« C’est la loi du plus fort » : comment l’agro-industrie accapare l’eau
En décembre 2025, 300 agriculteurs affilés à la FNSEA, à la Coordination rurale et aux Jeunes agriculteurs ont empêché la tenue de la dernière réunion de la Commission locale de l’eau (CLE) visant à entériner le Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) du bassin versant de la Vilaine à Châteaubourg. - © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre
En décembre 2025, 300 agriculteurs affilés à la FNSEA, à la Coordination rurale et aux Jeunes agriculteurs ont empêché la tenue de la dernière réunion de la Commission locale de l’eau (CLE) visant à entériner le Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) du bassin versant de la Vilaine à Châteaubourg. - © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre
Durée de lecture : 14 minutes
Dans leur livre, paru le 8 avril, Fabien Benoit et Nicolas Celnik décrivent la privatisation grandissante de l’eau, notamment par les acteurs de l’agro-industrie et avec la complicité de l’État. En voici les bonnes feuilles.
Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau (éditions Les Liens qui libèrent), paru le 8 avril, est un livre qui justifie amplement son titre. Les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik, collaborateurs réguliers de Reporterre, y décrivent comment l’agro-industrie, les industries d’eaux en bouteille, celles du numérique et d’autres encore privatisent toujours plus ce bien commun que devrait être l’eau.
Souvent avec la complicité du gouvernement et en faisant régner la loi du plus fort. Nous en publions les bonnes feuilles, consacrées au premier des consommateurs d’eau : l’agro-industrie.
Un rapport de 2024 a tenté de chiffrer ce que l’agriculture conventionnelle coûtait à la France : pas loin de 45 milliards d’euros par an [1]. D’après ses calculs, 19 milliards d’euros (le double du budget alloué à la planification écologique) sont engagés pour compenser les dégâts de l’agriculture industrielle. Le reste, outre les 9,5 milliards d’euros touchés au titre de la PAC (Politique agricole commune), est une série de subventions perçues par les agriculteurs, les maillons intermédiaires, et la distribution, sous forme d’exonérations de cotisations sociales, d’exonérations fiscales et de dépenses budgétaires propres à l’État.
Des voix se font bien sûr entendre pour demander un rééquilibrage des subventions et plus d’aides fléchées vers une agriculture moins gourmande en eau. Encore faudrait-il qu’elles puissent trouver un écho dans les parlements de l’eau. Et que les esprits soient apaisés lorsque l’on évoque la gestion de l’eau — ce qui est loin d’être le cas.
La loi du plus fort
On peut aujourd’hui se promener le long de la retenue d’eau de Caussade, dans le Lot-et-Garonne, et n’y voir qu’un bucolique étang artificiel dans lequel les hirondelles viennent s’abreuver au printemps. Pour les connaisseurs du dossier, cette retenue d’eau de 920 000 m³ raconte autre chose : elle témoigne de la manière dont l’État a cédé face aux irrigants. « C’est un sujet ahurissant tant il est révélateur de la dynamique du pouvoir dans la gestion de l’eau, s’étrangle un ancien conseiller de deux ministres de l’Écologie à l’époque des faits. Ce que ça dit par rapport aux tensions liées à l’eau pour les années qui viennent, c’est que finalement c’est la loi du plus fort. »
Dès le début des années 2010, une poignée d’agriculteurs locaux réclament la construction d’une retenue, tout en refusant de participer aux discussions collectives sur la gestion de l’eau dans le territoire. En juin 2018, la préfète autorise la construction du barrage de Caussade — et suscite un tollé, l’ensemble des institutions de l’État garantes de la protection de l’environnement s’y opposant vertement. Il faut que les ministres de l’Agriculture et de l’Environnement demandent l’annulation du projet pour que la préfète revienne sur sa décision.
Mais les agriculteurs n’entendent pas en rester là : mobilisant à leurs frais pelleteuses et main-d’œuvre, ils érigent eux-mêmes le barrage. Les multiples dénonciations de l’illégalité du chantier ne suffiront pas à ralentir l’action des pelleteuses. Même les gendarmes sont impuissants : lorsqu’ils tentent d’interrompre les travaux, la démonstration de force tourne en faveur des agriculteurs, qui continuent leur labeur. Ultime provocation, une fois la digue construite, les maîtres d’œuvre improvisés se filment en train de sabrer le champagne, enivrés par leur impunité. L’une des plus grandes réserves artificielles de France vient d’être construite, dans l’illégalité la plus complète, et malgré l’opposition du gouvernement.
Violence verbale et physique
Si les agriculteurs ont pu ériger Caussade, c’est en partie parce qu’ils pouvaient compter sur « Dieu ». Pas celui de l’Église : « Dieu », c’est le surnom donné à l’homme qui fait la loi sur le territoire du Lot-et-Garonne, Serge Bousquet-Cassagne. Ancien joueur de rugby connu pour sa violence verbale et physique (qui lui vaut aussi le sobriquet « Bousquet-Castagne »), il se fait connaître au début des années 2000 par une première action : un de ses proches décède en percutant un platane avec sa voiture, Bousquet-Cassagne sort la tronçonneuse pour abattre les arbres le long de la route.
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Serge Bousquet-Cassagne [membre de la Coordination rurale, un syndicat agricole qui ne cache pas ses liens avec l’extrême droite] abhorre les médias : « Pourquoi je perdrais mon temps à vous parler puisqu’à la fin vous allez me traiter de facho », s’agace-t-il lorsque nous parvenons à le joindre au téléphone. Il abhorre surtout tout ce qui peut avoir trait à l’écologie. Il essaie d’interdire à la présidente des Verts, Marine Tondelier, d’entrer sur son département : « Ma poule, lui annonce-t-il par téléphone, je vais t’attraper et te plumer. »
« Il a essayé de me balancer par-dessus la barrière de la quatre-voies »
Serge Bousquet-Cassagne a eu l’occasion de croiser la route d’un militant écologiste avec lequel nous avons déjà cheminé : Jean-Jacques Guillet. Ça ne s’est pas bien passé. « Il a essayé de me balancer par-dessus la barrière de la quatre-voies, raconte Jean-Jacques avec une étonnante indifférence. C’était pendant une manifestation, je lui ai fait un doigt d’honneur et il a envoyé ses gorilles s’occuper de moi, mais les copains ont réussi à les faire dégager. »
Jean-Jacques balaie le jardin du regard et ajoute : « À part ça, je m’en sors pas trop mal : j’en suis qu’à ma troisième boîte aux lettres, ils m’ont bousillé les deux autres quand j’étais passé à la télé. Bon, ils ont aussi goudronné ma cour. Et puis il y a les lettres anonymes qui arrivent souvent. Mais faut bien reconnaître que je les ai copieusement fait chier. »
Avec les bassines, les Pays de la Loire sous tension
Les Pays de la Loire sont eux aussi sous tension depuis l’arrivée des bassines. Rémi, le débonnaire maraîcher qui bataille pour être relié à la bassine de Sainte-Soline, perd son sourire quand on aborde le sujet : « Je vois des collègues qui pleurent parce qu’ils ont peur pour leurs gosses. Mon collègue Guillaume [2] se trimballe toujours avec une batte de baseball dans sa voiture depuis que deux gros bras de la Coop de l’eau sont venus lui mettre la pression. Moi, j’ai eu du glyphosate épandu dans mon champ, quand ce n’est pas les chasseurs qui tirent dans ma direction. »
Ces déboires, Benoît Biteau les a tous subis. Maïsiculteur bio, député des Deux-Sèvres, ardent opposant aux bassines et fort en gueule, il avait tout pour attirer les foudres. « Depuis que je suis élu, on m’a tiré deux fois dessus, versé des substances toxiques sur un lot de sarrasin, ce qui aurait pu empoisonner ceux qui en mangeraient, balancé du liquide allume-feu chez moi, et libéré mes vaches pour les envoyer se promener sur la route un nombre incalculable de fois », énumère-t-il avec colère.
« Depuis que je suis élu, on m’a tiré deux fois dessus »
Concernant les tirs, la plainte a été classée sans suite : le porteur de l’arme affirme avoir tiré vers son propre champ pour faire fuir des corbeaux. L’officier de police qui prenait sa déposition n’a pas cru nécessaire de vérifier ses dires : les champs du tireur sont à plus de 3 km de l’endroit du tir, dans la direction opposée. L’élu a voulu saisir la cellule Demeter, dédiée aux violences dans le monde agricole : « L’agent a eu l’air franchement surpris, et il m’a répondu : “Mais enfin, monsieur Biteau, c’est pas pour vous, la cellule Demeter, vous, vous êtes un écologiste !” »
Le climat est devenu si tendu que bon nombre des agriculteurs opposés aux bassines que nous avons rencontrés songent à changer de territoire. Olivier, maraîcher qui a grandi dans les Deux-Sèvres, a prospecté des terrains à l’autre bout de la France. Il soupire, dépité : « Ici, c’est la Corse. Avant, entre éleveurs, il y avait de l’entraide. Quand j’étais gamin, même le voisin qu’on ne pouvait pas saquer, s’il avait un vêlage difficile, on venait l’aider. Aujourd’hui, les céréaliers, s’ils pouvaient se bouffer entre eux, ils le feraient. Ce territoire a énormément changé, humainement. »
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Les institutions ciblées
Quand ce ne sont pas les militants qui sont ciblés, ce sont carrément les institutions. Les manifestations agricoles de janvier 2024 ont été l’occasion de montrer les muscles. Les agriculteurs déversent tellement de fumier qu’ils polluent des cours d’eau [3], jettent des déchets amiantés, brûlent des pneus devant les mairies ou les agences de l’État, incendient les locaux de la Mutualité sociale agricole (MSA) à Narbonne ou le bureau des douanes à Nîmes...
Ils labourent un parking de supermarché, dégradent le réseau routier à l’échelle nationale à force d’incendier des palettes, occasionnent plusieurs millions d’euros de pertes aux opérateurs des autoroutes en les bloquant — si l’État se garde soigneusement de communiquer sur le coût des dégradations, plusieurs sources les évaluent à plus d’une dizaine de millions d’euros.
Ces dégradations n’ont presque jamais donné lieu à des poursuites, confortant le sentiment d’impunité de la FNSEA. Gérald Darmanin, qui avait piloté le dispositif de maintien de l’ordre d’une violence sans précédent lors des manifestations de Sainte-Soline, assure cette fois qu’« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS », avant d’ajouter : « En tant que ministre de l’Intérieur, à la demande du président et du Premier ministre, je les laisse faire [4]. » Si le syndicat a les coudées franches pour mener ses actions, c’est qu’il peut compter sur des alliés de poids : les membres du gouvernement.
FNSEA et ministère de l’Agriculture main dans la main
L’omniprésence de la FNSEA dans les instances de décision a une autre conséquence : elle a l’oreille du ministère de l’Agriculture et du président. Plusieurs anciens ministres de l’Écologie soupirent : les grandes orientations de la politique de l’eau ne se jouent « pas du tout au niveau local », mais bien via ces grandes orientations nationales. Car le président, à son tour, donne des orientations au ministère de l’Intérieur, qui transmet ces ordres par l’intermédiaire des préfets, qui incarnent la voix de l’État dans les territoires.
Depuis la loi de décentralisation des collectivités locales de 2022, les présidents des conseils d’administration des Agences de l’eau sont les préfets de bassin. À mesure que l’administration territoriale se retire de la politique locale, le corps préfectoral gagne en importance : des chercheurs parlent aujourd’hui d’une « préfectoralisation de la politique de l’eau [5] ». Les préfets déterminent [6] le volume d’eau qui peut être prélevé ; ils peuvent abréger l’élaboration d’un plan territorial de gestion de l’eau (PTGE) si le consensus tarde à émerger ; ils édictent les arrêtés sécheresse, et décident de qui est concerné par les restrictions et qui en est exempté.
Lire aussi : Comment les lobbies agricoles manipulent la gestion de l’eau
Plusieurs magistrats, et jusqu’à François Molins, procureur général près la Cour de cassation, dressent ce constat : « Il est souvent reproché aux préfets d’effectuer leurs arbitrages entre les intérêts économiques et les intérêts écologiques généralement en défaveur de l’environnement [7]. »
Les explications sont nombreuses. Des primes sont versées aux préfets en fonction de la construction de bassines [8], d’après la feuille de route envoyée par le Premier ministre de l’époque, Jean Castex [9]. La réussite de leur mission, et donc la poursuite de leur carrière, est conditionnée au maintien de l’ordre public : avec leurs tracteurs et leur capacité à se mobiliser, les agriculteurs sont une force de pression considérable.
Delphine Batho, ancienne ministre de l’Écologie, se souvient de la réaction des préfets lorsqu’elle a pris un moratoire pour suspendre le financement public des bassines, en 2012 : « J’ai reçu une série de longues lettres de préfets, expliquant que si je voulais éviter des désordres publics, il fallait retirer ce moratoire. » L’actuelle députée des Deux-Sèvres laisse filer un temps de silence, avant de poursuivre, bravache : « J’ai résisté. » Un an plus tard, elle était évincée du gouvernement ; une des premières décisions de son successeur a été de révoquer le moratoire.
De fortes accointances entre préfets et monde agricole
La proximité des préfets avec le monde agricole peut parfois prendre une tournure presque caricaturale : les frères Gutton en sont un bon exemple. En 2012, Martin Gutton, le frère cadet, est directeur régional de l’agriculture et des forêts de la région Poitou-Charentes. Il devient, en 2015, directeur général de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, où il pousse le programme d’implantation des bassines. En parallèle, son frère aîné, Jérôme Gutton, est nommé préfet des Deux-Sèvres : c’est lui qui supervise le projet de bassines de la Coop de l’eau, sur le territoire administré par son cadet.
En 2024, Martin Gutton est nommé délégué interministériel à la gestion de l’eau. Dans le cadre de cette fonction, il se rend au congrès de l’Association générale des producteurs de maïs (AGPM), une filière spécialisée de la FNSEA, pour prodiguer ses conseils sur la manière d’accélérer le déploiement des bassines [10]. Jérôme Gutton, une fois sa mission de préfet accomplie, travaille pour le plan de relance de la France à flécher les Contrats de relance pour la transition écologique (CRTE). Entre-temps, Martin Gutton est nommé à FranceAgriMer, l’organisme chargé d’assurer la productivité de l’agriculture française.
La nomination de Martin Gutton au poste de délégué interministériel à la gestion de l’eau est particulièrement intéressante. Il s’agit d’une fonction tout fraîchement créée, qui vise à placer la gestion de l’eau entre les mains des agriculteurs. De manière protocolaire, c’est le ministère de l’Écologie qui a autorité sur les enjeux liés à l’eau, et qui doit trancher lorsqu’il y a litige entre agriculture et écologie. Le délégué interministériel a pour but de concentrer, entre ses mains, les dossiers liés à l’eau. Avec un détail : ses bureaux sont installés… rue de Varenne, au ministère de l’Agriculture ; et, depuis la création du poste, tous les délégués sont connus pour leurs positions favorables à l’irrigation.
La création de ce rôle était d’ailleurs une demande de longue date de la FNSEA. Ou, pour être plus précis, d’un organisme interne de la FNSEA : son organisation professionnelle spécialisée sur le maïs, l’AGPM. Ou, pour être encore plus précis, d’une petite structure interne de l’AGPM à laquelle pas grand monde ne s’intéresse : le lobby tout particulièrement consacré à la promotion de l’irrigation, Irrigants de France.
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Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau, de Fabien Benoit et Nicolas Celnik, éditions Les Liens qui libèrent, 2026, 272 p, 21,80 euros. |