La réglementation favorise la pêche industrielle

Durée de lecture : 9 minutes

19 février 2019 / Samuel Reffé (Reporterre)

Les eaux territoriales métropolitaines se vident de leurs poissons à cause de la surpêche. Des quotas existent, mais, mal employés, ils favorisent le modèle industriel au détriment de la pêche artisanale.

En 2017, à peine la moitié des populations de poissons des façades maritimes françaises étaient exploités durablement, un quart provenait de stocks surpêchés, le dernier quart n’était pas évalué [1]. Le terme de « stock » désignant la partie exploitable de la population d’une espèce dans une zone donnée, les poissons ciblés par les navires de pêche industrielle sont donc plutôt mal en point. Tel est le constat alarmant de l’Institut français pour la recherche et l’exploitation de la mer (Ifremer), résultat d’un processus de recherche et d’expérimentation sur environ 200 stocks répartis dans le golfe de Gascogne, le golfe du Lion et la façade atlantique.

Diagnostic sur les ressources halieutiques débarquées par la pêche française (métropolitaine). Ifremer, février 2019.

Cette pêche massive, source d’emplois et de richesse, a provoqué une surexploitation des ressources marines, entraînant la diminution inquiétante des stocks de poisson. La sonnette d’alarme a été tirée en 1980 par les organisations de protection de l’environnement. Les États européens se sont alors accordés sur une politique commune des pêches (PCP) qui définit une série de règles destinées à gérer la flotte de pêche européenne et à préserver les stocks de poissons. L’Ifremer participe à l’évaluation des stocks des différentes espèces pêchées en France et en Europe. « Nous recommandons par la suite des niveaux de capture conformes aux objectifs de gestion fixés par la politique commune de la pêche », dit Alain Biseau, coordinateur en expertise halieutique pour l’Ifremer. Un stock est considéré comme correctement exploité tant que la pression de la pêche à laquelle il est soumis n’altère pas ses capacités reproductrices. Le rendement maximal durable (RMD) d’un stock de poissons, qui permet de garantir un nombre de prises considérables sans altérer la capacité de l’espèce à se renouveler, est l’un des objectifs premiers de la nouvelle politique commune des pêches de 2013. Quand une espèce de poisson est surpêchée, « il y a un risque de non-renouvellement du stock », poursuit Alain Biseau.

« Le premier problème de la surpêche est qu’il n’y a pas de limites de captures » 

La pêche industrielle capte aujourd’hui 80 % des ressources halieutiques, aux risques et périls de la biomasse des fonds marins. Au-delà du manque de transparence des subventions qui leur sont accordées, dénoncé par l’association Bloom, les groupes de pêche industrielle puisent en grande partie dans des stocks dits « surpêchés ». Même si une grande partie des stocks n’y ont pas été évalués, la mer Méditerranée compte parmi les zones les plus exposées à la surpêche. Seuls 27 % des stocks de poissons y sont exploités correctement. « La pêche en méditerranée repose sur une exploitation d’un très grand nombre d’espèces. L’écosystème est très diversifié, en Méditerranée, on dénombre jusqu’à 243 espèces différentes dans les débarquements de la pêche française. Mais on ne peut pas évaluer toutes ces espèces, car on a soit des manques de données sur les statistiques de pêche, soit des manques de données sur la connaissance de l’espèce elle-même », indique Jean-Luc Fromentin, chercheur halieute à l’Ifremer de Sète (Hérault). De surcroît, certains stocks de poissons en Méditerranée sont à cheval sur les zones maritimes de plusieurs pays, ce qui paralyse la communication des statistiques de la surpêche.

Au début des années 2000, le thon rouge a frôlé la disparition avant d’être sauvé par la mise en place de quotas de captures. Une pression halieutique ininterrompue sur ces créatures autrefois abondantes les a poussées au bord de l’effondrement. Ces animaux marins ont été surpêchés pendant des décennies du fait de la demande croissante — et mondialisée — en sushis. Aujourd’hui, « le thon rouge est devenu le principal poumon de la pêcherie française car les stocks se sont enfin reconstitués grâce à la mise en place des quotas. En 2009, le quota de thons rouges attribué aux navires immatriculés en Méditerranée correspondait à 89 % du quota français, soit 3.196 tonnes. En 2019, ce quota a connu une augmentation significative puisqu’il est passé à 4.376 tonnes ».

Pêche artisanale à Quiberon (Morbihan), en avril 2007.

Aujourd’hui, « sept espèces représentent 48 % des captures débarquées dans les pêcheries françaises en Méditerranée », rappelle Jean-Luc Fromentin. Parmi elles, le merlu européen, la principale espèce de fond exploitée par les chalutiers en Méditerranée, est menacé par les pratiques de surpêche. Selon le chercheur, cette surexploitation est principalement due aux conditions de capture du merlu. « Ce n’est pas évident de mettre un quota sur une espèce qui est pêchée en même temps qu’un grand nombre d’autres espèces. En conséquence, en Méditerranée, on a uniquement mis en place des limitations d’efforts de pêche, mais ce n’est pas encore assez efficace. »

Un constat partagé par Greenpeace, qui œuvre depuis plusieurs années pour la conservation des fonds marins en Méditerranée. « Le premier problème de la surpêche est qu’il n’y a pas de limites de captures. Pendant plusieurs décennies, on a financé massivement la construction de navires de pêche industrielle. Cela a causé une explosion de la surpêche des façades maritimes françaises », dit François Chartier, chargé de campagne océan pour Greenpeace France.

Les alertes à la surpêche, qu’elles proviennent des ONG, de la FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ou des médias convergent vers un point essentiel : son effet néfaste sur la pêche artisanale, justement surnommée « petite pêche ». Le secteur, notamment en Méditerranée, est en autogestion, c’est-à-dire que les pêcheurs artisanaux se répartissent leurs quotas de pêche par un système de prud’homies de pêcheurs par le biais de 33 prud’hommes de la pêche, réparties sur toute la façade méditerranéenne française et en Corse. Ces anciens systèmes de gestion collective des ressources halieutiques gèrent avec simplicité, et à moindres frais, l’activité de pêche dans le golfe du Lion et autour de la Corse.

« Pour régénérer les ressources halieutiques, il faut à tout prix stopper la pêche des poissons juvéniles » 

La Plateforme de la petite pêche artisanale milite depuis plusieurs années auprès des instances françaises pour une répartition plus équitable des quotas de poissons entre pêcheurs-artisans et industriels. « Le principal problème est que la réglementation française est vraiment taillée pour la pêche à grande échelle. Aujourd’hui, les navires qui ont le plus gros historique de pêche sont ceux qui bénéficient des plus grands quotas. C’est-à-dire tous les navires qui ne sont pas de la “petite pêche” et qui ont certaines exigences de rentabilité, d’où la logique de répartition très inégale des quotas », explique Ken Kawahara, secrétaire de la plateforme de la petite pêche artisanale. Pourtant, les navires de moins de douze mètres représentent près de 50 % des effectifs de pêcheurs français, et pêchent seulement 20 % des ressources halieutiques.

Contrairement aux idées reçues sur la politique de gestion des pêches, l’Union européenne ne fait qu’édicter un quota de pêche global pour une espèce. Charge ensuite à l’État français de répartir les quotas entre les différents navires de pêche du territoire. « Pour être plus équitable, la distribution des quotas ne doit plus se fonder sur les antériorités de captures, mais doit s’établir sur des critères plus transparents et objectifs. On doit cependant maintenir un certain nombre de garde-fous pour éviter qu’un nombre important de navires pêchent de façon excessive, dit Ken Kawahara. La petite pêche artisanale est victime de la surcapacité de la pêche intensive. Là où les gros bateaux, disposant d’équipements électroniques et d’engins de pêche très performants, parviennent toujours à trouver le poisson et à en prendre le maximum, les petits pêcheurs, eux, n’y arrivent pas. Notamment pour toutes les espèces qui ne sont pas soumises à des quotas. Or, ces espèces sont celles dont dépendent beaucoup les petits artisans pêcheurs. »

Selon Ken Kawahara, la dégénérescence des ressources halieutiques en Méditerranée n’est pas un phénomène uniquement lié à la surpêche industrielle : « Pour régénérer les ressources halieutiques, il faut à tout prix stopper la pêche des poissons juvéniles. Il faut permettre à un maximum de poissons de grandir et devenir adultes, ce qui n’est pas encore le cas pour un nombre majoritaire de stocks. La seule espèce dont la taille limite de capture est au-delà de la taille de majorité sexuelle est le bar. »

En 2019, la Plateforme de la petite pêche artisanale a déposé un recours avec indemnisation auprès du Conseil d’État. Ce recours a été déposé en collectif avec le syndicat des petits métiers d’Occitanie, la plateforme Life (Low Impact Fishers of Europe) et le comité départemental des pêches du Var. Le 7 février, la plateforme a lancé une pétition pour une répartition plus juste des quotas de thon rouge.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre


[1Plus précisément, 48 % de stocks « non surpêchés », 26 % de stocks « surpêchés », 22 % « non évalués » et 3 % « non classifiés ».


Lire aussi : Au large avec Breandán, pêcheur professionnel à la ligne par souci écologique

Source : Samuel Reffé pour Reporterre

Photos :
. chapô : Flickr (Jeanne Menjoulet/CC BY 2.0)
. filet : Wikipedia (F Lamiot/CC BY-SA 4.0)



Documents disponibles

  Diagnostic sur les ressources halieutiques débarquées par la pêche française (métropolitaine). Ifremer, février 2019.
DOSSIER    Pêche

18 juillet 2019
Une carte de France de l’eau contaminée par du tritium radioactif
Info
19 juillet 2019
Sans vergogne, la publicité exploite le filon écolo
Info
8 juillet 2019
Un grand merci, ami(e)s lectrices et lecteurs ! Reporterre va bien
Édito


Dans les mêmes dossiers       Pêche





Du même auteur       Samuel Reffé (Reporterre)