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Durée de lecture : 7 minutes

10 avril 2010 / Frédéric Lutaud


Certains économistes soutiennent que « le travail ne se partage pas » (1). Leur principal argument retient l’idée qu’une « masse fixe d’heure de travail devant être partagée est fausse ». Effectivement la masse d’heures de travail n’est pas fixe et pour cause, elle diminue… Entre 1949 et 2007, le nombre d’heures travaillées a baissé exactement de 12,7 % quand la population active passait de 19,5 millions à près de 28 millions. C’est donc bien mal connaître son organisation que de dire « la masse de travail ne se partage pas ». Il suffit de prendre la mesure des recherches menées sur la division du travail (2) qui font le succès du capitalisme industriel depuis un siècle.

Les détracteurs du partage du travail constatent aussi que les entreprises qui possèdent la meilleure productivité embauchent le plus. Certes, mais l’entreprise qui embauche détruit de l’emploi chez la concurrence en gagnant des parts de marché quand celui-ci arrive à saturation. La généralisation macroéconomique n’est pas valable. Pour d’autres encore « la destruction créatrice d’emplois serait le principal moteur de la croissance (3) ».

La croissance ne crée pas d’emplois à long terme

Globalement le capitalisme industriel en développant ses outils de production a décimé la main d’œuvre agricole pour la « déverser » dans l’industrie lourde et absorbé celle-ci dans l’économie du tertiaire suite à l’automatisation et la désindustrialisation des pays riches. Il n’est pas question ici de remettre en cause la destruction d’activité qu’entraîne le progrès technologique, mais de contester le caractère automatique de la compensation d’emplois par la croissance. L’histoire nous montre que les effets de percolation (la destruction créatrice) n’ont jamais pu compenser la destruction d’emplois. Seule l’économie de guerre de 1940 a sorti les Etats-Unis de la dépression liée à la première révolution industrielle et ceci malgré le New Deal. Quant au taux de chômage chez les Noirs américains descendants de la main d’œuvre agricole, il reste très élevé encore de nos jours.

Les grands chantiers de reconstruction d’après-guerre en Europe sont maintenant terminés. La troisième révolution industrielle détruit des emplois dans le tertiaire en reconfigurant entièrement les modèles de distribution (Internet) et l’organisation hiérarchique des entreprises (mise en réseau, concentration des tâches sur un poste informatique, intelligence artificielle, production à flux tendu...). Ce n’est pas la création de postes ultra-qualifiés dans les secteurs high-tech qui absorbera le nombre de chômeurs laissés pour compte dans la destruction massive d’emplois tertiaires et l’hyper productivité dans tous les domaines de l’économie.

Entre 1995 et 2002, la production industrielle globale a augmenté de 30 % et la productivité de 4,3 % par an, tandis que chaque année, l’emploi industriel a chuté dans toutes les régions du monde jusqu’à perdre 31 millions d’actifs (4). Même si on retranche les emplois intérimaires, qui sont désormais comptabilisés dans les services aux entreprises, le compte n’y est pas. Notre époque réclame une redéfinition de l’emploi, en qualité et en volume, comme construction et responsabilité collectives. Car si la productivité crée de nouveaux emplois, c’est en nombre insuffisant pour compenser les pertes. Que faire ?

La durée du travail est la variable clé de l’évolution de l’emploi

Nous observons en France avec l’Insee, entre 1949 et 1974, une décrue du nombre d’heures travaillées de 45,7 milliards à 42,3, soit une baisse de 6% dans une conjoncture où la croissance dépasse les 5% par ans. Sur cette période, c’est la diminution du temps de travail qui a maintenu le quasi-plein-emploi malgré l’augmentation de la population active. Elle est passée d’environ 45,5 heures par semaine à un alignement sur la durée légale, soit 40 heures.

Entre 1974 et 2007 le volume d’heures travaillées connaît une nouvelle décrue de 7 % avec une croissance ralentie, mais en constante augmentation (5) (la richesse créée a augmenté de plus de 16%). Entre temps, nous sommes passés à 39 heures puis officiellement à 35 heures. Mal déployées, les 35 heures n’ont diminué à l’époque que de 4 % (6) la durée moyenne tous secteurs confondus et ont depuis largement été déconstruites par les aménagements successifs de la droite. Cette fois-ci la diminution de la durée légale du temps de travail se révèle insuffisante pour enrayer la monté du chômage. Il aurait pu être contenu par une réduction annuelle du travail de l’ordre de 16% au lieu des 10,5% constatés. « La durée du travail est la variable clé articulant l’évolution de l’emploi et donc du chômage d’un côté, et le partage des revenus de l’autre » (7).

La diminution du volume global d’heures travaillées s’accompagne de l’augmentation du nombre d’heures effectuées sous le statut de salarié. En se généralisant, le salariat consacre la victoire de la productivité de l’entreprise par la division du travail sur les professions indépendantes. Mais le recours croissant au temps partiel creuse les inégalités. En 2007, déjà plus de 4 millions de chômeurs faisaient en France 0 heure par semaine, 19 millions d’actifs travaillaient plein pot (parfois trop) et 4 millions à temps partiel (CDD ou intérim). La question qui se pose à nous aujourd’hui serait plutôt « quel partage du temps de travail voulons-nous ? » ou « jusqu’où pouvons-nous descendre la durée légale du temps de travail ? ».

Des précédents instructifs

Les 35 heures sont la cible de nombreuses critiques pour contester une nouvelle diminution du temps de travail. Les modalités de leur application ont compromis en partie de son succès. L’expérience du passage à 32 heures pour plus de 400 entreprises avec la loi de Robien nous paraît un exemple beaucoup plus pertinent pour avoir fait ses preuves (8). Ces entreprises ont toutes embauché et gagné en productivité. Comment faire bénéficier de cette expérience à l’ensemble du tissu économique sans que cela soit vécu comme une contrainte imposée de l’extérieur mais comme une chance unique d’améliorer la productivité ?

Il faut se donner les moyens d’accompagner les entreprises suivant leur rythme et par branche pour optimiser la division du travail afin de permettre l’intégration croissante de nouveaux travailleurs sans augmenter la masse salariale et sans baisser les salaires. Les grandes réformes nécessitent beaucoup de pédagogie, de diplomatie et l’ajustement d’un dispositif fiscal. Celui-ci a fait l’objet d’un bouclage macroéconomique très poussé réclamé par la Confédération européenne des syndicats. Entre indemniser des chômeurs ou permettre aux entreprises d’embaucher, notre choix est fait. Les énormes gains de productivité doivent être impérativement redistribués à travers un meilleur partage des revenus et du temps de travail. D’autre part, les services qualifiés autour du temps libre sont l’industrie de l’avenir tout comme la formation continue permise par le temps libéré est indispensable à la montée en compétence réclamée par nos changements de société. Comme le dit William Green : « Le temps libre est une certitude. À nous simplement de choisir entre loisir et chômage ». Même si la réduction du temps de travail n’est pas la seule solution au chômage, elle y contribue fortement.

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Notes

(1) P. Cahuc & A. Zylberberg, Le chômage, fatalité ou nécessité ?, Flammarion 2004.

(2) Voir les entreprises Kellog’s, Télérama, Monique Ranou, Brioche Pasquier, Danone, Volvo, etc…

(3) Suivant la Théorie de l’évolution économique de Joseph Schumpeter, 1934.

(4) Joseph G.Cardson, Manufacturing payrolls declining globally, Alliance Berstein 2003.

(5) De 1978 à 1994, le PIB va augmenter de 40 %, Insee.

(6) Insee.

(7) Ires, La France du travail, 2009.

(8) Les travaux de l’OFCE, le rapport du Sénat, l’évaluation du BIP, Pierre Larrouturou : la semaine de 4 jours.




Source : http://www.marianne2.fr/Plaidoyer-p...

Lire aussi : Le travail peut faire du bien http://www.reporterre.net/spip.php?...

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