de trois ans, qui est finalement elle aussi revenue vivre dans la région une fois adulte.

La ville des alternatives

Sans aides sociales, sans revenus, les habitants s’organisent. Ils s’entraident pour construire leurs maisons en bois, créent leurs propres écoles alternatives et cultivent leurs jardins. « Sans revenu fixe, il fallait bien devenir auto-suffisant le plus rapidement possible », raconte Kerryn Liddell, coordinatrice du centre communautaire de Nimbin. Elle aussi est arrivée de Sydney, en 1977. Elle habite dans la coopérative de « Paradise Valley », une association de quelques maisons seulement.

Aujourd’hui, échoppes en bois et enseignes peintes aux couleurs arc en ciel s’alignent autour de Cullen Street, la rue principale dans laquelle les poules se baladent en liberté. Café « starbud », « Hemp embassy » et autres « Happy High Herbs » affichent les positions pro-marijuana de la ville d’entrée de jeu.

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, le magasin « Happy High Herbs » de Cullen Street ne vend que des souvenirs et herbes aromatiques.

« Nimbin, c’est bien plus que la marijuana. C’est une histoire de gens solidaires qui explorent des alternatives, qui ont un intérêt dans l’environnement, et qui croient au développement durable », insiste pourtant Kerryn Liddell.

Terreau de la permaculture

Au marché des producteurs locaux, annoncé par trois panneaux en lettres capitales blanches comme « durable, éthique et local », ce ne sont que viandes, fromages, lait, miel et légumes bio. « 90 % de la nourriture que l’on consomme provient d’une zone située à moins de cinquante kilomètres », insiste Robyn Francis pionnière de la permaculture et propriétaire d’une ferme de cinq hectares sur laquelle elle enseigne cette forme d’agroécologie. Grâce au climat extraordinaire dont jouit la région, même un producteur de riz a pu s’installer. « On a aussi un producteur de viande nourrie et élevée en pâturage, un producteur d’huile d’olive et un fermier biodynamique », se réjouit-elle.

Si cette précurseure de la permaculture a choisi de venir à Nimbin en 1989, ce n’est pas par hasard. « Je cherchais un terrain proche d’une ville ou d’un village qui serait dans l’idéal un écovillage (…), j’étais déjà proche du mouvement des communautés intentionnelles et j’avais plusieurs amis à Nimbin », explique-t-elle. Grâce au climat, elle peut cultiver brocolis, épinards et laitues en hiver, son « été européen », aubergines et courgettes au printemps, son « été méditerranéen », et bananes, taro et autres fruits et légumes tropicaux en été.

Kathie Cawcutt à Nimbin. Elle a organisé une collecte auprès de la communauté pour repeindre le centre communal aux couleurs arc-en-ciel.

Le tourisme du cannabis

Au grand désarroi de ses habitants, l’image de ville « hippie » colle malgré tout à Nimbin. Regards entendus des interlocuteurs lorsque l’on annonce sa destination, jeunes gens assis sur des bancs demandant plus ou moins discrètement : « Eh tu veux de la marijuana, tu veux de l’herbe ? », et bus spéciaux acheminant les backpackers depuis la ville balnéaire de Byron Bay pour fumer quelques joints, montrent pourtant une autre Nimbin.

Une ville hippie dont la notoriété vient de son festival de Mardigrass et de son Hemp Embassy, « Ambassade de la marijuana », qui milite ouvertement pour la légalisation. A l’intérieur, des livres estampillés « comment fabriquer de la marijuana médicale », des autocollants en forme de feuille de cannabis revendiquant « Yes we can », et un joint géant de cinq mètres de long accroché au plafond annonçant « Let it grow ».

L’ambassade de la marijuana à Nimbin se bat pour la légalisation du cannabis.

Il faut pourtant être plus prudent qu’il y a quelques années, les contrôles de police se multipliant ces derniers temps. Désormais, l’autorisation des vendeurs est obligatoire pour descendre dans l’arrière boutique de l’ambassade, où un client se fait expliquer comment fabriquer sa propre huile de cannabis. Le chauffeur de bus, lui, prévient sans grande conviction les touristes venus pour la journée : « Je dois vous rappeler que la marijuana est illégale en Nouvelle-Galles du Sud, et Nimbin est encore en Nouvelles-Galles du Sud, ne vous sentez pas forcés de faire quoi que ce soit. »

« Ce qui est triste à propos du tourisme à Nimbin, ce sont justement ces compagnies de bus qui ne parlent que de marijuana. Les touristes ne voient pas tout ce qu’il se passe à côté », regrette Robyn Francis qui essaie d’organiser des visites de Djanbalung, son jardin de permaculture, et prévoit d’ouvrir un café pour sensibiliser les routards prêts à s’aventurer au-delà de la rue principale de la ville.

« Bien sûr que l’on aime bien fumer un petit joint, mais on ne peut même plus prendre notre voiture de peur d’être contrôlés par la police », renchérit Kathie Cawcutt, fustigeant du regard un jeune homme qui passe en courant, un paquet caché sous le tee-shirt. « Ça devient trop commercial, on insiste trop sur la marijuana », regrette celle qui est partie au Népal en 1968 et « en est revenue transformée en hippie ».


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : Des villes d’Australie visent l’autonomie énergétique

Source et photos : Pauline Moullot pour Reporterre



THEMATIQUE    International
17 juin 2019
Plongée dans l’univers de la 5G : merveille ou cauchemar ?
Enquête
17 juin 2019
Faut-il interdire à la location et à la vente les « passoires énergétiques » ?
Une minute - Une question
15 juin 2019
Fatima Ouassak : « Dans les quartiers populaires, l’écologie semble réservée aux classes moyennes et supérieures blanches »
Entretien


Sur les mêmes thèmes       International





Du même auteur       Pauline Moullot (Reporterre)