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Enquête — Santé

Obésité et Covid : les chiffres cachés

Janvier 2022 à l'hôpital La Timone, à Marseille.

L’obésité est l’un des principaux facteurs de risque de formes graves de Covid-19. Pourtant, deux ans après le début de l’épidémie, les statistiques cachent la prévalence de l’obésité, et les patients obèses ne sont toujours pas mieux suivis.

[1/2 — Covid-19 : l’obésité, une maladie environnementale mal traitée] Les personnes grosses sont plus vulnérables aux formes graves de Covid-19. Or, pandémie ou non, les autorités dissimulent les chiffres. Elles sont de surcroît incapables de mener une stratégie de santé pour lutter contre l’obésité. Tout comme d’autres maladies chroniques — asthme, diabète, cancers... —, elle est pourtant en pleine croissance. La faute, entre autres, à la dégradation de l’environnement et aux inégalités socio-économiques.


Depuis décembre 2021, le variant omicron du Sars-CoV-2 a déferlé sur l’Europe. Un pic de contamination a été atteint la dernière semaine de janvier avec une moyenne de 358 000 nouveaux cas quotidiens. Entre début et fin janvier, le taux d’incidence du Covid-19 a plus que quadruplé, passant de 835 à 3 736 pour 100 000 habitants. Le nombre d’hospitalisations a crû en parallèle, d’environ 8 % sur la dernière semaine de janvier, alors que les formes graves baissaient légèrement (-4 % en soins critiques). La France connaît cependant, depuis début février, un net recul de l’épidémie avec environ 232  837 cas positifs la première semaine du mois.

Au cœur de ces hospitalisations : des personnes âgées et des patients non vaccinés. Mais parmi les formes graves de Covid-19, il est une autre statistique qui reste peu étudiée : celle de l’obésité. Interrogées à de nombreuses reprises par Reporterre, ni Santé publique France, ni la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) n’ont été en mesure de fournir des données précises sur la prévalence de l’obésité chez les patients actuellement hospitalisés pour Covid-19. Pas plus que l’Assurance maladie — « débordée » — ou la Direction générale de la santé, malgré nos demandes répétées.

Dans son point épidémiologique hebdomadaire national du Covid-19, Santé publique France détaille pourtant chaque semaine l’évolution des hospitalisations (conventionnelle ou soins critiques) par régions et par âges. L’évolution de la vaccination en France y est également mentionnée. Mais l’évolution de la maladie chez les patients obèses n’en fait pas partie - pas plus que celle des autres maladies chroniques. Il faut chercher dans la montagne des chiffres pour trouver des informations éparpillées et datéees à travers le réseau sentinelle des réanimations. On déniche ainsi, dans l’une des publications de la région Aquitaine, document édité par Santé publique France, qu’au premier semestre 2020, 28 % des patients hospitalisés pour Covid-19 étaient obèses, qu’ils étaient 40 % au deuxième semestre 2020 et 48 % au premier semestre 2021. Mais comment la situation a-t-elle évolué depuis, au niveau national, et quelle est-elle aujourd’hui, à l’heure d’omicron ?

On en sait davantage sur la vaccination de cette population à risque. D’après les données mises à disposition par l’Assurance maladie, 87,8 % des personnes obèses étaient vaccinées début février, quand près de 92,5 % du reste de la population majeure l’était, et 94,9 % des 65-74 ans. Les obèses se situent ainsi à cinq à huit points de moins.

En réanimation, 35 % des patients sont obèses

Pourtant, l’obésité est considérée comme l’un des principaux facteurs de risque de souffrir d’une forme grave du Covid-19. « Et les jeunes sont particulièrement concernés », dit à Reporterre le Dr Alexandre Cortes, spécialiste de l’obésité au Grand hôpital de l’est francilien (GHEF).

L’obésité se définit médicalement par un indice de masse corporelle (IMC, le poids de la personne en kilogramme divisé par sa taille au carré) de plus de 30. En France, 8,5 millions de personnes sont dans cette situation, soit 17 % de la population. Mais, selon différents travaux scientifiques, ils sont bien plus nombreux en unité Covid à l’hôpital : 25 % des patients hospitalisés pour Covid sont obèses et 35 % en réanimation, selon une étude menée par les Hospices Civils de Lyon et le CHU de Lille publiée en juillet 2020 sur 340 patients. Le taux monte même à 40 % parmi les personnes décédées du Covid-19, selon une autre étude menée également au CHU de Lille. Plus l’obésité est prononcée, plus le risque de forme sévère est élevé, conclut une troisième étude menée sur sept millions de patients en Angleterre et publiée en juin 2021.

En cause : une inflammation permanente des tissus qui rend le système immunitaire des patients obèses moins apte à réagir à un antigène étranger. Ils sont pour la même raison plus vulnérables à la grippe H1N1 ou au cancer. Les personnes obèses présentent souvent d’autres maladies associées, ce que l’on appelle des « comorbidités ». Le Collectif national des associations d’obèses (CNAO) en dénombre dix-huit. On y trouve le diabète, les maladies cardiovasculaires, ou l’asthme : autant de maladies qui favorisent aussi le développement de formes graves de Covid-19.

Un suivi pourtant bien orchestré

Face à un risque avéré, et avec l’arrivée d’un nouveau variant, pourquoi nos institutions de santé publique n’informent-elles pas précisément sur la prévalence des personnes obèses hospitalisées ? L’obésité à l’hôpital n’est-elle donc pas suivie ? « Elle l’est ! », répondent, unanimes, les quatre médecins hospitaliers interrogés par Reporterre. La procédure habituelle est que, lors de l’admission du patient à l’hôpital, les professionnels de santé relèvent son identité ainsi que son sexe, son âge, son IMC, ses principales pathologies (diabète, asthme, maladie cardiaque, etc.) et les antécédents médicaux. « La présence de l’obésité est forcément notifiée dans les informations transmises à l’Assurance maladie », dit le Dr Laurent Gerbaud, spécialiste en santé publique au CHU de Clermont-Ferrand. L’IMC fait partie « des données PMSI » (programme de médicalisation des systèmes d’information), nécessaires à la prise en charge des soins par l’Assurance maladie.

Les indicateurs se sont aussi multipliés durant la crise sanitaire. Pour suivre l’évolution de l’épidémie et de la vaccination, la Direction générale de la santé et l’Assurance maladie disposent d’au moins trois bases nationales informatisées bien renseignées : Si-Vic (permettant de suivre les hospitalisations), Si-Dep (les dépistages) et Vac-Si (les vaccins).

À l’heure où l’épidémie bat son plein, ces bases de données auraient pu permettre un pilotage plus fin de l’épidémie, estime le Dr Laurent Gerbaud. D’autant qu’on sait que l’obésité touche principalement les milieux les plus précaires qui sont aussi les plus exposés au virus, et que les facteurs environnementaux participent à l’augmentation du nombre de personnes en surpoids.

Le manque de communication du gouvernement est une stratégie délibérée

Pour le Pr François Alla, professeur de santé publique à l’université de Bordeaux, le manque de communication du gouvernement est une stratégie délibérée. L’expert a été co-signataire d’une tribune contre le passe sanitaire l’été dernier. Le Pr Alla observe que le gouvernement mise sa stratégie de santé sur le tout vaccin et élabore sa communication en ce sens. « L’objectif est que tout le monde se vaccine, donc il ne faut surtout pas dire qu’il y a des gens qui ont plus besoin que d’autres de se vacciner », dit-il à Reporterre. Il vient de démissionner du Haut Conseil pour la santé publique (HCSP), dont il était vice-président de la Commission « maladies chroniques ». S’il reconnait que d’autres raisons ont motivé sa démission, il critique fermement la stratégie de santé mise en place.

Contactée par Reporterre, la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) assure par courriel que « durant la crise sanitaire, le ministère des Solidarités et de la Santé a développé, en lien avec l’Assurance maladie, l’information vers les professionnels de santé, en lien constant avec les personnes suivies, afin de sensibiliser les personnes en situation d’obésité sur les risques »

« Nous sommes identifiés comme une population à risque mais cela ne s’est pas répercuté dans la prise en charge à l’hôpital ou dans les centres de vaccination. »

Un « lien constant » que confirme la présidente du Collectif national des associations d’obèses (Cnao) Anne-Sophie Joly, mais que n’a pas ressenti le collectif Gras politique, constitué de personnes grosses militant contre la grossophobie. « Nous n’avons pas du tout eu la sensation d’avoir été accompagnés pendant la crise, mais plutôt d’avoir été stigmatisés », dit Eva Perez-Bello, membre du collectif et infirmière. Elle regrette une certaine ambivalence de la part des politiques. « Nous sommes identifiés comme une population à risque mais cela ne s’est pas répercuté dans la prise en charge médicale à l’hôpital ou dans les centres de vaccination. » À l’instar d’Anne-Sophie Joly, elle dénonce des moyens inadaptés aux personnes grosses à l’hôpital et sources d’inégalités. « Et la crise sanitaire n’a rien arrangé ! insiste-t-elle. Mobiliser une personne grosse en réanimation est compliqué quand il n’y a pas assez de soignants. » Conclusion : « Les personnes grosses sont traitées à la fin. Nous payons le prix de la stigmatisation de la société. »

Des bases de données documentant la prévalence de l’obésité chez les patients positifs au Covid auraient pu permettre un pilotage plus fin de l’épidémie selon le Pr Gerbaud. © World Obesity Federation

La DGOS précise que « les personnes en situation d’obésité figurent parmi les personnes vulnérables et ont fait partie des personnes prioritaires à la vaccination ». Sur ce point, le Dr Laurent Gerbaud regrette que « des actions beaucoup plus ciblées, notamment à destination des obèses en situation de précarité » n’aient pas été développées. Et il estime que la stratégie de santé aurait dû davantage s’appuyer sur le terrain : « Certains réseaux locaux ont été très actifs pour mobiliser leurs patients fragiles et les vacciner ». Activer les associations locales en leur proposant du personnel supplémentaire pour convaincre les personnes fragiles de se vacciner, leur donner les moyens de se rendre aux centres de vaccination, voire déplacer ces centres dans des zones plus rurales... autant de mesures que le spécialiste aurait souhaité voir déployer. Il regrette que « le ministère ne ressent[e] les réalités de terrain qu’à travers un système bureaucratique avec beaucoup de niveaux hiérarchiques. Il a tendance à juger à partir d’indicateurs. » Et parmi ces indicateurs, celui concernant l’obésité n’est pas visible.


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