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ReportageCulture

Tortue géante, tigre de Tasmanie... Elle tatoue des espèces animales disparues pour « garder une trace »

Alessandra Svatek tatoue la tortue éteinte de l’île Pinta sur la peau de Steinar.

Avec Extinct Portraits, Alessandra Svatek « garde une trace » des animaux disparus en tatouant tortue, grizzly, rongeur... Reporterre l’a rencontrée dans la ville la plus au nord du monde, dans l’archipel du Svalbard.

Longyearbyen (Svalbard, Norvège), reportage

Une écaille après l’autre, les pattes trapues d’une tortue géante apparaissent sur l’épaule de Steinar Kristiansen. « Ce n’est pas douloureux, ça chatouille juste un peu », souffle le Norvégien de 38 ans, la voix à peine couverte par le léger bourdonnement de la machine. L’aiguille semble caresser l’épiderme, point par point. Le temps d’une pause, Alessandra Svatek défronce les sourcils, lève son visage coiffé de cheveux courts grisonnants et sourit doucement.

« Lui, c’est Lonesome George, raconte la tatoueuse avec tendresse. C’était le dernier spécimen de l’une des dix espèces de tortues géantes qu’on trouve dans les îles Galapagos. Endémique de l’île Pinta, il est mort en 2012, à plus de 100 ans, et l’espèce s’est éteinte avec lui. »

Tatouages issus du compte Instagram Extinct Portraits. © Maria Philippa Rossi / Reporterre

Les chèvres introduites par l’humain au XXe siècle sur l’île Pinta ont totalement détruit l’habitat de Lonesome George, affamant les tortues indigènes. Son espèce n’existe aujourd’hui plus qu’empaillée dans les musées ou en photos. Et désormais sur la peau de Steinar. « Cela permet de garder une trace, dit-il. Un moyen de se souvenir que nos actions ont des conséquences sur les autres animaux autour de nous. » C’est à cette espèce et à toutes celles qui ont disparu que la tatoueuse Alessandra Svatek a voulu rendre hommage avec son projet « Extinct Portraits », entamé en 2023.

Des grands mammifères aux acariens

La tortue géante de l’île Pinta fait partie de la quarantaine d’espèces qu’elle a déjà dessinées. « J’ai dû m’imposer des règles, précise l’artiste née en Allemagne de parents tchèques il y a quarante-six ans. J’ai fixé une limite de 100 ans, parce que je voulais que la disparition soit fraîche dans les mémoires, qu’il y ait, hypothétiquement, quelqu’un qui s’en souvienne encore. » Seconde règle : que l’extermination de l’espèce soit liée, directement ou indirectement, à l’action humaine. « Sinon je n’allais tatouer que des dinosaures », s’amuse-t-elle.

Dans son catalogue, des grands mammifères comme le grizzly de Californie (Ursus arctos californicus), officiellement disparu en 1924 ; des oiseaux, à l’image de la Ninoxe rieuse (Ninox albifacies), une chouette de Nouvelle-Zélande éteinte en 1940 ; des poissons... Mais également des batraciens, des insectes et d’autres organismes, certains microscopiques, comme l’acarien géant de Gardiner (Dicrogonatus gardineri) que l’on trouvait dans les forêts endémiques de l’île de Mahé, dans l’archipel des Seychelles et qui n’a plus été observé depuis 2012.

Pour Steinar, choisir un animal éteint avait une signification profonde, un rappel de la fragilité de la vie et de la responsabililté des humains dans sa disparition. © Maria Philippa Rossi / Reporterre

« Celui-ci, c’est un client qui l’a choisi, un artiste américain que j’ai rencontré à Katmandou, raconte Alessandra en pointant du doigt sur sa tablette le petit arachnide à huit pattes, disparu en raison de la détérioration de son habitat à la suite de l’introduction du cannelier. Je l’aime beaucoup parce qu’il représente les petites bestioles qu’on déteste, à la différence des majestueux mammifères. Pourtant elles subissent le même sort mais tout le monde s’en fiche. »

Défendre la cause animale

C’est néanmoins un petit marsupial qui a originellement fait germer l’idée dans l’esprit de l’artiste, aujourd’hui basée à Prague, en République tchèque. Un jour, elle découvre l’histoire du thylacine, le fameux tigre de Tasmanie (Thylacinus cynocephalus), chassé jusqu’à son extermination dans les années 1930. En poussant ses recherches, elle tombe sur un cliché en noir et blanc du dernier spécimen connu, enfermé au zoo de Hobart. « Sur les photos, on le voit dans son petit enclos en béton, je l’ai trouvé magnifique avec ses rayures et sa grande gueule mais il avait l’air très triste. Ça m’a fait beaucoup de peine et ça m’a mis en colère. »

Petit à petit, Alessandra Svatek rassemble différentes histoires et se demande comment défendre la cause animale. « J’ai réalisé que je n’étais ni biologiste, ni zoologiste, ni vétérinaire, que je devrais donc partir de zéro et qu’il me faudrait encore dix ans pour avoir assez de connaissances, avoue-t-elle. Puis je me suis dit, pourquoi ne pas m’en tenir à ce que je connais, à ce que je sais faire ? » À savoir : dessiner.

Le dernier individu connu de la tortue de l’île Pinta était Lonesome George, mort en 2012, marquant la fin définitive de l’espèce. © Maria Philippa Rossi / Reporterre

Élevée dans une famille d’artistes, avec des parents restaurateurs, Alessandra fait ses études à l’Académie des beaux-arts de Brera, à Milan. Elle commence à tatouer en parallèle de ses autres activités de dessinatrice, restauratrice et illustratrice avant que le tatouage ne devienne son job à plein temps. Dans son projet « Extinct Portraits », Alessandra revendique une approche documentaire plus qu’artistique, presque naturaliste. « Je n’aime pas l’esthétique des tatouages photoréalistes mais je cherche toujours à faire un portrait aussi fidèle que possible. Proche du réel. Un peu comme dans un livre de zoologie en quelque sorte. »

Salon de tatouage itinérant

Avec ses œuvres, Alessandra espère sensibiliser le public à l’extinction des espèces. Elle souhaite créer un équilibre entre la permanence du tatouage et l’impermanence des espèces disparues. La peau devient une toile vivante, le temps d’une vie. Une « exposition permanente ». « Avant, on pouvait toujours dire qu’on ne savait pas. Maintenant, c’est impossible. En choisissant de porter ces animaux sur soi, c’est une façon d’affirmer : “je prends position et j’assume mes responsabilités” », assure la tatoueuse, convaincue que nos actions individuelles, en tant qu’humains, peuvent faire la différence face à l’effondrement de la biodiversité.

Sous son aiguille, le corps de la tortue géante prend forme sur l’épaule de Steinar. Cela fait déjà près de deux heures qu’il est assis sur cette chaise, au premier étage d’une petite maison colorée qu’Alessandra a louée pour y installer son studio temporaire.

Avec son amie Maruska Polakova, artiste et marin, elles ont fondé le Nomadic Tattoo Lab, un salon de tatouage itinérant qui se déplace dans les localités isolées où l’on ne trouve pas de studio permanent. C’est le cas à Longyearbyen, chef-lieu de l’archipel du Svalbard, situé à 1 300 kilomètres du pôle Nord. Dans la ville la plus au nord du monde où vivent 2 500 âmes, les artistes ont rencontré leur public. Elles y voyagent pour la troisième année consécutive.

Le petit oiseau Nukupuu de Maui, aperçu pour la dernière fois à Hawaï dans les années 1990, et présumé éteint, sur le bras de Daniela. © Maria Philippa Rossi / Reporterre

« C’est génial d’avoir des artistes si talentueux qui viennent jusqu’ici », témoigne Daniela Metal, assise dans un fauteuil de l’un des cafés de la ville. En ôtant son pull, elle révèle plusieurs tatouages sur son bras droit. Logé à l’intérieur du biceps, un oiseau jaune et noir au bec long et courbé. Le Nukupuu de Maui (Hemignathus affinis), un passereau endémique d’Hawaï, archipel d’origine de la jeune femme. « Je me souviens parfaitement du jour où j’ai entendu aux infos que cet oiseau avait disparu. C’était en 1996. J’avais 10 ans. J’étais vraiment fan de tous les animaux à l’époque. Ça m’a beaucoup marquée », se souvient-elle.

Maruska Polakova et Alessandra Svatek. L’équipe de Nomadic Tattoo Lab, au Svalbard pour la troisième fois. © Maria Philippa Rossi / Reporterre

Soutien aux associations écologistes

Elle en parle à Alessandra Svatek qui dessine l’oiseau avant de l’encrer sur sa peau. « J’aime beaucoup sa technique en pointillé et aussi le fait qu’elle reverse 50 % de ce qu’elle gagne en faisant ces tatouages à des associations de protection de l’environnement », ajoute Daniela.

« Le Svalbard n’est pas un endroit comme les autres. Il y a quelque chose de particulier ici, à la fois très puissant mais aussi très fragile et sauvage », analyse la tatoueuse.

Steinar approuve d’un hochement de tête pendant qu’Alessandra dépose délicatement les ultimes points sous son épiderme. Sur son épaule, la dernière tortue de l’île Pinta désormais encrée à tout jamais.

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