Peut-on changer de vie sans lutter pour changer le monde ?

Durée de lecture : 7 minutes

10 juin 2019 / Pauline De Deus (Reporterre)

La perspective de l’effondrement, le rêve d’une vie autonome, un projet commun et enfin, un nouveau départ. C’est l’histoire du Lopin Mutin, une communauté née en région parisienne puis installée au cœur de la forêt de Chambaran, en Isère. Mais qui refuse de s’engager dans la bataille contre le Center Parcs de Roybon.

  • Roybon (Isère), reportage

Après avoir parcouru plusieurs kilomètres de dense forêt, un écriteau apparaît : Le Lopin Mutin. En lisière de bois, un petit chemin mène à la communauté. Une grande bâtisse en rénovation, un potager, une yourte, des hectares de prairies, et l’épaisse forêt de Chambaran... Ce coin de paradis se trouve en Isère, sur la commune de Roybon. Ses habitants, trois couples et leurs cinq enfants, y sont installés depuis l’été dernier. C’est là qu’ils ont décidé de construire leur rêve : un changement radical mûrement réfléchi.

C’est en 2015 que tout a commencé, lorsque Raphaël, 36 ans, a lu le livre désormais célèbre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens : Comment tout peut s’effondrer ?, paru en 2015 au Seuil. Une révélation ! Ou plutôt, la confirmation d’un mauvais pressentiment... Les ressources dont notre société toute entière dépend finiront par manquer, un effondrement du système mondial serait à prévoir. Ce père de deux enfants est alors entré, comme il le dit lui-même, dans une forme d’anxiété : « Je menais une vie hors-sol à Fontenay-sous-Bois et je me suis rendu compte que ce n’était pas viable pour le futur. »

Laurent et Julien en plein ramassage de pommes.

Le livre est passé de main en main : sa compagne Émeline l’a lu, puis Marie et Julien leurs voisins et amis, et enfin Émilie et Laurent. « On était déjà sensibilisés à ces questions depuis plusieurs années », précise Marie. « Mais avec ce livre les pièces du puzzle sont réunies, poursuit Émeline. On comprend que les ressources sont finies et qu’il va falloir adapter notre mode de vie. » En clair, que les petits pas ne sont plus suffisants...

Progressivement, cette préoccupation constante d’un monde en crise est venu bousculer la réalité quotidienne. Marie était alors manager dans une assurance, Émeline manager dans une banque et Émilie assistante commerciale. Toutes trois aimaient leur métier. Mais, inévitablement, il est devenu superflu à leurs yeux, et même en contradiction avec leurs rêves... L’argent et le partage ne font pas bon ménage. Un changement radical s’imposait pour retrouver du sens, et amortir la chute face à un risque imminent d’effondrement.

Boulangerie, permaculture... Chacun commence à se former à cette nouvelle vie d’autonomie

Ces contradictions, Laurent, électricien, ne les ressentait pas de la même manière. Mais le choix n’en demeurait pas moins une évidence. « Je veux pouvoir regarder mon fils et me dire que j’ai fait le maximum pour lui transmettre les clés dont il aura besoin à l’avenir. En tant que père, j’ai un devoir d’exemplarité. » Autour de lui, toute la communauté du Lopin Mutin acquiesce.

Une fois la décision prise, le plus dur restait à faire. Changer de vie, c’est bien joli, mais comment ? Ils ont discuté, débattu, rediscuté, redébattu... Progressivement les soirées jeux de société, autour desquelles se retrouvaient les six amis, se sont faites plus rares, remplacées par des sessions de travail pour préparer le projet. La première année fut consacrée à établir la charte de ce rêve commun et à anticiper les questionnements à venir. Construction, mutualisation, gouvernance, agriculture, énergie... Toutes les thématiques étaient examinées jusqu’à atteindre le consentement [1].

Quelques arbres ont dû être coupés à leur arrivée. Au fond, la yourte.

Sur son temps libre, chacun a commencé aussi à se former à cette nouvelle vie d’autonomie. Pour l’alimentation c’est vers la permaculture qu’ils se sont tournés. À ce moment, les citadins ont opéré leur premier retour à la terre. Un retour ou plutôt une découverte, car pour la plupart, le jardinage était une discipline encore inexplorée. « Quand j’ai commencé à manipuler la terre je me suis rendue compte que j’adorais ça, raconte Marie. Je ressentais un sentiment d’accomplissement. » Au point d’entamer une reconversion professionnelle dans ce sens. Elle a quitté son travail et passé un diplôme en agriculture. Son projet : créer une champignonnière.

Ses amies ont fait de même. Émeline a suivi des cours pour devenir paysanne boulangère et Émilie va bientôt commencer une reconversion. Les hommes, eux, n’ont pas eu à changer de métier. Julien, informaticien et Raphaël, consultant en énergie, peuvent tous deux travailler depuis leur domicile. Laurent, quant à lui, est toujours artisan.

La communauté a élu domicile à deux pas du projet de Center Parcs de Roybon

Cette préparation était stimulante, épuisante aussi, mais surtout, elle semblait interminable. « C’était long, soupire Marie. Enfin, vu l’ampleur du projet, on a été vite. Mais au bout d’un moment on avait vraiment besoin de voir du concret. » Les Mutins ont alors visité des maisons dans toute la France et rencontré d’autres communautés. Finalement c’est l’Isère qui retint leur attention. Trois mois avant leur départ de Fontenay-sous-Bois, ils ont trouvé un relais équestre à Roybon. Un peu plus loin que prévu de la gare SNCF, avec un terrain bien plus restreint... Mais peu importe ! À ce stade, ils ne faisaient plus les fines bouches. Et, il faut bien l’avouer, ils sont tombés sous le charme de ce cocon protégé par les bois.

Depuis leur installation, en août 2018, les six mutins n’ont pas arrêté. Il a d’abord fallu faire de menues rénovations pour pouvoir vivre dans la maison, installer la yourte, puis les travaux ont démarré. Le toit, l’atelier, les démolitions pour créer des appartements indépendants... « C’est un projet monstrueux », confie Émeline. En parallèle, ils ont aussi préparé leur potager pour faire leurs premières récoltes avant l’été.

Ironie du sort, c’est dans la forêt de Chambaran de Roybon qu’ils ont élu domicile. À quelques kilomètres de chez eux se joue l’un des plus importants combats écologiques de ces dernières années. Plusieurs dizaines d’hectares de forêt menacés, des associations mobilisées, une Zad installée et des procédures judiciaires à n’en plus finir. « On connaissait bien sûr le projet de Center Parcs sur cette zone humide… Mais c’est un hasard qu’on se soit installé là », dit Émeline. Ainsi, ils ont fui la ville par crainte de l’effondrement, mais se sont retrouvés dans un lieu de nature où une entreprise qui participe elle-même à l’effondrement promeut un projet de béton.

 Ils ont élu domicile dans la forêt de Chambaran de Roybon, tout près de la Zad créée contre le Center Parcs.

Si la récente décision de la Cour administrative de Lyon (prolongeant l’arrêt des travaux et ordonnant une expertise indépendante) réjouit les Mutins, ils ne l’avouent qu’à demi-mot. « Il faut comprendre que ce sujet est très clivant à Roybon… Nous on ne veut pas jouer à ça. L’objectif est de redonner de la vie à la commune et ce n’est pas en se tapant dessus qu’on va y arriver ! » Le sujet est sensible... Il faut dire que la commune connaît le même sort que bon nombre de bourgades. Une population qui travaille et consomme loin de chez elle, des commerces qui ferment les uns après les autres et des services publics qui disparaissent, eux aussi.

Si certains habitants pensent que le Center Parcs pourrait redonner un nouveau souffle à cette cité, ce n’est pas l’avis du Lopin Mutin. « Le principe du Center Parcs est que tout est mis à disposition pour ne pas en sortir, rappelle Laurent. Les touristes ne viendront pas dans le village. » Émeline acquiesce avant de nuancer : « Mais ça serait une rente énorme… » Une rentrée d’argent qui permettrait d’éponger la dette, voire de faire de nouveaux investissements. Devant ces contradictions, la communauté évoque ses rêves d’une économie locale et circulaire, d’un tourisme vert, d’emplois durables « pour les gens du coin ».

Julien, Laurent, Émeline, Émilie, Marie et Raphaël (derrière l’objectif) se sont installés en août 2018.

Mais espérer voir le monde changer, tout en restant silencieux : est-ce bien compatible ? Les Mutins le croient. S’il est hors de question pour eux de s’impliquer dans la bataille du Center Parcs, leur combat se situe en arrière-garde. Chaque jour, depuis leur arrivée en août 2018, ils font un pas de plus vers leur projet de « résilience collaborative ». La rénovation des appartements est bien avancée, le potager donne ses premiers légumes et ils pourront bientôt commencer la construction de la champignonnière... Sans compter la participation à la vie locale « qui fait aussi partie du projet », comme le précise Émilie. « Parce qu’être autonome tout seul, ça ne sert pas à grand-chose ! » Sauf que cette autonomie est aveugle à la bataille qui se mène à sa porte.


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[1Selon le mouvement des Colibris, le consentement est une pratique de décision collective où personne ne dit non, contrairement au consensus où tout le monde dit oui. Il implique qu’une décision ne peut être prise que lorsqu’il n’y a plus d’objection raisonnable à celle-ci.


Lire aussi : Pablo Servigne : « Il faut élaborer une politique de l’effondrement »

Source : Pauline De Deus pour Reporterre

Photos : © Pauline De Deus/Reporterre sauf la photo de groupe, prise par Raphaël.

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