Ouragans dans l’Atlantique : « La situation est clairement inhabituelle »
Les dégâts de l'ouragan Hélène, le 8 octobre 2024, à Bat Cave en Caroline du Nord. - © Mario Tama / Getty images North America / AFP
Les dégâts de l'ouragan Hélène, le 8 octobre 2024, à Bat Cave en Caroline du Nord. - © Mario Tama / Getty images North America / AFP
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L’ouragan Milton qui frappe la Floride et l’ex-ouragan Kirk qui a atteint la France sont symptomatiques d’une saison cyclonique exceptionnelle, explique la climatologue Stella Bourdin.
« L’état de l’Atlantique est une dinguerie. Un rail de cyclones de la Floride à l’Europe ! », s’émouvait sur X le 7 octobre le climatologue Christophe Cassou. Mercredi 9 octobre, l’ouragan Milton, passé subitement de catégorie 1 à 5 (la plus haute), s’apprête à dévaster une partie de la Floride, tandis que l’ex-ouragan Kirk traverse la France de l’ouest au nord-est sous la forme affaiblie d’une dépression faite de très fortes précipitations accompagnées de vents pouvant atteindre localement 120 km/h.
La climatologue Stella Bourdin, qui travaille sur les cyclones à l’université d’Oxford (Royaume-Uni), nous a expliqué ce que la situation avait d’exceptionnel. Si certains phénomènes sont bien renforcés par le changement climatique, les cyclones restent d’une incroyable complexité et l’anticipation de leur comportement est un défi majeur pour les chercheurs.
Reporterre — La présence de trois cyclones observés simultanément en Atlantique (Milton, Leslie et Kirk) est une première historique pour un mois d’octobre, d’après l’université de l’État du Colorado, aux États-Unis. Est-ce un hasard statistique ou un symptôme du changement climatique ?
Stella Bourdin — C’est très difficile à dire. La situation est clairement inhabituelle mais on ne peut pas, en l’état, en tirer de conclusions. Cela complète une saison des cyclones qui a été très étrange cette année, dans l’Atlantique. Elle avait commencé très fort avec l’ouragan Béryl. Il y a ensuite eu un creux, avec une absence totale de cyclones fin août-début septembre, période théoriquement la plus intense. Et, bizarrement, on a en ce moment une reprise d’activité en fin de saison.
On sait que le changement climatique va rendre les cyclones de plus en plus intenses. Les chercheurs ne savent en revanche pas s’ils seront plus nombreux à l’avenir. Pourquoi est-ce si difficile à établir ?
On ne comprend pas vraiment comment se forment les cyclones tropicaux. On connaît de multiples facteurs nécessaires à leur formation, comme la présence d’eaux chaudes dans l’océan, où ils puisent leur énergie. Il faut également une forte humidité dans l’air et une circulation atmosphérique favorable pour que le cyclone puisse prendre sa forme caractéristique. Ces conditions sont nécessaires mais non suffisantes. La preuve : elles étaient réunies fin août mais aucun cyclone ne s’est formé, et on ne sait pas vraiment pourquoi. On travaille ardemment sur cette question. Aujourd’hui, certains modèles projettent une hausse du nombre de cyclones sous l’effet du changement climatique, d’autres une baisse et d’autres encore une relative stabilité. On ne sait pas lesquels ont raison.
Pour autant, la plupart des modèles prévoyaient dès le mois de mai 2024 que la saison des cyclones allait être très active cette année, avec près de deux fois plus d’ouragans que la moyenne. De quels éléments disposait-on pour prédire une telle profusion ?
Deux éléments permettaient de le supposer. D’abord, les températures particulièrement chaudes de la surface de l’océan dans l’Atlantique. Ces anomalies de chaleur continuent, on a toujours des températures record. Ensuite, les modèles prévoyaient le retour de La Niña. Ce phénomène climatique qui a lieu dans l’océan Pacifique équatorial, comme son pendant El Niño, influence le climat jusque dans l’océan Atlantique, où il tend à réduire le cisaillement des vents, ce qui favorise la formation de cyclones. Mais les modèles se sont trompés, nous n’avons pas basculé dans un phénomène La Niña, nous allons a priori plutôt rester dans une phase neutre cette année.
Si l’on vous suit bien, le réchauffement des eaux, que le changement climatique va encore accentuer au fil du siècle, est tout de même bien un facteur favorisant la multiplication des cyclones, non ?
Oui, mais ce facteur est contrebalancé par de nombreux autres — aux évolutions complexes. Plusieurs hypothèses sont, par exemple, avancées pour expliquer l’absence de cyclone au cœur de la saison, cette année. Cela pourrait notamment être lié à un décalage des ondes africaines d’est. Ces vents qui entrent dans l’Atlantique depuis l’Afrique contiennent des petits vortex qui peuvent servir à démarrer les cyclones. Or, cette année, toute la circulation atmosphérique africaine s’est déplacée vers le nord, avec une mousson très haute également. Ce déplacement de l’onde a pu empêcher la formation de cyclones.
Une autre hypothèse est que la forte chaleur de la surface océanique a été accompagnée d’une forte chaleur de l’air. Or, c’est surtout le différentiel de température entre les deux qui est important pour les cyclones. Mais aucune hypothèse ne peut parfaitement expliquer que l’activité ait été moindre qu’attendu.
Concernant l’Europe : les tempêtes provenant de l’Atlantique y sont habituelles mais elles sont rarement issues de reliquats de cyclones tropicaux, comme c’est le cas pour l’ex-ouragan Kirk. Les cyclones risquent-ils de toucher plus régulièrement nos côtes, sous une forme amoindrie ?
Le fait que l’ouragan Kirk ait maintenu ses caractéristiques tropicales si loin au nord et si proche des côtes européennes est remarquable. Est-ce que ce genre de phénomène va s’accentuer à l’avenir ? Nous n’avons pas encore assez d’éléments robustes pour l’affirmer, mais nous avons de bonnes raisons de penser que c’est possible. Je travaille précisément sur cette question du maintien plus au nord des caractéristiques tropicales des cyclones.
« Les cyclones auront “plus d’élan” en approchant de nos côtes »
Ce qu’on peut dire, c’est que, d’une part, puisque le changement climatique va rendre les cyclones plus puissants, ils auront probablement plus de capacités à se maintenir plus longtemps, ils auront « plus d’élan » en approchant de nos côtes, en quelque sorte. Et, d’autre part, les environnements tropicaux, qui possèdent les conditions nécessaires au développement des cyclones, ont eux-mêmes tendance à s’étendre progressivement vers le nord. Ce qu’on appelle les « tempêtes post-tropicales », qui existent déjà en Europe, ont donc des chances de devenir de plus en plus intenses. Mais nous avons encore du travail pour établir cette tendance avec plus de certitudes.