Pierre Rabhi fait rimer espoir et utopie, changement et transgression

Durée de lecture : 5 minutes

15 février 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Pierre Rabhi se confie dans un livre d’entretiens. Une nouvelle façon de découvrir la pensée humaniste du paysan-philosophe, chantre de l’agroécologie.


Il y a un an, Reporterre avait été à la rencontre de Pierre Rabhi, dans un double-entretien (à relire ici et ), qui interrogeait l’homme sur l’actualité – Notre Dame des Landes, gaz de schiste, mariage homosexuel et PMA , entre autres. « La civilisation moderne est la civilisation la plus fragile de toute l’histoire de l’humanité » nous confiait-il alors.

Olivier Le Naire, rédacteur en chef adjoint à L’Express, a poussé plus loin cette démarche avec le paysan ardéchois, passant trois jours avec lui dans la belle demeure de Montchamp. Sous la forme d’une interview de 150 pages coéditée par Actes Sud & Colibris, le livre Pierre Rabhi, semeur d’espoir permet de mieux pénétrer l’histoire parfois surprenante de cet homme de soixante-quinze ans, dont les convictions sont ainsi présentées sous un jour plus intime.

Car si l’on connaît déjà l’itinéraire original du natif de Kenadsa (Algérie), qui, avant beaucoup d’autres, a entrepris le retour à la terre, dans les Cévennes, après quelques mois en tant qu’ouvrier spécialisé dans la région parisienne – itinéraire décrit dans de nombreux livres et film –, ce travail d’entretien approfondit le connu.

Le premier chapitre, intitulé « Le parcours du semeur », s’ouvre ainsi aux anecdotes facétieuses – on est amusé d’apprendre que Pierre Rabhi lit encore régulièrement Bibi Fricotin, son « illustre préféré de [sa] préadolescence » - comme aux traumatismes, à l’image du déchirement provoqué par la guerre d’Algérie dans une enfance marquée par la double-culture franco-algérienne.

Dans le chapitre 2 (« Ecologie, modes d’emploi »), on entre dans la finesse d’un raisonnement qui nous rappelle notamment pourquoi l’écologie est une critique du système capitaliste et du mythe de la « modernité » :

« C’est avec la standardisation des esprits que la modernité est devenue une puissance idéologique. Toute l’ambiguïté est là : on a voulu nous faire croire que seul le camp soviétique fonctionnait à l’idéologie. Mais le libéralisme en est une aussi, plus pernicieuse encore parce qu’elle avance masquée des meilleures intentions. Je ne veux certes pas nier les progrès ou les acquis positifs, mais je déplore que l’espace libéral ne permette pas de construire un autre modèle au centre duquel on placerait l’humain et la nature ».

L’intervieweur parvient aussi à faire surgir les malaises d’un homme qui reconnaît ses contradictions. Par exemple, « je suis consommateur de viande et en même temps très sensible à la condition animale, surtout à une époque où nous élevons les bêtes dans des conditions de souffrance intolérable. Je me trouve ainsi dans une contradiction que je n’ai jamais réussi à résoudre » explique Pierre Rabhi.

Si les « Questions d’actualité » (chapitre 3) permettent de réaffirmer son opposition à Notre Dame des Landes, au nucléaire ou au gaz de schiste, le dernier chapitre « Graines d’espoir » se veut plus optimiste, fidèle au « génie créateur de la société civile » que porte l’association Colibris.

L’enjeu réside là dans ce qu’il appelait dès 2002 « l’insurrection des consciences ». Non-violent, Pierre Rabhi n’en est pas moins un révolutionnaire qui fait rimer espoir et utopie, changement et transgression.

Extrait : « L’utopie, c’est l’intelligence de la transgression. Soit vous vous maintenez dans la norme et vous ne bougez pas, vous restez pétrifié dans une représentation mentale qui vous a suffisamment conditionné pour que vous l’acceptiez, même lorsque vous voyez que la situation est objectivement mauvaise. Soit vous vous dites que vous n’acceptez pas cette norme. […] A partir du moment où l’on définit ce qu’est la norme, tout ce qui n’obéit pas à cette norme devient une utopie pour les autres, car ils confondent chimère et utopie ».

On y retrouve un phrasé fluide et poétique, qu’il déclame chaque année dans de multiples conférences, et qu’il justifie aisément : « Le temps de poétiser un monde médiocre et desséché est plus que venu ».


- A Saint Symphorien, en Lozère -

Une manière de décrire la vie en accord avec la façon de la mener au quotidien : il y a finalement là comme un symbole de la recherche de cohérence de Pierre Rabhi, dont l’approche pragmatique puise dans l’expérience de l’agroécologie, pratique d’abord locale puis exportée jusqu’au Burkina Faso dont il aurait pu devenir ministre si Thomas Sankara avait pu mener jusqu’au bout son projet politique.

Cette vision « terre-à-terre », de la terre sur la Terre, ne se départit jamais d’une conception plus spirituelle, empreinte d’une religiosité œcuménique : « Il faudra que l’écologie, en plus de ses considérations factuelles qui font appel à des comportements respectueux de la vie, intègre la dimension immatérielle qui s’ouvre sur l’infini, la beauté et le mystère de la vie ».

C’est en cela que Pierre Rabhi est un humaniste : il réhabilite l’idée de la Vie, et ses enjeux à long-terme, au cœur des préoccupations quotidiennes de l’écologie.

Conclusion : « L’humanisme est la réalité vivante, une écologie qui ne se contente pas de bavarder sur les phénomènes élémentaires, mais qui pousse les humains à prendre en toute conscience leurs responsabilités pour vivre en harmonie avec les réalités de la vie et aboutir à la seule finalité qui mérite notre dévouement absolu : l’avènement d’une société humaine fondée sur la puissance de l’amour ».


Pierre Rabhi semeur d’espoirs. Entretiens, par Olivier Le Naire et Pierre Rabhi, éd. Colibris et Actes Sud, 176 pages, 18,00 €.

Plus d’informations : Colibris



Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photo : Pierre Rabhi à Saint Symphorien : midilibre.fr.

Ecouter aussi : Pourquoi l’écologie apporte-t-elle la joie ?

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