Nos sensibilités à la nature ont une histoire

«L'herbe est porteuse d'origine, elle semble garder la saveur des premiers temps du monde» dit Alain Corbin dans «La Fraîcheur de l'herbe». - Unsplash / Mihály Köles
«L'herbe est porteuse d'origine, elle semble garder la saveur des premiers temps du monde» dit Alain Corbin dans «La Fraîcheur de l'herbe». - Unsplash / Mihály Köles
Durée de lecture : 10 minutes
Culture et idées NatureAlain Corbin est un historien pionnier des sensibilités. Ses livres se savourent comme autant d’enquêtes sur l’évolution des relations à la pluie, au silence, aux odeurs ou encore à la virilité. Rencontre, alors que sort son récit « Histoire du repos ».
Pourquoi la bourgeoisie du XIXe siècle a-t-elle délaissé les parfums aux senteurs animales de musc et de civette au profit des fragrances florales ? Quel rapport avec la lutte des classes ? Comment percevait-on la pluie au XIXᵉ siècle dans les campagnes françaises ? Et parmi les météosensibles ?
Toutes ces questions, et bien d’autres, sont au cœur de l’« histoire des sensibilités » qu’Alain Corbin a déployée, en pionnier, à partir des années 1980. Avec presque trente livres, cet historien de réputation mondiale nous offre de découvrir l’évolution du rapport à l’odorat, celle des émotions suscitées par les météores (vent, pluie) ou par des éléments naturels tels que le silence, le rivage, l’herbe ou l’arbre. À cela s’ajoutent une histoire de l’ignorance et une exploration des représentations culturelles du corps, de la virilité, de la jouissance ou encore du repos — au cœur de son tout nouveau livre, Une histoire du repos (éd. Plon).

Une véritable histoire transverse, qui démontre qu’il n’y a pas une sensibilité française à la nature, mais des sensibilités selon les classes sociales, modelées par les grands systèmes de pensée religieux, scientifiques, etc. On rouvre grands les yeux sur un paysage que l’on croyait connaître : celui de notre rapport à la nature et à notre propre nature.
Le premier jalon de cette anthropologie du sensible, Alain Corbin le pose en 1982 avec Le Miasme et la Jonquille, qui retrace l’évolution des rapports entre odorat et imaginaire social aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Cette longue fresque débute dans les années 1790, un peu moins d’un siècle avant les découvertes décisives de Pasteur sur les microbes (1885). Elle raconte pourquoi la peur de l’air vicié des villes, perçu comme un dangereux bouillon de miasmes putrides (d’excréments, de déchets, de charognes, etc.) par la jeune médecine hygiéniste, va engendrer l’élaboration d’un code de distinction sociale bourgeois, destiné à écarter tout à la fois la maladie, la mort, le péché, l’animalité… et le peuple.
Flairer assimile à la bête
Emporté par son art du récit savoureux, qui alterne entre citations évocatrices, scénettes et détails piquants, le lecteur redécouvre au fil de l’enquête d’Alain Corbin que cette évolution du rapport à l’odorat s’inscrit à la fois dans le christianisme, édifié sur un discrédit de l’animalité, et le désir de la bourgeoisie de se distinguer du peuple.
Flairer assimile alors à la bête : « Toute l’histoire du christianisme […] a déterminé une police des sens, car les sens sont les portes d’entrée du diable, précisait Alain Corbin au micro de France Culture en 2007. S’ils ne sont pas disciplinés, ils conduisent à la tentation, qui entraîne éventuellement le consentement et la délectation, la faute et le péché. Par conséquent, il importait d’une manière essentielle de contrôler les messages sensoriels. »

L’odorat, parce qu’il porte le sceau de l’animalité plus qu’aucun autre sens — c’est le sens du désir, de l’appétit, de l’instinct —, en a fait les frais. Les « femmes honnêtes », notamment, allaient être encouragées à porter des parfums floraux, de jasmin, de rose, plutôt que des fragrances animales de musc ou de civette, inadaptées à leur devoir de réserve. « À l’époque, le mot “putain” signifiait “qui sent mauvais”, n’est-ce pas ! » rappelle Alain Corbin à Reporterre [1].
Avec la désodorisation et les parfums suaves, entre autres, la bourgeoisie va tenir à distance le peuple, cette masse qui macère dans « sa crasse huileuse et puante » et pense que ne pas se laver souvent préserve l’ardeur sexuelle. Il va falloir la « décrotter pour l’assagir ». La morale, l’urbanisme, la promotion de l’hygiène et du confort domestique s’en chargeront. « Il ne faut pas oublier que le peuple est alors perçu comme dangereux, explique Alain Corbin à Reporterre. Il fait la révolution, n’est-ce pas ?! Se séparer des odeurs, c’était donc aussi tenir le peuple à distance. »

Une vraie « bataille de la désodorisation », selon cet historien découvreur, qui va faire de nous « des êtres intolérants à tout ce qui vient rompre le silence olfactif de leur environnement », préservé à coups de désinfectants, de désodorisants et de mises à l’écart. Sa mise au jour a impulsé toute la suite de l’œuvre : « Presque tout était dit là, dans ce que je devais faire par la suite sur les autres sens, ou sur les théories et les émotions. C’était dire qu’il y avait une histoire de la manière dont chaque catégorie sociale et chaque époque recevaient les messages sensoriels. »
« Météosensibilité »
Comment mieux éprouver la particularité d’une époque qu’à travers ses usages sémantiques ? Les fantasmes de « marais excrémentiel » dans la capitale, qui aurait englouti vidangeurs et voyageurs, ou de « vapeur des lieux d’aisances qui corrompt toute espèce de viande » ne parlent-ils pas mieux des appréhensions sanitaires de la fin du XVIIIᵉ qu’une longue théorie ? C’est le parti pris d’Alain Corbin, avec son « histoire compréhensive » : « C’est-à-dire qu’il s’agit de donner à éprouver la réalité psychologique d’une époque, à travers son vocabulaire, ses écrits, pour éviter les anachronismes. Car, pour moi, l’Histoire est un voyage dans le temps, comme on fait des voyages dans l’espace, pour connaître d’autres gens. »
Ainsi, même époque, mais autres mondes et autres langues : lorsque a débuté la bataille de l’odorat, en ces temps où les catastrophes naturelles restaient perçues comme des punitions ou des avertissements de Dieu, c’est saint Pissard, surnom donné au célèbre saint Médard, que les paysans continuaient d’invoquer pour parer aux sécheresses et famines [2].

Mais une nouvelle sensibilité se fait jour, d’abord dans le milieu littéraire : la « météosensibilité ». Elle est impulsée par la sécularisation du ciel, qui s’ébauche avec la jeune science météorologique [3]. « C’est ce moment où le “sentiment du moi”, comme dit mon confrère Georges Vigarello, s’approfondit, nous dit Alain Corbin. D’abord, on découvre les nuages. C’est Luke Howard, en 1802, qui imposa les noms de cumulus, cirrus, nimbus comme outils météo. Avant, on ne savait pas les appeler. Et l’individu s’est mis à regarder le ciel et à essayer de trouver des correspondances entre son humeur et l’état du ciel. »
Jean-Jacques Rousseau, un des grands-pères de l’écologie, parlait à leur sujet de « baromètres de l’âme », le diariste Maine de Biran s’affligeait quand il pleuvait car son estomac devenait alors « comme affaissé sur lui-même ; […] les idées lentes et obscures ». « C’est une époque où l’on pleurait en public. Même les hommes. Je me souviens d’un texte où Rousseau rencontre quelqu’un dans un salon et se met à pleurer, et l’autre aussi ! Et ils ne peuvent pas se parler parce qu’ils pleurent tous les deux. C’est ça, la naissance de l’âme sensible. Au XIXᵉ siècle, avec le code de la virilité, les hommes ne pleurent plus. Seules les femmes continuent de pleurer », explique Alain Corbin à Reporterre. Même si le phénomène de la météosensibilité flirte parfois avec la folie douce, il a représenté « une césure fondamentale », souligne l’historien, en favorisant la naissance de la psychologie.
Avocats des mauvaises herbes
L’Histoire telle que la pratique Alain Corbin, c’est aussi un vivifiant parfum de pas de côté. On redécouvre, à le suivre de livre en livre, une histoire secrète de l’écologie avant l’écologie, et de ses adversaires les plus opiniâtres.
Saviez-vous, par exemple, qu’au moment où René Descartes (1596-1650) réduisait les plantes à de « simples forces mécaniques agies par la puissance ouvrière de Dieu », pendants de « l’animal-machine », des libertins érudits s’érigeaient en défenseurs de la « sensibilité végétale » ? Ou que l’écrivain états-unien Henry David Thoreau et Victor Hugo s’étaient faits deux siècles plus tard les avocats des « mauvaises herbes », comme l’ivraie, déjà menacées par des agronomes et théoriciens utilitaristes qui n’y percevaient que « sauvagerie » ?
« Ce devrait être ça le but de l’écologie : nous aider à renouer avec le monde naturel »
Des engagements qu’Alain Corbin approuve : « Ce devrait être ça, le but de l’écologie : nous aider à renouer avec le monde naturel. Parce que la fibre [optique], le transhumanisme, tout ça, c’est inarrêtable, vous ne croyez pas ? »
Enfin, lorsque ce natif du bocage normand nous raconte toutes les émotions, réflexions, communions qu’ont pu susciter la pluie, le vent, l’arbre, le silence, ou encore l’herbe depuis l’Antiquité, on se souvient, on s’étonne, on s’émeut : c’est invraisemblable ce que la nature, cette grande muette, a pu donner à vivre, à penser. L’herbe, par exemple, n’invite-t-elle pas à la fois aux plaisirs sensuels, « douceur du flirt, violence des ébats amoureux », et à la réflexion métaphysique : que sommes-nous sinon un brin d’herbe appelé à s’effacer devant la plénitude du tout ?

De même, à la lecture de cette originale Histoire du repos, les questions fusent. Celle-ci, notamment : après le « repos éternel » chrétien et le repos conçu comme réparation de la fatigue, à partir du XIXᵉ siècle, ne pourrait-on aujourd’hui renouer avec le repos-retour sur soi promu par les spiritualités occidentale et orientale ? Une citation du philosophe Alain placée en exergue du livre nous en suggère l’intérêt : « C’est dans les moments de repos que l’on sait à quoi on pense. » Et si c’était la condition — se reposer, être conscient — pour faire de nos sensibilités écologiques des moteurs de l’Histoire ?
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Histoire du repos, de Alain Corbin, éditions Plon, mars 2022, 176 p. 15 euros. |