Notre-Dame-des-Landes : la Zad face au dilemme de la normalisation

25 avril 2018 / Nicolas de la Casinière, Lorène Lavocat et Émilie Massemin

Mardi 24 avril, au lendemain de la date limite fixée par la préfecture pour le dépôt des formulaires individuels, le gouvernement entretient le flou quant aux lieux encore expulsables. Sur la Zad, cette incertitude crée un sentiment diffus d’attente et de malaise.

  • Notre-Dame-des-Landes, reportage

Sous le soleil radieux, c’est toute une palette de verts qui explose dans les haies, les champs et les sous-bois de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Mais malgré le ciel bleu, un sentiment diffus d’attente plane sur la zone ce mardi 24 avril. À 9 h du matin, l’éventualité d’une nouvelle opération militaire était sur toutes les lèvres. « La nuit a été calme », assure-t-on au point accueil. « Tu penses que ce serait pour mercredi ? Ce serait bizarre, le jour d’une nouvelle réunion sur les formulaires… » dit un jeune homme attablé devant une tasse de café fumant. « Aucune idée. Moi je pensais que ce serait pour ce matin », lui répond une jeune femme au visage criblé de taches de rousseur. Les gens s’attardent près de Farbot, dont le récepteur fixé à la bretelle du sac à dos crachote du Radio Klaxon. Des extraits du programme de la journée donnent une idée de l’ambiance sur la Zad : « 10 h, formation à l’utilisation du talkie ; 14 h, rendez-vous pour organiser un parloir sauvage en soutien aux personnes incarcéré.e.s ; 20 h 30, assemblée des usages à Bellevue où sera suivie et débattue une fois de plus la démarche de légalisation de la Zad suite au dépôt des formulaires individuels ».

Car au lendemain de l’échéance fixée par la préfecture aux zadistes pour le dépôt des formulaires, soutiens et habitants semblent toujours partagés sur la stratégie à suivre. Pourtant, la décision de déposer des fiches individuelles mais interdépendantes permet de couvrir la majorité des activités (agricoles ou non) vécues sur la Zad et de « protéger » ainsi la plupart des lieux d’une éventuelle destruction. C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre le gouvernement : le formulaire est un préalable indispensable à la régularisation.

Mais la communication déployée par les autorités ce mardi donne plutôt l’impression que les pouvoirs publics entretiennent le flou quant au nombre de lieux encore expulsables. Depuis le lancement de l’intervention militaire du 9 avril, 29 sites ont été détruits par les gendarmes ; il en resterait une soixantaine. Des fermes, des cabanes en plein champs, des espaces culturels ou des lieux de vie collectifs.

« Ceux qui ont un projet agricole ont leur place, les autres seront évacués »

Par la voix de son porte-parole, Benjamin Griveaux, le gouvernement a d’abord voulu réaffirmer sa « fermeté » : « La ligne, elle est constante, ceux qui ont un projet agricole, qui ont respecté l’État républicain, qui se sont intégrés dans le cadre que l’État a proposé (...), ceux-là ont leur place, les autres n’ont pas leur place et ils seront évacués », a-t-il précisé mardi matin à Cnews.

Si l’on en croit le porte-parole, seuls les 28 projets agricoles ayant déposé une fiche de déclaration pourraient être régularisés. Sachant que la préfecture de Loire-Atlantique a ensuite précisé dans un communiqué « que ces déclarations ne créent pas de droit et que le processus de régularisation ne fait que commencer ». Autrement dit, ces projets vont désormais être examinés par la DDTM (direction départementale des territoires et de la mer), par le comité professionnel agricole le 29 mai et par le comité de pilotage sur l’avenir des terres agricoles de la Zad le 6 juin. Quelles seront les conditions pour que ces projets deviennent légaux ? Interrogée par Reporterre, la préfecture n’a pas encore répondu à nos questions.

Pour le moment donc, le flou demeure, même si la préfecture dresse en creux une série de critères, puisqu’elle estime dans son communiqué que sur les 28 fiches reçues, « une quinzaine de projets structurants sont plus aboutis. Ils concernent notamment des activités d’élevage, de maraîchage et des cultures céréalières avec transformation sur place. Les porteurs de projet ont, pour la plupart des diplômes et/ou une expérience agricoles ». Certains des 28 projets agricoles pourraient donc être retoqués… et expulsés.

Les habitants proposent depuis plusieurs mois un projet de coopérative pour une gestion collective des terres et des lieux de la Zad. Le gouvernement refuse d’examiner ce projet.

Quant aux treize autres projets déposés — « para-agricoles », artisanaux, culturels — seront-ils tous évacués ? La préfecture s’est montrée plus conciliante que M. Griveaux. Dans son communiqué, intitulé « Une nouvelle avancée vers le retour à l’État de droit », elle a ainsi indiqué que ces projets méritent également d’être approfondis, « afin de voir dans quelle mesure ils pourraient être combinés avec les projets les plus aboutis et/ou regroupés pour atteindre une taille critique et présenter une viabilité suffisante dans la durée ». Lors de la conférence de presse donnée dans la commune de Notre-dame-des-Landes ce mardi, la préfète Nicole Klein a indiqué que « la majorité des projets ne posent pas de problème et tiennent parfaitement la route. Nous n’avons vu aucun projet farfelu. » Elle s’est même réjoui de l’existence d’une bibliothèque rurale, le Taslu, « ce qui peut être intéressant ». Le gouvernement enfoncera-t-il cette porte ouverte par la préfète ? Une réunion est prévue à Matignon ce mercredi avec la préfecture et l’État major pour décider de la suite de l’opération.

Que reste-t-il encore ? Quelques lieux que les habitants, les « sans fiches », n’ont pas souhaité déclarer à travers un formulaire individuel. Plusieurs rumeurs circulent sur la Zad à propos du nombre d’endroits ainsi concernés, entre 3 et 7 d’après les retours que nous avons recueillis.

Mais surtout, les fiches remises à la préfecture concernent des projets, et non pas des habitats. Certains projets regroupent ainsi plusieurs lieux et plusieurs activités. La préfète l’a d’ailleurs réaffirmé lors de sa conférence de presse : « On n’a pas travaillé sur les habitats mais sur les projets. » Un projet retoqué pourrait ainsi signifier plusieurs lieux expulsés.

Le Bellish, lieu de vie et de permaculture.

Avec la légalisation, l’assèchement de tout un imaginaire façonné à la Zad

Cette incertitude et cette confusion n’allègent pas l’ambiance sur la Zad. La démarche de déposer des fiches projets à la préfecture à Nantes n’a pas fait consensus chez les habitants. Au Maquis, Rafik [*] résume la situation en déposant sur la table de jardin deux casseroles fumantes — poêlée de pommes de terre et de potiron dans l’une et semoule à la tomate dans l’autre. « Ce n’est pas comme s’il y avait deux camps, il y a plein de positions intermédiaires, précise-t-il d’emblée. Ceux qui ont appelé à remplir les formulaires plaident pour négocier un cessez-le-feu, éviter que l’ouest de la zone soit détruit et que la répression fasse de nouveaux blessés. C’est également une pensée stratégique : on répond aux demandes de la préfecture, mais pour mieux maintenir des projets hors-normes et des discussions ensuite. »

À l’autre extrémité de la large palette des opinions présentes sur la Zad, ceux qui rejettent toute discussion avec l’État. « Ils estiment que cela fait deux mois qu’on fait des concessions, alors que pour nombre d’entre eux l’État est un ennemi. Ils se sont tenus à carreau pendant deux mois d’occupation militaire, sans caillassage ni sabotage — ce qui est un exploit alors qu’une des devises de la Zad est “résistance et sabotage” —, alors que leurs cabanes se sont fait défoncer, qu’il y a eu plus de 260 blessés et une soixantaine de personnes interpellées. Pour eux, retourner voir la préfète après une répression militaire ultrabrutale, alors qu’elle s’était essuyé les pieds sur le projet de convention collective, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ils ont décrété que le “courbage” d’échine avait été trop loin et qu’il ne servirait peut-être à rien à long terme. En effet, le risque existe que certains projets soient acceptés mais pas les cabanes, et que l’État demande à leurs habitants de les démonter. Et qu’on n’arrive pas à sauver grand-chose de la Zad. »

La terrasse ensoleillée du Maquis.

Un autre danger qu’identifie Rafik est la fragilisation des individus face aux pressions de l’État. « Même en cas de projet collectif avec une liste de noms, ceux qui donneront leur identité auront plus de responsabilités et ils pourraient craindre que le collectif fasse des choses “en leur nom”. » Dernière menace, l’assèchement de tout un imaginaire façonné à la Zad. « En perdant la dimension collective de la Zad, on perd un combat et une contre-proposition forte à tout l’imaginaire de la création d’alternatives au sein du capitalisme : écocitoyennisme, consomm’action, le fait de pouvoir changer le monde individuellement grâce à son portefeuille, etc. »

Dans la journée, des personnes « sans fiches » ont d’ailleurs publié une tribune pour expliquer ce refus du formulaire. « Nous refusons de nous inscrire dans l’État de droit, collectivement et individuellement, y lit-on. Nous comprenons ou imaginons bien que certain-es tentent des “petites histoires” légalistes, pour soit gagner du temps, ou re-re-regagner la solidarité d’autres composantes. Mais ici, au vu et déroulé de ces dernières semaines et mois, tout ceci est devenu futile sinon nuisible à nos yeux. On ne se reconnaît pas/plus dans cette stratégie molle. Même dans le Meilleur Des Mondes, ces projets acceptés mèneraient à la longue très certainement vers le pire : une normalisation qui légitimera untel ou une-telle plus que d’autres à vivre ici. »

« Ne rien lâcher, c’est prendre le risque d’aller au martyr pour le principe »

Malgré tout, Max [*], qui partage son temps entre fabrication de pain, maraîchage et travail du cuir, s’est livré à l’exercice de la paperasse. Le projet qu’il a contribué à décrire englobe deux bâtiments dont la maison du Haut-Fay, hors du périmètre de la Zad mais quand même menacée d’expulsion. « Les fiches individuelles renferment la plupart du temps des projets collectifs, précise-t-il. Les gens les ont remplies pour eux et leurs copains, pour que tous les lieux de vie soient couverts à la fin. » La décision a quand même été douloureuse. « On devait se débrouiller avec deux injonctions contradictoires. D’un côté, on a des étoiles dans les yeux parce que la Zad est le seul endroit qui dit fondamentalement “merde” à l’État et qui ne lâche rien. Elle incarne l’espoir de protéger des choses qui ne peuvent pas exister si l’on reste dans les clous. Il y a des gens qui disent que si l’on renonce à ça, ils auront du mal à soutenir la Zad. De l’autre, on se dit qu’on a déjà acquis ici beaucoup de choses, qui peuvent être une base arrière pour nourrir de nombreuses luttes et réflexions. On craint que si l’on refuse tout, l’État va tout raser et installer la FNSEA à la place. Ne rien lâcher, c’est prendre le risque d’aller au martyr pour le principe. »

Max partage son temps entre fabrication de pain, maraîchage et travail du cuir.

Pourquoi s’être décidé à participer à cette démarche ? « J’ai senti qu’on n’avait pas la force de se défendre par le seul rapport de force, explique Max. Mais je vois ça comme un geste temporaire, à un moment où la pression est maximale. Cela ne préjuge pas de la suite. » Car son attachement à la Zad telle qu’elle s’est construite n’a pas changé : « Je veux que perdurent ici du cadre et du hors-cadre. Ce que nous avons de plus précieux, c’est la diversité des modes de vie et des points de vue sur la Zad. Au quotidien, c’est prise de tête. Mais pouvoir réunir ici des gens qui, s’ils n’étaient pas, là feraient partie de l’élite, et d’autres qui, s’ils n’étaient pas, là seraient à la rue, en hôpital psychiatrique ou en prison, et faire des choses ensemble en se respectant, c’est unique. » Cette dimension collective est pour lui indispensable : « Mon but n’est pas d’être un petit entrepreneur isolé, même alternatif, mais de vivre dans ce lieu de collectivisation et d’autogestion. Si je déposais un projet strictement individuel, je me retrouverais seul face à la machine étatique et administrative, face à des normes et à des exigences de rentabilité. Cela me boufferait, je n’aurais plus de temps pour la vie collective et politique, et pour soutenir les autres camarades. J’aime mes activités — faire du pain et du maraîchage — mais parce que je les fais dans cette zone libre et de partage. »

« L’idée est de montrer que tout ce qui est fait ici est indémêlable » 

Sur le chemin de la Rolandière, Benji presse le pas. « J’ai une heure pour faire le tour des cabanes dans les champs et vérifier qu’elles ont prévu une défense en cas d’offensive des gendarmes », explique-t-il. Sur la Zad depuis quatre ans, il est coprésident de l’association Pour un avenir en commun dans le bocage et a inscrit son nom sur le projet de l’Ambazada, un lieu de rencontre et de formation aux savoir-faire et aux luttes. « On a passé tout le week-end à peaufiner les fiches, pour montrer à quel point tous les projets sont liés et indissociables les uns des autres », assure-t-il. Autrement dit, chaque fiche projet — par exemple celle du « groupe céréales », qui prévoit la création d’une filière allant de l’épi au pain sortant du four — peut englober plusieurs lieux. Et chaque lieu — y compris les cabanes si menacées — peut accueillir plusieurs projets. « Par exemple, je vis à la Baraka, un lieu qui apparaît dans les projets du groupe moutons, de groupe vergers et d’Abracadabois, illustre Benji. L’idée est de montrer que tout ce qui est fait ici est indémêlable. Par exemple, les cabanes ne sont pas seulement des endroits où l’on mange et on dort, mais aussi des lieux de réunion et de stockage du matériel. On y a souvent collé un potager, ou alors les bêtes pâturent tout autour d’elles. D’ailleurs, si ces activités existent, c’est parce que nous habitons ici et qu’il a bien fallu manger, dormir, réparer. Tout est interdépendant : la conserverie de la Noé verte de la production de fruits et légumes, les étiquettes fabriquées par l’atelier de sérigraphie, on a besoin d’Abracadabois pour réparer les outils utiles au maraîchage. L’équilibre se fait même entre activités rentables et non rentables : souvent, certaines rapportent de l’argent grâce aux services rendues gratuitement par les autres. »

L’argumentaire pour la préfète est bien rodé ; mais il est déroulé à contre-cœur. « Une des choses qui me paraissait la plus riche ici, c’est l’absence de flics, d’huissiers, de normes qui a laissé place à une imagination absolue, se souvient Benji. Quand on n’a pas ces faux garde-fous créés pour réserver le pouvoir à certains et réduire les autres à de simples exécutants, on peut créer tellement de choses ! Mais avec ces fiches, on a mis le doigt dans l’engrenage de l’administratif et on va perdre de l’amplitude de mouvement. Si on ne les avait pas remplies, on aurait fini par perdre nos soutiens et peut-être même par tout perdre ; mais on l’a fait faute de mieux. »



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés.

Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Nous le faisons car nous croyons que notre point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte — car il est aussi peut-être le vôtre.

Notre société a besoin d’un média qui traite des problématiques environnementales de façon objective, libre et indépendante, en restant accessible au plus grand nombre ; soutenir Reporterre est ma manière de contribuer à cette démarche. » Renan G.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.


[*Les prénoms suivis d’un astérisque ont été changés.


Source : Lorène Lavocat (à Paris), Émilie Massemin (à la Zad), Nicolas de la Casinière (à la préfecture de Loire-Atlantique) pour Reporterre

Photos : © Emmanuel Gabily/Reporterre
. chapô : sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, mardi 24 avril.

DOSSIER    Notre-Dame-des-Landes

THEMATIQUE    Luttes
25 septembre 2018
À Hambach, le temps du recueillement, avant que reprenne la lutte contre le charbon
Reportage
26 septembre 2018
« Guyane », la série qui met en lumière le drame de l’exploitation de l’or
Info
25 septembre 2018
Des panneaux solaires pas encore vraiment verts
Tribune


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Notre-Dame-des-Landes



Sur les mêmes thèmes       Luttes