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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Entretien — Biens communs

« Une révolution citoyenne pour se réconcilier avec la nature »

Marche pour le climat à Paris, le 24 mai 2019.

Dans son dernier livre, l’« économiste atterré » Benjamin Coriat expose deux visions de la crise écologique, et de sa résolution : celle du marché néolibéral et celle des théoriciens des communs, qui défendent une citoyenneté active.

Benjamin Coriat est professeur de sciences économiques à l’université Sorbonne Paris Nord, et cofondateur des Économistes atterrés, un collectif créé en 2010 pour dénoncer l’impasse des choix économiques européens, notamment la « cure d’austérité » imposée à la Grèce. Il est l’auteur, notamment, de : Le Retour des communs — La crise de l’idéologie propriétaire (2015) et de Le bien commun, le climat et le marché — Réponse à Jean Tirole (2021).

Benjamin Coriat, en 2015. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Chris93


Reporterre — Dans Le bien commun, le climat et le marché, vous exposez deux manières opposées d’interpréter et de résoudre la crise écologique.

Benjamin Coriat — Oui, je confronte dans mon livre la vision de Jean Tirole, économiste français néolibéral, avec celle d’Elinor Ostrom, économiste américaine spécialisée dans la question des communs — c’est-à-dire des ressources, naturelles ou non, placées en usage partagé.

Dans Économie du bien commun, paru en 2016, Tirole défend l’idée que le réchauffement climatique serait une « défaillance de marché », qu’il faudrait corriger par... davantage de marché. Pour parer à l’aggravation du climat, il suffirait donc de développer un marché carbone dans lequel l’émission de gaz à effet de serre deviendrait suffisamment coûteuse pour engager les entreprises à réduire leurs émissions.

Est-ce une vision répandue ?

C’est une stratégie qui s’inscrit dans la perspective du Protocole de Kyoto (1997), appliquée en Europe depuis 2005, malgré ses maigres résultats et sa nocivité. Le funeste marché des « droits à polluer » auquel elle a donné lieu est bien connu aujourd’hui, notamment en Afrique.

Ce qui est inquiétant, c’est que la Commission européenne se prépare à s’engager davantage encore dans cette trajectoire. Une des propositions du Green Deal consiste en effet à « étendre le marché carbone » à de nouveaux secteurs économiques. En France, les politiques successivement mises en place — y compris sous François Hollande et Emmanuel Macron — s’inscrivent dans le cadre de ce marché carbone européen.

Le marché du carbone renaît de ses cendres

Autre écueil : le marché carbone circonscrit la crise écologique aux gaz à effet de serre...

Tout à fait. Or le rapport commun du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et du groupe d’experts international sur la biodiversité (IPBES) publié le 10 juin dernier montre qu’il faut penser ensemble le climat et la biodiversité ; utiliser cette dernière à titre uniquement compensatoire a très souvent des conséquences préjudiciables. A contrario, l’approche d’Elinor Ostrom permet une vraie préservation des écosystèmes.

La forêt d’Orlu, en Ariège. © Alain Pitton/Reporterre

Elle propose de faire de l’eau, des forêts, du climat, etc., des « communs de grande dimension ».

Elle entend les soustraire à la propriété exclusive, et donc aux abus qui peuvent la caractériser — le cas des forêts est à cet égard révélateur. Parce qu’avec la propriété partagée qu’instituent les communs, les biens, les écosystèmes sont protégés par des devoirs et obligations conçus pour assurer leur pérennité.

Elinor Ostrom était une chercheuse qui a sorti l’économie de son corner néolibéral en la nourrissant de philosophie politique, de sociologie. Elle a observé que les gens gèrent avec bon sens les écosystèmes grâce auxquels ils vivent parce qu’ils exercent un contrôle les uns sur les autres pour assurer leur intégrité — dont dépend leur survie. Ils les gèrent même mieux que les entités privées ou publiques, souvent éloignées des réalités de terrain et téléguidées par les lobbies. Un constat que l’on peut faire en comparant, par exemple, l’échec de la politique commune de la pêche européenne, élaborée sous la pression des industriels, et les pratiques vertueuses de ces communs ancestraux que sont les prud’homies de pêche.

« Pour Elinor Ostrom, la crise climatique n’est pas une “défaillance de marché”, mais un phénomène systémique. »

La biosphère aurait-elle donc besoin que l’on repense nos fondamentaux juridiques et politiques ?

C’est le point de vue d’Elinor Ostrom. Pour elle, la crise climatique n’est pas une « défaillance de marché », mais un phénomène systémique. C’est le résultat d’une dégradation d’ensemble des écosystèmes de la planète, due à un mode de production et de consommation qui a épuisé les ressources à force de prédations répétées. En tant que tel, il ne peut être traité qu’à ce même niveau systémique.

Outre la révolution juridique des communs — en ce qu’ils supposent des changements dans le droit de propriété [1] —, elle promeut un dépassement de la culture centralisée et hiérarchique des États au profit de « coalitions » entre des « communautés de base » (collectifs citoyens divers, associations ou entreprises engagées dans une économie sobre, conseils communaux comme les prud’homies) et les villes, les régions et, pourquoi pas, les États. Car la question n’est pas de se substituer à une gouvernance nationale ou mondiale, mais de chercher un rééquilibrage territorial pour mobiliser toute la société dans la transformation écologique. Et le meilleur moyen, selon elle, d’affronter les problèmes complexes que cette transformation pose à de multiples niveaux, c’est de démultiplier les échanges entre citoyens. Elle appelle ce nouveau régime démocratique la « gouvernance polycentrique ».

Regardez, par exemple, la manière dont les politiques de mobilité ont évolué dans les villes. Une municipalité a commencé par introduire des pistes cyclables et à limiter l’accès au centre-ville. Et beaucoup d’autres ont suivi, comme par « ajustement mutuel ». Aujourd’hui, les villes se concertent pour perfectionner ces systèmes. Elles constituent de fait une vraie « coalition ».


C’est la mobilisation citoyenne contre le marché...

Exactement. On retrouve ici la confiance dans l’énergie citoyenne qui a impulsé l’associationnisme après la Révolution française. On a oublié qu’il était à l’origine de beaucoup d’innovations sociales. Le mutualisme, par exemple, qui va donner naissance à la Sécurité sociale, est né du besoin et de la volonté de gens qui avaient besoin de se protéger. Ce n’est pas une invention des élus. Ils n’ont fait que suivre.


Dans quels domaines cette créativité pourrait-elle s’exercer ?

Partout où il est nécessaire de repenser nos pratiques pour vivre plus en accord avec la nature, et nos valeurs de justice et d’équité. De ce point de vue, la Convention climat a vraiment été un événement d’une grande portée. Ses 149 propositions impulsaient une action multiniveaux et multidimensions, de la recherche de modes de vie moins énergivores à un changement de culture (régulation de la publicité, etc.), en passant par les réformes constitutionnelles (remise en cause d’accords internationaux comme le Ceta, projet de loi sur le crime d’écocide, etc.).

Des membres de la Convention citoyenne pour le climat. © Katrin Baumann / Convention citoyenne pour le climat

Pourquoi a-t-elle illustré à vos yeux la puissance de la délibération citoyenne, comme veut l’encourager Ostrom à travers la gouvernance polycentrique ?

Ce qui a été remarquable avec cette Convention, c’est que de simples citoyens soient parvenus à un tel consensus malgré leur diversité. Simplement par la puissance de l’échange et de la délibération, pour parvenir à des solutions partagées. Quand ils s’apercevaient que, sur telle proposition, ils n’étaient d’accord qu’à 60 %, ils rediscutaient pour trouver une autre proposition partagée par 90 % d’entre eux. Et, de fait, ils ont recueilli à la fin plus de 60 % d’opinions favorables parmi la population française.

Est-ce porteur d’un renouveau politique ?

Tout à fait. Avec cette Convention s’est inventé un nouvel instrument de pratique de la démocratie. C’est une remise en avant de types de forme délibératives qui ont existé pendant la Commune, par exemple, pour traiter de questions particulières : hier le climat, demain la santé, l’éducation, etc. Et ce sont des formes, complémentaires de la démocratie représentative, dont on va avoir de plus en plus besoin. Les conclusions de ces conventions doivent-elles être exécutoires, soumises à référendum ? C’est à discuter. Mais on a besoin d’une réforme constitutionnelle pour introduire ces conventions citoyennes dans la loi.

Une pétition nationale dirait : « Cette fois, nous voulons que les conclusions de la Convention climat soient impératives. »

D’ailleurs le déni de démocratie du président Macron n’empêche pas que cette Convention fasse déjà des petits. En Allemagne, six jeunes se sont lancés dans une grève de la faim juste avant les élections à la chancellerie, en septembre dernier, pour faire accepter par les leaders de la CDU, du SPD et des Verts une Convention climat dont (la leçon de la France a été retenue) les conclusions seraient impératives. On peut très bien imaginer aussi qu’en France on remette ça, pas sous forme de grève de la faim, mais de pétition nationale, qui dirait : « Cette fois, nous voulons que les conclusions de la Convention climat soient impératives. »



Revenons à Jean Tirole. Pourquoi a-t-il recours à l’expression de « bien commun » si sa seule réponse au dérèglement climatique, c’est de marchandiser encore plus la nature ?

Effectivement, c’est surprenant, car la notion de bien commun implique une série de choses, en particulier la délibération au sein des communautés pour protéger les écosystèmes, qui sont le contraire de son hypothèse du tout-marché et de ses automatismes. Et ni dans Économie du bien commun, son livre paru en 2016, ni lors du Sommet du bien commun qu’il a organisé cette année avec la Toulouse School of Economics, il ne parle de l’histoire des communs ou de la théorie des biens communs. Peut-être qu’il s’agit avant tout pour lui de donner l’illusion qu’il propose une solution nouvelle, alors qu’il ne fait que préconiser de vielles recettes qui ont échoué ? Changer pour que rien ne change, en somme...

Il va devenir difficile aux néolibéraux de faire oublier que l’augmentation la plus rapide des gaz à effet de serre a eu lieu pendant l’essor de la mondialisation capitaliste, à partir des années 1960 : 5 milliards de tonnes de carbone produites en 1950, contre 34 milliards de tonnes aujourd’hui...

Absolument. Mais, pour ma part, je suis convaincu que tout cela ne marchera plus, qu’il va falloir passer à autre chose.

Et pourquoi ça ne marcherait plus ?

Parce que les pratiques actuelles provoquent des dégâts qui seront de moins en moins acceptés. Regardez Greta Thunberg, Extinction Rebellion ou le mouvement de la jeunesse à travers le monde. J’en suis convaincu, on va avoir des mobilisations de plus en plus monumentales pour le climat.

De plus, et cela est essentiel, nous avons maintenant nos propres solutions à proposer. Avant, le néolibéralisme pouvait s’avancer en terrain découvert, se targuer d’être la « seule alternative », comme disait Mme Thatcher, au fascisme et au communisme. Désormais, si on nous dit : « Vous êtes très gentils, mais alors on fait quoi ? » On peut répondre : « Voilà ce que nous allons faire. Nous allons protéger les écosystèmes en en faisant des communs, pour en user équitablement et respectueusement. Et nous allons entamer une révolution citoyenne pour nous réconcilier avec la nature et établir entre nous des principes d’équité et de respect mutuel. Le contraire de ce que vous faites. »


Le bien commun, le climat et le marché — Réponse à Jean Tirole, de Benjamin Coriat, éditions Les liens qui libèrent, août 2021, 140 p., 14 euros.

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