Grandes forêts, calottes glaciaires... Bientôt des biens communs planétaires ?
L’habitabilité de la Terre est menacée par le franchissement des « limites planétaires ». - Needpix / CC
L’habitabilité de la Terre est menacée par le franchissement des « limites planétaires ». - Needpix / CC
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La gouvernance des biens communs mondiaux devrait inclure la sauvegarde des fonctions de régulation de la vie sur Terre. C’est ce que proposent les scientifiques qui ont inventé le concept de limites planétaires.
Et si les mangroves et les grandes forêts faisaient partie des biens communs ? Dans la revue scientifique PNAS, les chercheurs qui ont élaboré le concept de limites planétaires proposent de changer de paradigme et de transformer notre conception de ce qui relève des « biens communs mondiaux » ou « biens communs planétaires ».
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’évolution du droit international public a forgé la notion de biens communs mondiaux, qui sont rattachés au patrimoine commun de l’humanité. Ces « communs » — la haute mer et les grands fonds marins, l’Antarctique, l’atmosphère et l’espace extra-atmosphérique — sont des zones ou des ressources qui se situent au-delà des juridictions des États. Les quatre premiers ont fait l’objet de traités internationaux, à l’exemple du traité sur l’Antarctique de 1959 et du traité sur la haute mer adopté par les Nations unies en juin 2023. Ces traités sont censés engendrer une gestion collective des communs qui garantisse un égal accès des pays à leurs ressources, ou l’interdiction de leur exploitation.
Aujourd’hui, l’habitabilité de la Terre est menacée par le franchissement des « limites planétaires ». Il s’agit des seuils que les systèmes biophysiques qui régulent et maintiennent les facteurs d’habitabilité de la Terre (eau potable, température, air respirable…) ne doivent pas franchir, sous peine de provoquer des dommages environnementaux et sociaux insupportables ou irréversibles. Six des neuf limites caractérisées en 2009 et 2015 ont été dépassées, celles liées au dérèglement climatique, à la conservation de la biodiversité, à l’utilisation des terres, aux cycles de l’azote et du phosphore, aux pollutions chimiques, et à la quantité et la qualité de l’eau douce. Deux autres sont tout près de l’être : l’acidification des océans et la quantité d’aérosols dans l’atmosphère.
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Johan Rockström, directeur de l’Institut de Potsdam pour la recherche sur l’impact sur le climat, et vingt-et-un autres chercheurs proposent d’intégrer dans la gouvernance des biens communs planétaires « tous les systèmes biophysiques critiques de régulation de la Terre et leurs fonctions, quelle que soit leur localisation, parce qu’ils sont essentiels pour maintenir la vie sur la planète, y compris la stabilité de nos sociétés ». Plus précisément, il s’agit d’inclure dans les communs mondiaux les « éléments terrestres » qui contribuent aux fonctions de régulation : les grandes forêts, les calottes glaciaires, les espaces de pergélisol, les mangroves, etc., indépendamment des frontières des États.
Sauvegarde des fonctions de régulation de la vie sur Terre
Leur instabilité, due à la crise climatique, peut conduire à des « points de bascule » (tipping points) au-delà desquels des effets de cascade ou de dominos pourraient survenir. Par exemple, au-delà d’un réchauffement de 2 °C, la fonte de la calotte glaciaire du Groenland entraînerait un afflux d’eau douce dans l’Atlantique Nord, réduisant la densité de l’eau de mer de surface, ce qui pourrait ralentir la circulation du grand courant atlantique (Atlantic meridional overturning circulation, Amoc) ; une accumulation de chaleur s’ensuivrait dans l’océan Austral, d’où une fonte accélérée de la calotte glaciaire de l’Antarctique, et une modification de la température et de l’humidité au niveau de la forêt amazonienne.
À quoi servirait d’intégrer les systèmes biophysiques planétaires dans la gouvernance des biens communs mondiaux ? Pour le groupe de Johan Rockström, celle-ci est l’exemple le plus abouti d’une gouvernance visant à sauvegarder collectivement des systèmes terrestres. Le problème, selon lui, est qu’elle est loin d’être parfaite. Entre autres défauts, elle s’accorde surtout aux intérêts politiques des États et peu aux arguments scientifiques alertant sur les risques planétaires, et reste ancrée dans une inégalité géopolitique dominée par les pays du Nord. De plus, malgré des accords internationaux tels que la Convention de Rio sur la diversité biologique, elle s’applique mal aux grands écosystèmes terrestres (ou biomes) qui relèvent d’une seule souveraineté nationale ou de la responsabilité de quelques États, tels que les forêts tropicales humides, les récifs coralliens, les zones humides, le pergélisol, etc.
Au fond, plaident les chercheurs, la gouvernance des biens communs mondiaux manque d’efficacité parce qu’elle est axée sur le partage de zones spécifiques telles que l’Antarctique et les fonds marins, et non sur la sauvegarde des fonctions de régulation de la vie sur Terre. L’inclusion de ces fonctions parmi les biens communs donnerait un nouveau souffle à leur gouvernance.
Une gouvernance impliquant les peuples autochtones
La proposition peut paraître utopique face aux intérêts dominants des États et des grandes entreprises, et aux faiblesses de la gouvernance mondiale des défis environnementaux. Pour Catherine Aubertin, économiste de l’environnement à l’Institut de recherche pour le développement, elle a le mérite d’attirer l’attention sur la nécessaire préservation des systèmes biophysiques qui risquent de basculer vers des états instables. En revanche, elle est déconnectée des réalités de terrain et notamment de la convergence actuelle qui s’opère, sous l’impulsion des grandes organisations scientifiques ([IPBES| Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques] et Giec), entre les acteurs impliqués dans les différentes conventions internationales sur le climat, la biodiversité, les sols, les pollutions. Elle laisse également de côté des parts essentielles des biens communs mondiaux, à savoir la santé et la sécurité.
Selon Johan Rockström et ses pairs, le succès relatif de la réduction du trou d’ozone stratosphérique et le traité sur la haute mer de 2023 montrent qu’une gouvernance mondiale des systèmes biophysiques terrestres n’a rien d’impossible. Toutefois, pour être efficace, elle devrait être revisitée et se départir de systèmes centralisés. Par exemple, une nouvelle institution de gouvernance globale des forêts tropicales impliquerait les États régionaux, les peuples autochtones et les communautés locales. En retour, ces acteurs seraient soutenus et indemnisés par les autres pays pour les services qu’ils rendent en protégeant un écosystème d’importance mondiale. La proposition converge avec les appels du président brésilien Lula aux pays riches pour qu’ils financent la protection de la forêt amazonienne.