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ReportageAlternatives

À Nantes, un mouvement redonne le pouvoir aux habitants

Benoît Percheron est l'un des bénévoles qui veillent sur la turbine du moulin d’Angreviers, près de Nantes.

Fourniture d’énergie, ouverture d’un café associatif et d’une brasserie, lutte contre le mal-logement et la bétonisation… À Nantes, un mouvement municipaliste tente de redonner le pouvoir aux habitants.

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Nantes (Loire-Atlantique), reportage

Avec ses allures de palais toscan, le moulin d’Angreviers, ancienne filature du XIXe siècle, se trouve aux premières loges d’une renaissance. Situé au bord de la Sèvre nantaise, à quelque 30 km au sud-est de Nantes, il abrite un gîte touristique. Mais dans les soubassements de l’imposante bâtisse jaillit une énergie nouvelle : après des décennies de silence, la turbine hydroélectrique a repris du service.

Depuis 2022, elle appartient à Énergie de Nantes (EDN), un fournisseur d’énergie local et associatif créé par le mouvement municipaliste Nantes en commun [1]. Ce dernier œuvre depuis 2019 à redonner du pouvoir aux habitants et habitantes de la métropole en mutualisant les moyens de subsistance par la création de communs.

Des « moulinistes » bénévoles pour veiller sur la turbine

Le moulin d’Angreviers fait figure de laboratoire expérimental. En un an, il a produit plus de 50 mégawattheures, soit l’équivalent de la consommation d’une centaine de personnes. L’équipe envisage de remplacer dans quelque temps la vaillante turbine installée en 1909 par une roue à aubes métalliques, plus adaptée au bâtiment et plus performante.

En cette fin novembre, l’automne donne une couleur dorée aux berges de la Sèvre nantaise, et du pain sur la planche à Benoît Percheron. Il fait partie de la communauté des « moulinistes » bénévoles qui se relaient pour veiller sur la turbine.

Il faut recourir à de grands râteaux pour dégager les feuilles mortes présentes sur la grille du canal d’approvisionnement du moulin d’Angreviers. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Les feuilles mortes charriées par la rivière s’accumulent le long de la grille du canal d’approvisionnement. Elles freinent l’arrivée de l’eau et la production d’électricité. Le « dégrilleur automatique », sorte de balai mécanique, est en panne. Il faut recourir à de grands râteaux pour dégager la grille. Mais le résultat est immédiatement visible sur l’application que Benoît a installée sur son téléphone : la courbe repart à la hausse. De 7 kW, la puissance électrique grimpe à 12 kW.

Fournir jusqu’à 10 000 foyers en électricité

Outre la remise en route de ce moulin à eau, EDN a contracté avec plusieurs producteurs d’électricité 100 % renouvelable, indépendants et proches de Nantes. Il a surtout obtenu le droit de fournir de l’énergie grâce à l’agrément ministériel accordé l’été dernier après deux ans de travail acharné, une levée de fonds et un emprunt bancaire.

D’ici deux ans, EDN espère pouvoir fournir jusqu’à 10 000 foyers. Les tarifs — qui seront définis en assemblée par les usagères et usagers — devraient être égaux voire inférieurs au tarif réglementé d’EDF. La structure estime qu’elle pourra probablement se le permettre grâce à des contrats d’approvisionnement sur le long terme donnant une bonne visibilité, et aussi grâce à une participation des usagers au fonctionnement du moulin.

Grâce aux bénévoles, la turbine hydroélectrique présente depuis 1909 a repris du service. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Et pas question que ces offres avantageuses bénéficient aux personnes les mieux informées. L’objectif d’EDN est de cibler en priorité les habitants des quartiers populaires, ceux qui en ont le plus besoin. Ni fournisseur pour les bobos, ni simple interface pour les factures, EDN se veut au plus près des besoins.

La problématique énergétique s’est imposée en 2019 lors des enquêtes et discussions menées sur le terrain. « Un participant nous a dit que son problème à lui, c’était le coût des factures d’énergie, se souvient Clément Barailla, l’un des cofondateurs de Nantes en commun. Que pouvions-nous faire face à cela ? Nous avons décidé de trouver des pistes en reprenant tout depuis le début. Comprendre comment la production et la fourniture d’énergie fonctionnent, mettre les mains dans le cambouis, ça permet d’être plus percutant. »

Les Nantais ont aussi pu s’appuyer sur l’expérience de la coopérative Enargia créée en 2018 au Pays basque et qui fournit une énergie 100 % renouvelable et locale. Ils s’inspirent aussi de la politique de la ville de Barcelone, qui a créé son propre fournisseur et souhaite atteindre l’autonomie énergétique d’ici 2050 via ses panneaux solaires.

« La plupart des gens ne savent pas d’où vient l’eau qu’ils boivent »

Se réapproprier l’énergie, mais aussi l’alimentation, l’eau ou encore les lieux de sociabilité… Nantes en commun porte ses convictions sur tous les fronts. Au café du Chapeau rouge, le quartier général du mouvement, Victoria Pressigout s’interroge : « La problématique de l’eau est hyper présente dans tout ce qu’on fait. Comment garantir une eau potable ? Comment lutter contre son accaparement ? Comment repolitiser cette question ? »

L’étudiante en droit, membre du collectif depuis 2021, a été nommée « porteuse d’enquête » afin de faire émerger des propositions concrètes lors de prochaines rencontres avec les Nantais. « Alors qu’elle est un enjeu vital, l’eau est devenue une notion très technocratique. Les instances qui gèrent l’eau rendent les choses très techniques, et donc difficiles à appréhender pour les gens. La vision populaire est absente », regrette-t-elle.

Ce bistrot – où les consommations sont à petits prix – est le premier commun du mouvement. © NnoMan Cadoret / Reporterre

« Aujourd’hui, la plupart des gens ne savent même pas d’où vient l’eau qu’ils boivent, renchérit Margot Medkour, cofondatrice de Nantes en commun. Il faut que les habitantes et habitants sortent du sentiment d’impuissance. »

Pour cela, ils doivent reprendre le pouvoir au sein des institutions, mais aussi sur leurs vies, pense la jeune femme. C’est ce que propose le municipalisme, tel que théorisé par le militant écologiste étasunien Murray Bookchin dans les années 60, et que Margot résume par cette formule imagée : « Un pied dedans, mille pieds dehors. »

Lors des municipales en 2020, Nantes en commun a échoué, à quelques centaines de voix près, à mettre un pied à la mairie. « Nous avons voulu réorienter les thèmes de la campagne, très axés sur la sécurité et la propreté, et dénoncer les politiques de bétonisation, de métropolisation et d’attractivité menées par la ville, rappelle Margot qui était tête de liste. L’une des conséquences de ces politiques, c’est la gentrification et la hausse du prix des logements à Nantes, réservés aux cadres, souvent parisiens. Les inégalités se creusent, les solidarités sont remises en question. Et le sentiment d’insécurité grandit. »

Des syndicats d’habitants pour donner une force collective

Certains projets d’artificialisation ont été abandonnés après les municipales, comme l’Arbre aux hérons, structure métallique végétalisée de 35 mètres de haut. D’autres restent programmés ou sont apparus. Mais Nantes en commun reste à l’écoute des colères des habitants.

Ses membres n’hésitent pas à enfiler leurs bottes pour défendre les anciennes terres maraîchères du quartier de Doulon — que la mairie veut transformer en un « écoquartier » de 2 700 logements — ou à accompagner des habitantes du quartier de Breil jusque devant Nantes Métropole Habitat pour réclamer de meilleures conditions de logement.

« Nous souhaitons créer des syndicats d’habitants à l’échelle de la ville, afin de donner un cadre et une force collective à ces derniers, qu’ils puissent s’organiser eux-mêmes pour accéder à une énergie ou une alimentation moins chère et locale », dit Margot Medkour.

L’idée est d’accéder à une énergie ou une alimentation moins chère et locale, explique Margot Medkour. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Nantes en commun propose déjà un lieu pour se réunir, discuter, débattre, jouer ou écouter de la musique : le bar associatif et autogéré du Chapeau rouge ouvert en 2021 dans la rue du même nom, en centre-ville de Nantes. « Nous avons très vite voulu avoir un endroit où se retrouver, où créer de la sociabilité. C’est un lieu où peuvent converger différentes luttes, un lieu de rapprochement politique aussi. Chaque quartier devrait avoir le sien. »

Ce bistrot — où les consommations sont à petits prix — est le premier commun du mouvement. Avec lui, ce dernier a trouvé une nouvelle dynamique, assurent ses membres, et dégage un peu d’argent, qui permet d’aider les projets et les luttes.

« Démarchandiser » la bière et reprendre du terrain au capitalisme

« Plein de mouvements de lutte gagnent de l’argent grâce à la bière. C’est un moyen de financement important », explique Simon Chabasse, membre actif de Nantes en commun. Mais là encore, le collectif souhaitait aller plus loin en se réappropriant complètement la production de la bière.

C’est chose faite depuis septembre dernier et la reprise des bières de Charlotte, bien connues des bars nantais. Charlotte Goin a laissé les clés de la microbrasserie qu’elle détenait depuis quatorze ans à Simon, Arthur, Marie et Fanny.

Elle leur a aussi légué son savoir-faire du brassage. Désormais, l’empâtage (mélanger les céréales maltées et concassées à l’eau chaude pour en extraire les sucres), le maniement du fourquet (grand ustensile en bois pour brasser) ou encore les mécanismes de la fermentation n’ont plus de secrets pour elles et eux.

Simon Chabasse devant les cuves de la Brasserie communale extraordinaire. © NnoMan Cadoret / Reporterre

D’autres projets sont en gestation autour de ce nouveau commun, situé rue du Général Buat. « Nous aimerions convaincre des patrons de bars de se former ici au brassage pour produire leur propre bière. Et on mutualiserait avec eux les frais de fabrication, de loyer, etc. C’est un moyen de se débarrasser de la relation de service intrinsèque au capitalisme, de reprendre la main sur la production et de “démarchandiser” la bière », dit Simon, installé devant les gigantesques cuves de brassage et d’ébullition.

En parallèle de son activité commerciale, la brasserie a vocation à aider les bénévoles à se nourrir. « On refuse globalement le salariat. La brasserie permettra de sortir d’une relation comptable », espère le nouveau brasseur. Dans son espace de stockage, le lieu pourrait accueillir une coopérative alimentaire ou un point de dépôt des légumes cultivés dans l’actuel champ commun de Mauves-sur-Loire.

Tous les communs sont bons pour reprendre du terrain au capitalisme. Y compris sur le plan symbolique. La brasserie de Charlotte a été rebaptisée la Brasserie communale extraordinaire. « C’est notre BCE ! ironisent les Nantais. Elle doit permettre de financer notre action politique. » Et de démontrer qu’un modèle alternatif est possible, même en ville.

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