On gère mieux les ressources en coopération que par la compétition

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11 novembre 2009 / Jean Matouk

L’attribution du prix « Nobel » d’économie à Elinor Ostrom constitue une reconnaissance de l’importance de l’économie coopérative


Au moment où tous les politiques critiquent les excès du capitalisme financier, sans d’ailleurs proposer de modèle économique alternatif et en laissant les banques repartir exactement dans les mêmes errements, le jury du Nobel, rappelant une troisième voie économique trop ignorée, a fait novation en élisant deux économistes originaux : Olivier Williamson et Elinor Ostrom.

Le premier, initialement ingénieur, a développé une analyse institutionnelle de l’industrie, étudiant notamment l’organisation des échanges entre firmes industrielles et les fusions-absorptions auxquels ces échanges peuvent conduire pour des raisons techniques ou d’organisation (par exemple entre constructeurs automobiles et leurs sous-traitants) quand les relations se complexifient.

Des consommateurs associés gèrent mieux la ressource commune

Mais c’est surtout le second lauréat, une femme pour la première fois, Elinor Ostrom, qui retient l’attention. Cette professeure à l’Université d’Indiana a, en effet, démontré, à partir d’exemples concrets et en donnant une interprétation théorique, que des hommes associés en égaux, par exemple autour de l’exploitation d’une ressource locale, l’eau entre autres, aussi bien dans des pays pauvres que dans la riche Californie, géraient mieux cette ressource que l’administration ou une entreprise capitaliste privée.

Sa démonstration va donc directement à l’encontre de l’hymne au marché et à l’entreprise capitaliste que l’on nous sert depuis vingt ans, comme fondement incontournable de l’économie.

Par parenthèse, sa démonstration va aussi a posteriori à l’encontre de l’étatisation, plus exactement la propriété publique des biens de production sous contrôle de l’Etat, que proposaient, comme modèle alternatif, les économies dites « socialistes » jusqu’à leur déliquescence à la fin des années 80. Elinor Ostrom propose une troisième voie.

Mais cette troisième voie est-elle vraiment nouvelle ? Non ! Spontanément, depuis le XIXe siècle avec l’Anglais Owen, dans le concret, se sont constituées des « coopératives » de consommation, tandis qu’en France se développaient d’abord les coopératives de production, les SCOP. Elles n’ont jamais disparu, et connaissent même aujourd’hui un regain réel.

Les coopératives de consommation ont disparu en France, la FNAC en ayant été le dernier avatar. Mais elles survivent à l’étranger. De plus les Mutuelles en sont une forme moderne dans les secteurs de l’assurance notamment. Ces types d’entreprises constituent ce que l’on dénomme aujourd’hui « l’économie sociale ». Or Charles Gide (l’oncle de l’écrivain), dès la fin du XIXe siècle, a théorisé ce type d’économie et montré ses avantages par rapport au capitalisme.

Pour Charles Gide, l’économie toute entière pouvait être dirigée de l’aval par les consommateurs associés dans une sorte de « république des coopératives » qui peut inclure des coopératives de production. Loin de s’en tenir à cette description d’un idéal, il a dans moult articles analysé le fonctionnement des coopératives dans le milieu capitaliste et dans l’économie de marché, sous le plus grand dédain des économistes néoclassiques de l’époque que l’on qualifierait aujourd’hui d’ultralibéraux.

Plusieurs facteurs ont cependant rendu impossible un vrai développement de l’économie coopérative. Ils ont même conduit de grandes coopératives à la faillite, à l’image de la Verrerie ouvrière d’Albi crée en 1896, avec l’appui de Jean Jaurès, et absorbée en 1993 par Saint Gobain Emballages, ou, du côté de la consommation, de la FNAC absorbée par la GMF en 1986, puis par PPR en 1994.

La voie coopérative est la voie d’une économie humaine

Premier facteur négatif : l’hostilité de l’aile gauche des socialistes ( Jules Guesde notamment) au principe même des coopératives de production « voie trompeuse (qui) oblige les ouvriers à souscrire une action pour pouvoir travailler » et qui conduisait les prolétaires à s’exploiter eux -mêmes et à se détourner de la « lutte de classes ».

Second facteur négatif : la méfiance pour ne pas dire l’hostilité des banques aux formes coopératives, où le chef est élu et la stratégie définie selon le principe « un homme , une voix » et où les réserves ne sont pas distribuables. En l’absence de crédit, les fonds propres des coopératives sont, par construction, assez faibles, les seules cotisations des adhérents ne pouvant constituer des capitaux suffisants , compte tenu des investissements nécessaires pour résister à la concurrence des entreprises capitalistes.

Troisième facteur : l’assiduité des adhérents aux assemblées s’est fortement réduite au fil des ans, du fait de la montée de l’individualisme, engendrée elle-même par le fonctionnement du capitalisme.

Enfin, dans nombre de cas, la forme coopérative a été adoptée en désespoir de cause quand la situation financière de la firme privée était déjà désespérée.

Dans le domaine agricole, nombre de coopératives laitières ou céréalières, et dans le secteur financier, nombre de banques dites mutualistes, fonctionnent aujourd’hui plus sur le mode capitaliste vis-à-vis des coopérateurs agricoles de base ou des « clients » déposants et emprunteurs.

Réfléchir aux voies de la transformation des entreprises

Pour autant l’idéal coopératif et mutualiste est loin d’être désuet, et les travaux d’Elinor Ostrom montrent, dans ce sens, que les hommes associés sont tout à fait capables de gérer au mieux des ressources communes à l’avantage de tous.

On ne peut guère attendre de gouvernements venus au pouvoir en plein triomphe théorique du capitalisme et du profit individuel, qu’ils favorisent un retour vers cette forme d’économie. Au moins les économistes qui se veulent alternatifs, ou simplement objectifs, devraient-ils réfléchir concrètement aux voies et moyens pour transformer nombre d’entreprises capitalistes individuelles, lorsque leur créateur ou propriétaire prend de l’âge, ou n’a pas trouvé de successeur, ou bien lorsque ce dirigeant s’avère incapable de donner un futur à son entreprise, en entreprises coopératives, avant qu’il ne soit trop tard.

Ils devraient aussi réfléchir au moyen de relancer la coopération dans le domaine de la consommation par exemple autour des fruits et légumes « bio » proches des villes. Un collectif d’hommes et de femmes est sans aucun doute plus soucieux de son avenir commun et de ce qu’ils consomment concrètement, que ne peut l’être un conseil d’administration prioritairement soucieux du profit maximum des actionnaires. En tous cas les jurés du Nobel ont judicieusement rappelé cette troisième voie, vers une économie vraiment humaine.



Lire aussi : Pourquoi une entreprise qui appartient à ses travailleurs est-elle efficace ?

Source : http://www.rue89.com/matouk/2009/10...

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