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Pour changer la société, nous devons être des millions, pas une poignée de radicaux

22 février 2017 / Cyril Dion



Quelle stratégie adopter devant la destruction des écosystèmes par les activités humaines ? Si certains pensent possible de retrouver un mode de vie semblable à celui des peuples premiers, l’auteur de cette tribune défend une voie intermédiaire, moins radicale, mais qu’il juge réaliste et efficace.

Cyril Dion est auteur et coréalisateur de Demain et cofondateur du mouvement Colibris.


Reporterre est un espace de débat pour toutes celles et ceux qui pensent que l’écologie est la question centrale de l’époque. Nous publions aujourd’hui la réponse de Cyril Dion au point de vue de Nicolas Casaux, « Les énergies “renouvelables” ne font que continuer la civilisation industrielle », publié hier.


Nicolas Casaux a raison de nous interpeller. Car nous, écologistes, avons effectivement tendance à vanter les énergies renouvelables, sans nuance, laissant supposer que ces énergies sont « propres ». Or, comme il le rappelle, si les sources d’énergie sont renouvelables, les technologies, elles, ne le sont pas. Pas plus que celles de l’Internet, des smartphones, des ordinateurs… Elles demandent l’utilisation de métaux, de matériaux que nous continuons à extraire de la croûte terrestre, à une vitesse folle, laissant des terres dévastées et des êtres humains exploités. Elles demandent de produire des objets et des installations qui détruisent des espaces naturels.

Mais la quasi-totalité des activités humaines a un impact sur la biosphère. La véritable question que pose son texte est : devons-nous minimiser au maximum l’impact de ces activités ou devons-nous les arrêter ? Les énergies renouvelables sont certainement à ce jour la moins mauvaise manière de produire de l’énergie. Mais si nous ne pouvons pas produire de l’énergie sans détruire, devons-nous continuer à le faire ?

Devons-nous continuer à vivre avec de l’électricité ? Avec des moyens de locomotion nécessitant des infrastructures telles que des routes ou des rails ? Continuer à vivre dans des villes ? Les partisans de la Deep Green Resistance (DGR), dont Nicolas Casaux fait partie, ne le pensent pas. Ils posent même une question plus fondamentale : l’être humain a-t-il une place particulière dans l’écosystème Terre ou devrait-il être une espèce parmi d’autres, ni plus ni moins importante ? Dans Le mythe de la suprématie des êtres humains, Derrick Jensen, l’un des penseurs du mouvement, répond par la négative. L’humain est un animal parmi d’autres. Sans doute le plus invasif et le plus destructeur de la planète. Et à partir du moment où il entreprend de construire des cités, des routes, il colonise un espace dévolu aux autres espèces. Or, la maîtrise de l’électricité et des énergies fossiles a surmultiplié sa capacité à détruire et à envahir. Tout cela doit donc cesser et vite.

Nous ne changerons pas la société en étant une poignée de radicaux 

Ce projet de nous réenchasser dans la nature à la manière des peuples premiers est-il réalisable ? Un certain nombre de partisans de la DGR vous diront que oui. L’effondrement qui vient va balayer notre système industriel et capitaliste. Ainsi la planète pourra reprendre vie. Mais laisser se produire cet effondrement signifie la mort de centaines de millions de gens, de milliards peut-être. Ce ne seront ni les plus riches, ni les premiers responsables de la situation. Ce seront les plus fragiles. Comment prétendre avoir de l’empathie pour les plantes et les animaux et accepter cela ? Personnellement, je ne peux m’y résoudre. Ce qui nous laisse donc, comme très souvent, avec l’option du moindre mal. Celle qui nous permettrait de sauver un maximum d’êtres vivants de toutes espèces.

Une éolienne de la Zad de Notre-Dame-des-Landes.

Pour moi, le seul moyen de renverser le consumérisme triomphant, le capitalisme prédateur, est de reprendre le pouvoir aux quelques multinationales, milliardaires et leaders politiques qui concentrent la puissance financière, médiatique et législative. Là non plus, je ne m’étendrai pas, la littérature est abondante sur le sujet [1]. Pour y parvenir, on peut envisager le rapport de force violent, non violent ou un condensé des deux. Personnellement, j’ai choisi l’option non violente, pour une raison qu’a parfaitement résumée Vandana Shiva : « Nous ne pouvons plus nous permettre de n’être qu’un club, une très bonne armée souterraine, mais qui ne compterait que très peu de membres. Si vous voulez étendre le cercle des personnes engagées, la non-violence est la bonne voie. La plupart des gens n’aspirent ni à la violence ni au chaos. » Or, « dans une lutte non violente, la seule arme dont vous disposez est le nombre », explique Srdja Popovic, leader du mouvement qui a chassé Milosevic en ex-Yougoslavie [2]. Nous ne changerons pas la société en étant une poignée de radicaux. Nous devons être des millions à agir pour construire de nouvelles représentations et bouleverser l’imaginaire collectif. C’est à ce prix que les structures politiques changeront.

Or, la perspective de retourner vivre dans la nature n’entraînera pas ce mouvement de masse. L’être humain a peur de la nature sauvage. C’est l’une des raisons principales de la guerre qu’il a engagée contre elle. L’humain est aussi un être profondément anxieux. Passer son temps à critiquer, à empiler les arguments qui montrent que nous fonçons dans le mur ne marche pas avec lui. Comme l’analyse très bien George Marshall (dans son livre Don’t Even Think About It. Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change), l’accumulation des nouvelles anxiogènes actionne dans le cerveau des mécanismes de peur et par conséquent de déni et de fuite. Répéter que tout va mal ne sert à rien si on ne propose pas des actions pour répondre aux problèmes. Il est donc indispensable d’additionner toutes les démarches. De résister et de créer. Nous avons besoin des décrypteurs, des faucheurs d’OGM, des zadistes qui empêchent les espaces naturels d’être détruits, mais également de tous ceux qui proposent des alternatives ou les mettent en lumière.

Nous avons besoin de partir de l’endroit où se trouvent les gens 

Ce sont ces alternatives que nous sommes beaucoup à tâcher de promouvoir, de susciter et d’articuler en récit. Ce récit propose nouvelle logique de société : la sobriété heureuse. Décroître drastiquement dans nos consommations et notre utilisation de matière, et croître dans nos qualités humaines : l’empathie, la connaissance, l’intelligence, le savoir-être, la capacité à coopérer. L’idée est de tenter de conserver le meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer (la chirurgie, la recherche scientifique, la mobilité, la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète, une certaine sécurité) et de préserver au mieux le monde naturel. En pratique, il s’agirait par exemple de diminuer de 50 à 60 % notre consommation d’énergie, comme l’évoque le scénario NégaWatt, de réduire drastiquement le nombre de véhicules et d’objets que nous utilisons, et de faire en sorte que ces objets (y compris les panneaux solaires) soient construits dans une logique circulaire permettant d’utiliser le minimum de matière extraite des écosystèmes et un maximum de matière déjà en circulation.

Pour le moment, il est clair que nous n’y sommes pas. Nous avons donc besoin d’innover et d’y consacrer du temps, de l’argent et de l’énergie. Une autre nécessité est de décentraliser la production. De sortir des structures mastodontes et des infrastructures pharaoniques pour aller vers des petites unités faciles à réparer par les utilisateurs et dont le contrôle n’est pas conditionné à des pouvoirs économiques centralisés. Des petites éoliennes comme celles que proposent l’association Tripalium, des capteurs solaires autoconstruits, de petites installations hydroélectriques. À certains endroits où l’impact écologique serait moindre, nous pourrions avoir des installations plus importantes, gérées par des coopératives citoyennes. L’objectif est de trouver la symbiose entre les écosystèmes naturels, les êtres humains et les outils. Un bon équilibre entre les trois permet d’atteindre des résultats passionnants comme ceux de la permaculture appliquée à l’agriculture : la conjonction d’outils manuels, mais très ingénieux, d’une approche scientifique et empirique, et des forces vives de la nature conduit à une productivité importante tout en restaurant des écosystèmes. Nous ne connaissons pas pour le moment le bon équilibre entre les trois (particulièrement dans le développement des outils) et cela doit faire l’objet de nos recherches futures.

L’enjeu est également de déconcentrer les pouvoirs politique, économique et financier en remplaçant quelques immenses structures par une multitude de petites, en réseaux, gouvernées de façon réellement démocratique (je penche vers les modèles d’hybridation entre démocratie représentative et démocratie directe).

Pour cela, nous aurons besoin de tout le monde. Et nous avons besoin de partir de l’endroit où se trouvent les gens. Pas de leur demander de faire un saut impossible et radical dans le vide. Convaincre des millions de personnes de suivre une voie écologique intermédiaire, mais exigeante me paraît plus réaliste et à terme plus efficace que se contenter d’analyser et de vociférer sans que cela produise aucun effet (la stratégie du tout ou rien). Lorsque le nombre sera suffisant (et il grandit) nous serons peut-être en mesure d’opérer une forme de révolution. Par les urnes, par la rue, par la culture ou par les trois en même temps, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que j’ai envie d’essayer.




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[1Les livres de Naomi Klein, de Noam Chomsky ou d’Hervé Kempf.

[2Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme, Payot 2015.


Lire aussi : Les énergies « renouvelables » ne font que continuer la civilisation industrielle

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photo :
. éolienne : Tripalium

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