Pesticides : ce que disent les victimes

15 novembre 2017 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



Les personnes malades des pesticides ont peu de place dans les débats concernant ces produits. Reporterre leur donne la parole : ils racontent leurs peines, leurs souffrances, leurs combats, dans des témoignages poignants. Une marche contre les pesticides est prévue ce mercredi 15 novembre.

  • Rennes (Ille-et-Vilaine), correspondance

La bataille fait rage au sein de l’Union européenne pour décider s’il faut ou non interdire l’utilisation du glyphosate, l’interdire maintenant ou dans plusieurs années. Le glyphosate est la substance active d’une grande partie des pesticides, en particulier celui vendu par Monsanto, le Roundup. Alors qu’une marche blanche contre les pesticides est prévue à Paris ce 15 novembre, le collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest et Solidaires Bretagne lancent un appel aux pouvoirs publics pour un arrêt total et immédiat du glyphosate. Un appel signé par plus d’une trentaine de victimes des pesticides. Reporterre en a rencontré quelques-unes, qui témoignent.


Christophe Jouault : « J’ai utilisé tous les produits »

Christophe Jouault a 62 ans. Paysan à la retraite, il souffre d’un cancer. Il vit à Nouvoitou (Ille-et-Vilaine).

J’étais agriculteur de 1979 à 2016. J’ai commencé à utiliser des pesticides quand j’avais 15 ans, dans la ferme de mes parents. J’ai vu arriver la culture du maïs, la plante miraculeuse de l’époque, et comme tout le monde j’ai traité, torse nu. J’ai utilisé tous les produits qu’il y avait sur le marché. À l’époque, on ne savait pas. Je suis passé en bio en 1990. En avril 2015, on m’a diagnostiqué un cancer mais il n’est pas reconnu par la MSA [mutualité sociale agricole, la sécurité sociale des agriculteurs] comme maladie professionnelle. Mon épouse, elle aussi, elle a eu un cancer. Elle est maintenant décédée. Je suis sûr que c’est à cause des pesticides. »


Nicolas Trinité : « J’ai failli y passer »

Nicolas Trinité a 45 ans. Ancien salarié d’une coopérative, il a été atteint d’un lymphome. Il vit au Rheu (Ille-et-Vilaine).

On m’a diagnostiqué un lymphome cérébral, il y a une dizaine d’années de cela. J’avais 38 ans à l’époque. J’ai travaillé dans les semences de maïs expérimentales pendant trois ans, on comptait les semences sans grande protection. Elles étaient enrobées de produits multiples, contre les vers par exemple.

J’ai fait sept chimiothérapies. Aujourd’hui, je suis déclaré guéri. Il faut arrêter d’utiliser ces produits-là, ils sont dangereux. J’ai quand même failli y passer. »


Francis Sourdril : « Sur 75 produits utilisés, 65 sont aujourd’hui interdits »

Francis Sourdril et Rose Rayssiguier, sa compagne. Francis a 62 ans. Ancien jardinier-paysagiste, il est atteint de la maladie de Parkinson. Il vit à Laval (Mayenne).

J’ai travaillé en collectivités territoriales pendant 43 ans en tant que jardinier-paysagiste. J’ai utilisé beaucoup de Roundup, on s’en servait quasiment en libre-service. On se servait de pulvérisateurs moteurs ou à main et quand une buse était bouchée, on la débouchait en soufflant dedans. J’ai la maladie de Parkinson. Ça a été reconnu comme maladie professionnelle cet été après deux ans de démarches. Dans ce cadre-là, j’ai retrouvé 75 produits que j’ai utilisés dans ma carrière. Parmi ces 75 produits, il y en a 67 qui sont interdits aujourd’hui. »

Rose Rayssiguier : « Les pesticides nous tuent à petit feu »

 

Je voudrais dire à quel point c’est difficile au quotidien de savoir que la personne que l’on aime est malade d’une maladie évolutive. Il est essentiel que l’on soit solidaires et conscients de l’importance d’interdire ces produits, et de dire, nous, les victimes et parents de victimes, que nous nous battons pour nous, nos enfants et petits-enfants. Nous savons que nous pouvons vivre sans ces produits et nous en connaissons les enjeux. J’en veux à Monsanto, à nos responsables politiques et à ceux qui les suivent. Les pesticides nous tuent à petit feu. Écoutez-nous. Nous, nous savons les dégâts des pesticides. »


Ange Evanno : « Quand je n’ai plus mal, le sourire revient »

Ange Evanno a 61 ans. Ancien paysan, il est atteint de la maladie de Parkinson. Il vit à Languidic (Morbihan).

J’ai utilisé les produits à partir de mes 17 ans, avec mon père pour détruire certaines herbes. On s’en mettait plein la figure. J’ai la maladie de Parkinson à cause des produits depuis 2010. Aujourd’hui, je me bats contre la MSA pour élever mon taux d’incapacité et c’est pas une mince affaire, il faut se battre.

Mon beau-frère est médecin. À un repas de famille, il me trouvait bizarre avec mes rhumatismes, mes tremblements et ma tendance à m’isoler des gens. Il m’a envoyé voir un spécialiste. C’est comme ça qu’on a su que j’étais malade. J’ai mal au dos presque tous les jours. Quand je n’ai plus mal, le sourire revient. L’an dernier, j’étais encore avec mes vaches, j’allais faire la traite avec mes deux béquilles. »


Jean-Claude Chevrel : « Après huit ans de combat, j’ai obtenu la reconnaissance en maladie professionnelle »

Jean-Claude Chevrel a 67 ans. Ancien salarié de coopérative agricole, il est atteint de la maladie de Parkinson. Il vit à Amanlis (Ille-et-Vilaine).

Je suis atteint de la maladie de Parkinson depuis dix ans. J’ai été 27 ans technicien en coopérative agricole. Ma maladie a été reconnue comme maladie professionnelle l’an dernier après huit ans de combat. Avant, il y avait eu deux refus. J’ai expérimenté des herbicides, des fongicides, des insecticides avant leur mise en vente. C’était pour voir l’efficacité des produits. Ces pesticides sont nocifs pour nous, pour l’environnement. Autrefois, on faisait sans Roundup. C’est possible de s’en passer, j’en suis persuadé, surtout quand je vois le mal qu’ils font, qu’ils m’ont fait. »

Dany Chevrel : « J’ai la rage contre l’agrochimie »

Dany Chevrel est l’épouse de Jean-Claude Chevrel, atteint de la maladie de Parkinson.

Je souhaite l’arrêt immédiat de tous les produits chimiques. Ça ne peut plus durer. Notre vie est très affectée par la maladie de Jean-Claude, ça fait dix ans et ça ne va pas s’arranger puisque c’est une maladie dégénérative. Notre quotidien est très perturbé, c’est extrêmement difficile à gérer. C’est 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. J’ai la rage contre cette agrochimie, contre ces entreprises. »


Édith Le Goffic : « J’irai jusqu’au bout, peu importe les années que ça prendra »

Édith Le Goffic est l’épouse de Gwénaël, mort à 41 ans sur son lieu de travail. Elle vit à Plounerin (Côtes-d’Armor).

Gwénaël s’est suicidé le 21 mars 2014 à l’entreprise. Il était chauffeur-livreur. En 2012, il avait été obligé de s’arrêter pendant plusieurs mois et a repris son travail en 2013. Mais, en janvier 2014, il a eu un accident du travail en livrant des aliments médicamenteux pour les élevages. Il m’a dit ce jour-là avoir été intoxiqué. Le 21 mars, il s’est suicidé à l’entreprise.

Aujourd’hui, son suicide a été reconnu comme accident du travail et maintenant je me bats pour que la faute inexcusable de l’employeur soit reconnue. Je le fais pour mes enfants, pour lui. J’irais jusqu’au bout, peu importe les années que ça me prendra. »


Armel Richomme : « Il faut prendre ses précautions »

Armel Richomme a 62 ans. Paysan, atteint d’un lymphome, il vit à Bourgbarré (Ille-et-Vilaine).

Je suis agriculteur et j’ai été en conventionnel pendant 18 années. J’ai utilisé des pesticides, à l’époque, avec un tracteur sans cabine, donc sans protection. J’ai eu un lymphome grave, un cancer de la moelle osseuse. En mai 2013, j’ai subi une ablation de la rate. Aujourd’hui, mes défenses immunitaires sont presque à la normale. Je veux témoigner pour que les utilisateurs prennent leurs précautions. »




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Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre

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